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l'out exemplaire de cet ouvrage, non revetu de notre grille, sera réputé contrefait.

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AVERTISSEMENT

SUR CETTE NOUVELLE ÉDITION.

Le livre de La Bruyère est un des plus ingénieux et des plus originaux de notre langue. Rien n'est plus instructif que cette peinture vive et fidèle des meurs d'un grand siècle faile par un esprit élevé, indépendant et satirique. Mais la lecture des Caractères présente bien des difficultés, surtout pour les jeunes gens à qui nous avons spécialement destiné notre travail. Quoique La Bruyère ait cru devoir s'élever avec force contre les commentateurs, et l'abus qu'ils font quelquefois d'une érudition facile, il ne peut guère se passer d'annotations. Les meurs, les institutions, changent; les usages se perdent; les allusions, transparentes pour les contemporains, deviennent obscures; la langue elle-même subit des variations qu'il faut bien expliquer. Enfin, la finesse et la concision quelquefois trop grandes du style, arrêtent et embarrassent les intelligences qui ne sont pas encore exercées. Nous espérons que le commentaire perpétuel qui, pour la première fois, accompagnera le texte des Caractères, rendra plus facile à nos élèves l'étude de ce chef-d'oeuvre de bon sens et d'éloquence.

Nous avons expliqué et paraphrasé la pensée de l'auteur, toutes les fois qu'elle nous a paru offrir quelque difficulté. Nous avons donné sur les lois, les institutions, les meurs dont il est question dans ce livre, les mêmes détails que s'il se fût agi d'un classique ancien. Il est nécessaire, pour l'intelligence de La Bruyère, d'avoir quelques notions sur la société au milieu de laquelle il a vécu et qu'il décrit. En connaissant mieux le xviie sièc le, on apprendra à l'admirer davantage, et peut-être aussi à être plus juste pour notre temps actuel.

On trouve dans presque toutes les éditions de La Bruyère une clef indiquant les noms des personnages qui servirent, dit-on, de modèles à ses portraits. Nous avons recueilli ces traditions chaque fois qu'elles nous ont paru vraisemblables, et nous y avons ajouté quelques détaiis extraits des mémoires du temps. La Bruyère prenait ses originaux autour de lui. Sans doute il a eu dessein de représenter l'homme en général; il n'a point voulu faire de satire directe et personnelle : mais il a été vivement frappé des travers, des vices et des vertus dont il avait le spectacle sous les yeux; il les a plus volontiers reproduits, e! 6 AVERTISSEMENT SUR CETTE NOUVELLE ÉDITION. il est toujours curieux et utile de comparer l'origjual et la copie. Nous avons souvent consulté à cet égard le sąvani travail de M. Walckenaër 1.

Nous sommes entrés dans d'assez grands détails sur tout ce qui regarde la langue. Ecrivain savant et original, La Bruyère a renouvelé des tours surannés, en a créé de nouveaux qui sont restés. Ses ientatives n'ont pas été toujours heureuses, mais il est encore bon de les constater. Nous avons rohové les incorrections, qui sont loin d'être aussi nombreuses qu'on pourrait le croire.

Enfin, nous avons quelquefois fait ressortir la nouveauté des images, des tournures, des mouvements, et la variété inépuisable du style. Plus souvent nous avons rapproché de quelques passages de La Bruyère des morceaux analogues de Montaigne, de Pascal, de Molière, de Vauvenargues, elc. N'est-il pas utile, en effet, de voir la lutle de ces grands esprits, s'imitant les uns les autres, ou se rencontrant par hasard, et trouvant dans les mêmes sujets des pensées différentes ? La Bruyère qui a beaucoup emprunté, sait presque toujours, comme tous les écrivains originaux, donner aux pensées qui ne sont point de lui un tour nouveau et singulier.

Le texte a été collationné avec soin sur les meilleures éditions, et particulièrement sur l'édition de M. Walckenaër. Nous avons indiqué par un astérisque (*), mis en tête de l'alinéa, les pensées, les paragraphes, les portraits que La Bruyère lui-même avait séparés, comme on le voit dans les éditions originales de son livre. Favte de ces indications, que bien peu d'éditions modernes ont reproduites, il y a quelquefois, confusion dans le texte, et surprise pour le lecteur dont l'attention ne serait pas toujours éveillée.

Nous avons mis entre crochets [] le titre : chapitre et son numéro ; parce que La Bruyère n'avait mis partout que des énonciations sans division indiquée par chapitres.

Enfin, pour donner un altrait de plus à notre édition, nous avons reproduit en tête l'exçeliente Notice de Suard, sur la personne et les écrits de La Bruyère.

1. Les Caractères de Théophrasle, traduits du grec; avec les Caractères ou les mereurs de ce siècle, par La Bruyère, première édition complète; précédée d'une Étude

La Bruyère et sur sor livre, 2 pol. in-12, 24 tirage, Paris, 1845.

SUR LA PERSONNE ET LES ÉCRITS

DE LA BRUYÈRE,

PAR SUARD, DE L'ACADÉMIE FRANÇAISE

Jean de La Bruyère naquit à Dourdan en 1639 1. Il venait d'acheter ane charge de trésorier de France à Caen, lorsque Bossuet le fils venir à Paris pour enseigner l'histoire à M. le Duc ?; et il restą jusqu'à la fin de sa vie attaché au prince en qualité d'homme de lettres, avec mille écus de pension. Il publia son livre des Caractères en 1687, fut reçu à l'Académie française en 1693, et mourut en 1696.

Voilà tout ce que l'histoire littéraire nous apprend de cet écrivain a qui nous devons un des meilleurs ouvrages qui existent dans aucune langue; ouvrage qui, par le succès qu'il eut dès sa naissance, dut allirer les yeux du public sur son auteur, dans ce beau règne, où l'allenlion que le monarque donnait aux productions du génie, réfléchissait sur les grands talents un éclat dont il ne reste plus que le souvenir.

On ne connait rien de la famille de La Bruyère : et cela est fort

1. «En 1639. » Cette date n'est point certaine. y Olivel le fait naitre en 1644.

2. «A M. le Duc. » C'était le petit-fils du Grand Condé. Voici le portrait que faii de l'élève de La Bruyère, Saint-Simon, qui est peu Aatteur dans ses jugements, et qui n'aimait pas les Condés : « Monsieur le Duc était d'un jaune liyide, l'air presque furieux, mais en tous temps şi fier et si audacieux, qu'on ayait peine à s'accoutumer à lui. Il avait de l'espril, de la lecture, des restes d'une excellente éducation, de la politesse et des graces même, quand il voulait ; mais il le voulait très-rarement. Il avait louie la valeur de ses pères, et avait montré de l'application et de l'intelligence à la guerre. Ses ræors perverses lai parurent une verta. C'était une meale toujours en l'air, qui faişait fair devant elle, et dont ses amis n'étaient jamais en särelé, tantot par des insultes extremes, tantot par des plaisanteries crnelles, et qui emportaient la piece. Aussi Ul-il payé en même monnaie, et plas cruellement encore; s'il était reAvtable, il était encore olus déchire. »

indiférent; mais on aimerait à savoir quel était son caractère, son genre de vie, la tournure de son esprit dans la société; et c'est ce qu’on ignore aussi.

Peut-être que l'obscurité même de sa vie est un assez grand éloge de son caractère. Il vécut dans la maison d'un prince; il souleva contre lui une foule d'hommes vicieux ou ridicules, qu'il désigna dans, son livre, ou qui s'y crurent désignés; il eut tous les ennemis que donne la satire, et ceux que donnent les succès : on ne le voit cependant mélé dans aucune intrigue, engagé dans aucune querelle. Cette destinée suppose, à ce qu'il me semble, un excellen: esprit, et une conduite sage et modeste.

« On me l'a dépeint, dit l'abbé d'Olivet, comme un philosophe qui ne « songeait qu'à vivre tranquille avec des amis et des livres; faisant un « bon choix des uns et des autres; ne cherchant ni ne fuyant le plai« sir; toujours disposé à une joie modeste, et ingénieux à la faire « naitre; poli dans ses manières, et sage dans ses discours; craignant « toute sorte d'ambition, même celle de montrer de l'esprit 1. » HisTOIRE DE L'ACADÉMIE FRANÇAISE.

On conçoit aisément que le philosophe qui releva avec tant de finesse et de sagacité les vices, les travers et les ridicules, connaissait trop les hommes pour les rechercher beaucoup; mais qu'il pût aimer la société sans s'y livrer; qu'il devait y être très-réservé dans son ton et dans ses manières; attentif à ne pas blesser des convenances qu'il sentait si bien; trop accoutumé enfin à observer dans les autres les défauts du caractère et les faiblesses de l'amour-propre, pour ne pas les réprimer en lui-même...

Le livre des Caractères fit beaucoup de bruit dès sa naissance. On attribua cet éclat aux traits satiriques qu'on y remarqua, ou qu'on crut y voir. On ne peut pas douter que cette circonstance n'y contri

1. « De l'esprit. , Saint-Simon, qui l'avait connu, lui est tout aussi favorable: « Le public, dit-il, a perdu un homme illustre par son esprit, par son style, et par ia connaissance des hommes; je veux dire La Bruyère, qui a surpassé Théophraste en travaillant d'après lui, et qui a peint les hommes de notre temps, dans ses nouveaux Caractères, d'une manière inimitable. C'était un fort honnête homme et de très-bonne compagnie, simple san, rien de pédant, et fort désintéressé. » Ce dernier mot est reinarquable et très-vrai. La Harpe interprétant mal un passage de La Bruyère, lui reproche d'afficher un trop grand amour pour l'argent. Il ne savait pas que La Bruyère ne voulut jamais tirer aucun profit de son livre, et qu'il en fit don au libraire qui y irouva sa fortune.

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