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à la calomnie. Le lendemain tous répétaient que reconnaissant l'indignité de ma conduite, j'avais voulu la réparer par ce coup de théâtre qu'ils tournaient en ridicule. Et maintenant, j'aurais beau dire et beau faire, les plus honnêtes gens du monde ont cette conviction : quand on parle d'un mauvais fils, tous les regards se tournent de mon côté. Que faire ? Se brûler la cervelle !

Lucien.
O ciel!

Raymond
Mais loin de désarmer la calomnie, c'eût été

pour elle une preuve de plus: „Voyez-vous," auraient-ils dit, „l'effet des remords.”

Lucien.
Y penses tu?

Raymond. Oui, mon ami, oui, tu ne les connais pas; mais je brave ces clameurs. Satisfait de l'affection de mon père, je dédaigne ces jugements iniques et pleins d'er

Oui, mon cher Lucien, je n'ai et n'aurai plus jamais dorénavant pour règle de conduite que la vieille devise: ,,Fais ce que dois, advienne que pourra.

reurs.

II.

LE PUFF

OU

MENSONGE OU VÉRITÉ.

(E. Scribe.)

PERSONNAGES. César Desgaudels, homme d'affaires. Albert d'Angremont, officier de l'armée d'Afriquc. Bouvard, libraire. M. le comte de Marignan, homme de lettres et homme d'Etat Marence de la Roche-Bernard , gentilhomme.

La scène représente la boutique de Bouvard, quai Malaquais.

SCENE I.
Desgaudets, soutenou par

Albert, entrant

Bouvard.
Quel est ce bruit ?

Albert à Desgaudets. Appuyez-vous sur moi, Monsieur, et entrez vous reposer un instant dans cette boutique .... (apercevant Bouvard qui entre.) Si Monsieur, qui m'en parait le maitre, veut bien nous en accorder la permission?

Bouvawd.
Avec plaisir, Messieurs. Qu'est-ce? qu'y a-t-il?

Desgaudets. Rien, rien; plus de peur que de mal!.... Un omnibus m'avait renversé à la descente de la rue des Saints-Pères; et sans ce brave jeune homme qui a détourné les chevaux ..

Albert.
N'êtes vous pas blessé, Monsieur?

Desgaudets, s'asseyant. C'est à vous plutôt qu'il faudrait adresser cette demande.

Albert. Nullement! moi, officier de cavalerie, j'ai l'habitude des chevaux.

Desgaudets, à Bouvard. Veuillez seulement avoir la bonté de me faire donner un verre d'eau fraiche ?

Bouvard.
Très volontiers. Si, pour se reposer et se remettre,

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ces Messieurs veulent lire les journaux .... ils sont à peu près tous sur cette table. (Il sort.)

SCENE II.

Desgaudets, Albert.

а

Albert. Des journaux! merci je n'y crois plus ! à ceux de cette ville du moins !

Desgaudets, toujours assis. Il y a donc bien longtemps, Monsieur, que vous habitez la capitale ?

Albert. Depuis avant-hier. Arrivant de l'Algérie, j'avais besoin de me loger, de m'équiper, de m'habiller. J'ai parcouru les journaux, les premiers .... les plus grands, à la dernière feuille....

Desgaudels.
Celle qui souvent contient le plus de vérités!

Albert. Alors, jugez des autres ! pas une seule annonce, pas une seule promesse qui ne m'ait trompé.

Desgaudets.
Dame! Si vous consultez les annonces !

Albert. Et à qui voulez-vous qu'un étranger s'adresse ? Bien plus, je lis, mais à un autre endroit du journal, qu'il y a un spectacle admirable, un ouvrage sublime que tout Paris voudra voir; que la foule qui s'y entasse chaque soir brise les barrières.... je me hâte, Monsieur, j'achève à peine mon diner ....

... j'arrive! personne à la porte personne dans la salle! .... Et pourtant je l'avais lu, c'était inprimé et signé!

Desgaudets. Cela vous étonne, mon jeune ami, mais c'est connu, c'est adopté. Chacun sait, exepté vous, que dans cette grande ville si populeuse et si commerçante, il ne se vend pas, il ne se débite pas un seul mot de vérité! que le mensonge, au contraire, s'y confectionne hautement, par privilége et brevet d'invention, sans garantie du gouvernement, et qu'enfin il n'y a maintenant de vraie que le puff et la réclame.

Albert. Je vous avoue que, moi, qui arrive d'Afrique, je ne connais pas même ces noms-là.

Desgaudets. Le puff ou peuff, comme disent nos voisins d'outremer, importation anglaise qui suffirait à elle seule, si on en doutait, pour expliquer l'entente cordiale des deux peuples, le puff est l'art de semer et de faire éclore, à son profit, la chose qui n'est pas ! C'est le mensonge en un mot. La plupart des vanteries, jongleries, sensibleries de nos poètes, de nos orateurs, de nos hommes d'Etat, autant de puffs ! Le poète, délivrant des brevets de grands hommes à tout le monde, pour que tout le monde lui en décerne, c'est un puff! Les caresses qu'on fait aux électeurs ; les engagements du député avant et ses discours après! .... Le marchand qui parle de ses Cachemires, le ministre qui parle de sa démission .... des puffs ! encore des puffs! .... Sans compter le puff du dévouement, le puff du désintéressement, le puff du patriotisme ... car le puff est à l'usage de tous les états, de tous les rangs, de toutes les classes, en reconnaissant cependant, car il faut être juste, que les avocats,

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