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se

emprunter quand

quand on sait hors d'état de s'acquitter?

Mercadet. Mais pour m'acquitter, ne faut-il pas que j'emprunte de nouveau ?

Mme Mercadet.
Et vous comptez sur des créanciers

pour

cela ! Mercadet. Certainement. Ne sont-ils pas de ma famille? Trouvez-moi un parent qui désire autant qu'eux me voir riche et bien portant. Les parents sont toujours un peu envieux du bonheur ou de la richesse qui nous vient; le créancier s'en réjouit sincèrement. Si je mourais, j'aurais, pour me suivre, plus de créanciers que de parents; ceux-ci porteraient mon deuil dans le cœur et au chapeau, ceux-là le porteraient dans leurs livres et dans leur bourse .... c'est là que ma perte laisserait un véritable vide! Le coeur oublie, le crêpe disparait au bout d'un an .... le chiffre non soldé est ineffaçable et le vide reste toujours.

Mme Mercadet. Mon ami, je connais ceux à qui vous devez ..., et je suis certaine que vous n'obtiendrez rien.

Mercadet.
J'obtiendrai du temps et de l'argent; soyez-en sûre.

Mme Mercadet.
Que Dieu vous entende!

Mercadet.
Soyez tranquille.

VI.

LE COUSIN PIERRE

OU

QUI FAIT LA GRIMACE N'AIME PAS LES MIROIRS.

(E. Souvestre.)

PERSONNAGES.

Madame Leclerc, (40 ans), veuve.
Le cousin Pierre, (50 ans), marin,
Louis Barral, (12 ans), neveu de Madame Leclerc.
Manon, (60 ans), servante de Madame Leclerc.

La scène se passe près du Havre, en 1850, dans le salon de Mme Leclerc.

SCENE I.

Manon, frappant à la porte de M. Pierre. Eh!.... Monsieur Pierre?.... Est-ce que vous êtes là?.... Monsieur Pierre! répondez si vous n'y êtes

pas!

Pierre, entrant par le fond.
Qu'est-ce que c'est, ma bonne Manon?

Manon. Ah! vous étiez au jardin ? Je disais aussi, un marin, ça doit être matineux !

Pierre.
J'étais levé avant le jour.

Manon. Voyez-vous, çà. Parce que vous venez des pays chauds, où le jour parait avant le lever du soleil, çà vous trompe à cette heure que vous êtes au Havre.

Pierre, souriant. Ce n'est pas précisément, çà, ma chère.... mais je n'ai pu fermer l'ail de la nuit.

Manon, vivement. Ah! le lit était mal fait; vous couchez peut-être sur la plume!

Pierre.
Non, c'est que....

Manon.
Vous n'aviez pas assez de couvertures?

Pierre. J'avais trop de souvenirs ! Songez donc que je suis débarqué seulement d'hier soir.

Manon. Et très tard.... car nous vous avons attendu depuis six heures, Monsieur Pierre; aussi c'était pas de ma faute si le macaroni était trop gratine!

Pierre, souriant. Il était excellent, ma bonne. Tout est excellent quand on revient en France, après dix années passées dans l'Inde.

Manon. En voilà un pays extraordinaire, à ce que dit le portier du voisin.

Pierre.
Il y est donc allé?

Manon. Non, mais il 4 lu un voyage dans lequel on dit que c'est une nation où les éléphants servent de chevaux de fiacre, et où on pêche des baleines en guise de goujons! Sans compter les serpents qui ont des sonnettes et je ne sais plus trop quoi encore! – Aussi fallait voir les inquiétudes de Madame Leclerc quand on ne recevait pas de vos lettres !

Pierre. Excellente cousine! elle m'aime tant! nous avons été élevés l'un près de l'autre, comme frère et soeur.

Manon. Elle avait toujours peur des lions, des pirates, des requins.... J'avais beau lui dire: „Il n'y a pas de danger, madame, M. Pierre a trop de protections!" elle n'a été tranquillisée qu'en vous voyant.

Pierre. Et voilà pourquoi précisément ce matin j'étais levé de si bonne heure pour causer avec elle. Je viens de la quitter. Depuis mon départ il y a eu ici de si grands et de si tristes changements !

Manon, baissant la voix. Ah! vous voulez parler de la sæur de Madame Leclerc ? Pauvre chère dame, qui nous est morte dans les mains en nous recommandant son fils Louis.

Pierre.
Je l'ai entrevu hier.

Manon. Oui, oui, il arrive de sa pension de Paris pour passer les vacances chez sa tante; madame Leclerc se faisait une fête de le voir; mais depuis qu'il est arrivé....

Pierre.
Eh bien?

Мапоп. Dame! monsieur Pierre sait bien ce que c'est; à cet âge on a des idées .... et puis on fait des choses.... ce qui vous donne des manières .... Au reste, c'est toujours comme çà, surtout pour les jeunes garçons.... et pour les jeunes filles .... - Vous comprenez?

Pierre.
Pas très bien, ma bonne.

Manon. C'est pourtant clair; il voudrait.... (regardant la pendule) Ah! déjà neuf heures! et mes côtelettes qui ne sont pas sur le gril! Excusez-moi, monsieur Pierre; certainement je ne m'ennuie pas avec vous; mais, comme disait le roi Dagobert à ses chiens, il n'y a si bonne compagnie qu'on ne quitte.... Et tenez, ce pauvre Jacquot que j'oubliais de mettre au soleil dans le jardin. —

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