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LETTRES PARTICULIÈRES.

LETTRE PREMIÈRE.

Tours, le 18 octobre 1820.

'AI reçu la vôtre du 12. Nos métayers sont des fripons qui vendent la poule au renard ; leurs valets me semblent comme à vous les plus méchans

drôles qu'on ait vus depuis bien du temps. Ils ont mis le feu aux granges, et maintenant, pour l'éteindre, ils appellent les voleurs. Que faire? sonner le tocsin ? les secours sont à craindre presque autant que le feu. Croyez-moi ; sans esclandre, à nous seuls, étouffons la flamme, s'il se peut. Après cela nous verrons ; nous ferons un

bail avec d'autres fripons; mais il faudra compter, il faudra faire une part à cette valetaille, puisqu'on ne peut s'en passer, et surtout point de pot de vin.

Voilà mon sentiment sur mandez. En revanche, apprenez les nouvelles du

autr

ce que

Vous nous

ܕ

pays. A Saumur il y a eu bataille, coups de fusil, mort d'homme; le tout à cause de Benjamin Constant. Cela se conte de deux façons.

Les uns disent que Benjamin, arrivant à Saumur, dans sa chaise de poste avec madame sa femme, insulta sur la place toute la garnison qu'il trouva sous les armes, et particulièrement l'école d'équitation. Cela ne me surprend point; il a l'air ferrailleur, surtout en bonnet de nuit, car c'était le matin. Douze officiers se détachent, tous gentilshommes de nom, marchent à Benjamin, voulant se battre avec lui ; l'arrêtent, et d'abord, en gens déterminés, mettent l'épée à la main. L'autre mit ses lunettes pour voir ce que c'était. Ils lui demandaient raison. « Je vois bien, leur dit-il, que c'est ce qui vous manque. Vous en avez besoin ; mais je n'y puis que faire. Je vous recommanderai au bon docteur Pinel qui est de mes amis. » Sur ces entrefaites arrive l'autorité, en grand costume, en écharpe, en habit brodé, qui intime l'ordre à Benjamin de vider le pays, de quitter sans délai une ville où sa présence mettait le trouble. Mais lui : « C'est moi, dit-il, qu'on trouble. Je ne trouble personne, et je m'en irai, Messieurs, quand bon me semblera. » Tandis qu'il contestait, refusant également de partir et de se battre, la garde nationale s'arme, vient sur le lieu, sans en être requise et proprio motu. On s'aborde ; on se choque; on fait feu de part et d'autre. L'affaire a été chaude. Les gentilshommes seuls en ont eu tout l'honneur. Les officiers de fortune et les bas-officiers ont refusé de donner, ayant peu d'envie, disaient-ils, de combattre avec la noblesse, et peu de chose à espérer d'elle. Voilà un des récits.

Mais notez en passant que les bas-officiers n'aiment point la noblesse. C'est une étrange chose ; car enfin la noblesse ne leur dispute rien, pas un gentilhomme ne prétend être caporal ou sergent. La noblesse, au contraire, veut assurer ces places à ceux qui les occupent, fait tout ce qu'elle peut pour que les bas-officiers ne cessent jamais de l'être, et meurent bas-officiers, comme jadis au bon temps. Eh bien! avec tout cela, ils ne sont pas contens. Bref, les bas-officiers, ou ceux qui l'ont été, qu'on appelle à présent officiers de fortune, s'accommodent mal avec les officiers de naissance, et ce n'est pas d'aujourd'hui.

De fait, il m'en souvient; ce furent les bas-officiers qui firent la Révolution autrefois. Voilà pourquoi peut-être ils n'aiment point du tout ceux qui la veulent défaire, et ceci rend vraisemblable le dialogue suivant, qu'on donne pour authentique, entre un noble lieutenant de la garnison de Saumur et son sergent-major.

« Prends ton briquet, Francisque, et allons assommerce Benjamin Constant. lieutenant. Mais qui est ce Benjamin ? — C'est un coquin, un homme de la Révolution. - Allons, mon lieutenant, courons vite l'assommer. C'est donc un de ces gens qui disent que tout allait mal du temps

Allons,

mon

sent?

de mon grand-père ? Oui. Oh ! le mauvais homme! et je gage qu'il dit que tout va mieux maintenant ? Oui, Oh! le scélérat. Ditesmoi, mon lieutenant; on va donc rétablir tout ce qui était jadis ? — Assurément, mon cher. — Et ce Benjamin ne veut pas ? — Non, le coquin ne veut pas. - Et il veut qu'on maintienne ce qui est à pré

· Justement. Quel maraud ! Dites-moi, mon lieutenant, ce bon temps-là, c'était le temps des coups de bâton, de la schlague pour les soldats ? — Que sais-je, moi ? C'était le temps des coups de plat de sabre ? Que veux-tu que je te dise? ma foi, je n'y étais pas. Je n'y étais pas non plus; mais j'en ai ouï parler; et, s'il vous plaît, il dit, ce monsieur Benjamin, que tout cela n'était pas bien ? Oui. C'est un drôle qui n'aime que sa Révolution ; il blâme généralement tout ce qui se faisait alors. · Alors, mon lieutenant, nous autres sergens, pouvions-nous devenir officiers ?

Non, certes, dans ce temps-là. — Mais la Révolution changea cela, je crois, nous fit des officiers, ôta les coups de bâton ? - Peut-être; mais qu'importe? Et ce Benjamin-là, dites-vous, mon lieutenant, approuve la Révolution, ne veut pas qu'on remette les choses comme elles étaient?

Que de discours ! marchons. Allez, mon lieutenant; allez en m'attendant, Ah! coquin, je te devine. Tu penses comme Benjamin ; tu aimes la Révolution. · Je hais les coups de bâton. — Tu as tort, mon ami ; tu ne sais pas ce que c'est. Ils

ne déshonorent point quand on les reçoit d'un chef ou bien d'un camarade. Que moi, ton lieutenant, je te donne la bastonnade, tu la donnes aux soldats en qualité de sergent; aucun de nous, je t'assure, ne serait déshonoré. - Fort bien. Mais, mon lieutenant, qui vous la donnerait ?

A moi? personne, j'espère. Je suis gentilhomme. Je suis homme. Tu es un sot, mon cher. C'était comme cela jadis. Tout allait bien. L'Ancien Régime vaut mieux que la Révolution. Pour vous, mon lieutenant, — Puis, c'est la discipline des puissances étrangères. Anglais, Suisses, Allemands, Russes, Prussiens, Polonais, tous bâtonnent le soldat. Ce sont nos bons amis, nos fidèles alliés ; il faut faire comme eux. Les cabinets se fâcheront, si nous voulons toujours vivre et nous gouverner à notre fantaisie. Martin bâton commande les troupes de la Sainte-Alliance. Ma foi, mon lieutenant, je n'ai pas grande envie de servir sous ce général ; et puis, je vous l'avoue, j'aime l'avancement. Je voudrais devenir, s'il y avait moyen, maréchal.— Oui, j'entends, maréchal des logis dans la cavalerie.

– Non, ce n'est pas cela. Quoi? maréchal ferrant? Non. Propos séditieux. Tu te gâtes, Francisque. Qui diable te met donc ces idées dans la tête ? tu ne sais ce que tu dis. Tu rêves, mon ami ; ou bien tu n'entends pas la distinction des classes. Moi, noble, ton lieutenant, je suis de la haute classe. Toi, fils de mon fermier, tu es de la basse classe. Comprends-tu maintenant? Or, il

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