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faut que chacun demeure dans sa classe ; autrement ce serait un désordre, une cohue ; ce serait la Révolution. Pardon, mon lieutenant; répondezmoi, je vous prie. Vous voulez, j'imagine, devenir capitaine ?

- Oui. Colonel ensuite ? Assurément.- Et puis général ? - A mon tour. - Puis maréchal de France? Pourquoi non? Je peux bien l'espérer comme un autre. Et moi, je reste sergent ? Quoi ! ce n'est pas assez

pour un homme de ta sorte, né rustre, fils d’un rustre? Souviens-toi donc, mon cher, que ton père est paysan. Tu voudrais me commander peut-être ?

Mon lieutenant, le maréchal duc de qui nous passe en revue, est fils d'un paysan? - On le dit.

- Il vous commande. - Eh ! vraiment, c'est le mal. Voilà le désordre qu'a produit la Révolution. Mais on y remédiera, et bientôt, j'en suis sûr, mon oncle me l'a dit, on arrangera cela en dépit de Benjamin, qui sera pendu le premier, si nous ne l'assommons tout à l'heure. Viens, Francisque, mon ami, mon frère de lait, mon camarade; viens, sabrons tous ces vilains avec leur Benjamin. Il n'y a point de danger ; tu sais bien qu'à Paris ils se sont laissé faire.

Allez, mon lieutenant, mon camarade; allez devant et m'attendez. Francisque, écoute-moi. Si tu te conduis bien, que tu sabres ces vilains quand je te le commanderai, si je suis content de toi, j'écrirai à mon père qu'il te fasse laquais, garde-chasse ou portier. Allez, mon lieutenant, - Oh! le mauvais sujet. Va, tu

en mangeras, de la prison ; je te le promets. »

D'autres content autrement. L'arrivée de Benjamin, annoncée à Saumur, fit plaisir aux jeunes gens, qui voulurent le fêter : non que Benjamin soit jeune ; mais ils disent que ses idées sont de ce siècle-ci, et leur conviennent fort. La jeunesse ne vaut rien nulle part, comme vous savez; à Saumur elle est pire qu'ailleurs. Ils sortent au-devant du député de gauche, et vont à sa rencontre avec musique, violons, flûtes, fifres, hautbois. Les gentilshommes de la garnison, qui ne veulent entendre parler ni du siècle ni de ses idées, trouvèrent celle-là trèsmauvaise, et résolus de troubler la fête, attaquent les donneurs d'aubade, croyant ne courir aucun risque. Mais, en ce pays-là, la garde nationale ne laisse point sabrer les jeunes gens dans les rues ; aussi n'est-elle pas commandée par un duc. La garde nationale armée fit tourner tête aux nobles assaillans, qui bientôt, mal menés, quittent le champ de bataille en y laissant des leurs. Tel est le second récit,

A Nogent-le-Rotrou, il ne faut point danser, ni regarder danser, de peur d'aller en prison. Là, les droits réunis s'en viennent au milieu d'une fête de village exercer (c'est le mot, nous appelons cela vexer); on chasse mes coquins. Gendarmes aussitôt arrivent; en prison le bal et les violons, danseurs et spectateurs, en prison tout le monde. Un maire verbalise; un procureur du Roi (c'est comme qui dirait un loup quelque peu clerc) voit là-dedans des complots, des machinations, des ramifications ! Que ne voit pas le zèle d'un procureur du Roi! Il traduit devant la cour d'assises vingt pauvres gens qui ne savaient pas que le Roi eût un procureur. Les uns sont artisans, les autres laboureurs, quelquesuns parens du maire, tous perdus sans ressource. Qui sèmera leur champ? Qui fera leurs travaux pendant six mois de prison ou plus ? Qui prendra soin de leurs familles ? Et sortis, s'ils en sortent, que deviendront-ils après ? mendians ou voleurs par force ; nouvelle matière pour le zèle de M. le procureur du Roi.

Ici scène inoins grave; il s'agit de préséance. A l'église c'était grande cérémonie, office pontifical, cierges allumés, faux-bourdon, procession, cloches en branle ; le concours des fidèles et cet ordre pompeux faisaient plaisir à voir. Au beau milieu du cheur deux champions, couverts d'or, se gourment, s'apostrophent. « Ote-toi. — Non, c'est ma place. -- C'est la mienne. Tu mens. » Coups de pied, coups de poing. « Tu n'es pas royaliste. Je le suis plus que toi. Non, mais moi plus que toi. Je te le prouverai, je te le ferai voir. » Notre mère sainte Église, affligée du scandale, y voulut mettre fin; le ministre du Très-Haut arrive, crossé, mitré. « Ah! Monsieur le général ! ah ! Monsieur le commandant de la garde nationale! Mon cher comte ! mon cher chevalier! Laissez là cette chaise, Monsieur le général; rengaînez votre épée, Monsieur le commandant. »

Par malheur le payeur ne se trouvait pas là, car

il eût apaisé la noise tout d'abord, en faisant voir à ces messieurs ce que chacun d'eux touche par mois du Gouvernement; on eût pu calculer, en francs, de combien l'un était plus royaliste que l'autre, et régler les rangs sans dispute. La charge de payeur devrait toujours s'unir à celle de maître des cérémonies. Je l'ai dit à Perceval, un de nos députés ; il en fera la proposition dès qu'il sera conseiller d'État.

Mais dites-moi, je vous prie, vous qui avez couru sauriez-vous un pays où il n'y eût ni gendarmes, ni rats de cave, ni maire, procureur du Roi, ni zèle, ni appointemens (je voulais dire dévouement; n'importe, c'est tout un), ni généraux, ni commandans, ni nobles, ni vilains qui pensent noblement? Si vous

savez un tel pays sur la mappemonde, montrez-le-moi, et me procurez un passe-port.

Voilà Perceval en bon chemin, Secrétaire de la guerre! cela s'appelle tirer son épingle du jeu. C'est un habile garçon ; il n'en demeurera pas là : tant vaut l'homme, tant vaut la députation. Les sots n'attrapent rien ; quelques-uns y mettent du leur. Il n'ose, dit-on, revenir ici de peur de la sérénade. Quelle faiblesse ! je me moquerais et de la sérénade et de mes commettans. Bellart n'en est pas mort à Brest. Un autre de nos députés, M. Gouin Moisan, est ici un peu fâché, à ce qu'on dit, de n'avoir pu encore rien tirer des ministres, ni pour lui, ni pour sa famille. Ce M. Gouin Moisan est un honnête marchand que la noblesse méprise, et qui vote avec elle sans qu'elle le méprise moins, comme vous pensez bien. Pour les services par lui rendus au parti gentilhomme, il voudrait qu'on le fît noble ; il se contenterait du titre de baron. La noblesse française n'a point de baron Gouin et s'en passe volontiers; mais Gouin ne se passe pas de noblesse. Depuis trois ans entiers, il se lève, il s'assied avec le côté droit, dans l'espérance d'un parchemin. Quand on peut à ce prix rendre les gens heureux, il faut avoir le cæur bien ministériel pour les laisser languir. Le service des nobles est dur et profite peu; on leur sacrifie tout; on renie ses amis, ses œuvres, ses paroles ; on abjure le vrai; toujours dire et se dédire, parler contre son sens, combattre l'évidence et mentir sans tromper ; je ne m'étonne pas que de Serre en soit malade. Renoncer à toute espèce de bonne foi, d'approbation de soi-même et d'autrui; affronter le haro, l'indignation publique! pour qui ? pour des ingrats qui vous paient d'un cordon et disent : « Le sieur Lainé, le nommé de Villèle, un certain Donnadieu. Eh! bonjour, mon ami, votre père fait-il toujours de bons souliers ? Çà, vous dînerez chez moi, quand je n'aurai personne. Voilà la récompense. Va, pour de telles gens, va trahir ton mandat, et livre à l'étranger ta patrie et tes dieux. » Ainsi parle un vilain dégoûté de bien penser ; mais la moindre faveur d'un coup d'ail caressant le rengage comme Sosie, et fait taire la conscience, la patrie et le mandat.

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