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Bossuet, et celui-ci écrivit ces mots sur l'exemplaire qu'il avait reçu de l'auteur : pulchra, nova, falsa. La Recherche de la vérité contient sur l'homme, sur les inclinations et les passions, sur les diverses facultés de l'entendement, sur les causes de nos erreurs, une foule d'observations d'une délicatesse et souvent d'une profondeur admirables, qui mettent Malebranche parmi les plus grands connaisseurs de la nature humaine; puis il abandonne la réflexion pour le raisonnement mathématique, et rejette l'autorité de la conscience qui, seule, donne et soutient le principe : je pense, donc je suis. C'était ébranler toute la métaphysique cartésienne, et répudier la plus grande création de Descartes, la psychologie. Une telle faute devait en entraîner d'autres, par exemple cette confusion avouée de l'inclination et de la volonté qui ôte à la volonté son vrai caractère et détruit la liberté. La conscience et la volonté libre mises de côté, la porte est ouverte aux principes les plus contraires à l'expérience et au sens commun ; à leur tête est le principe célèbre qu'aucune créature ne peut agir sur une autre créature, et que toute efficacité n'appartient qu'à Dieu. Les corps n'agissant pas sur l'âme, ils ne sont pas les causes effectives, mais seulement les causes occasionnelles des mouvements qui s'élèvent en elle; l'âme, à son tour, n'agit pas sur les corps, elle n'est que l'occasion de leurs mouvements. Le mouvement des corps ne naît point de leur essence, qui est l'étendue, il vient d'ailleurs. Dieu n'a pas imprimé, une fois pour toutes, le mouvement à la matière, il est l'auteur continu de tous ses mouvements; et, comme la volonté a été réduite à la pure faculté de recevoir des inclinations et des désirs qu'elle ne produit pas elle-même, il s'ensuit que c'est Dieu qui les produit, que c'est Dieu qui seul agit en nous, qu'il est l'acteur unique dans la nature et dans l'homme, que l'homme n'est pas agent, mais qu'il est agi, comme le dit bizarrement et énergiquement Malebranche. Mais, si l'homme n'est pas une cause, il n'a pas d'existence propre et véritable; Dieu est la seule cause et la seule substance. Nous voilà donc en plein spinosisme, et nous y sommes arrivés par le même chemin que Spinoza, l'abandon de la psychologie. Remarquons que le mépris de la conscience est le principe de tous les panthéismes anciens et modernes. Dès que l'on reconnaît l'autorité de la conscience, son témoignage fait paraître en nous la volonté libre qui fait de nous un être entièrement différent des autres objets de la nature, et qui nous élève à un Dieu auquel nous ne pouvons refuser les qualités que nous possédons nous-mêmes. Mais, l'autorité de la cons

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cience écartée, l'homme n'est plus qu'un objet comme un autre de la nature, il se confond avec elle, et leur commun principe ne peut être que l'unité hypothétique de toutes les forces naturelles. Lorsque Kant a fait de la conscience un simple sens intérieur tout aussi incertain, tout aussi peu digne de foi que les sens externes, sans s'en douter et en dépit de ses vertueuses et nobles intentions, il a mis la philosophie allemande sur la voie du panthéisme*. De même, à la fin du xvII° siècle, Malebranche, en rejetant le témoignage de la conscience, s'est condamné à ne pas connaître l'âme et ce qui fait la personne humaine ; il a beau maltraiter Spinoza, il lui rend les armes, et un peu plus de conséquence l'eût conduit au même système*. Mais, grâce à Dieu, Malebranche est chrétien; saint Augustin règne sur son esprit et sur son cœur, et saint Augustin c'est Platon, c'est-à-dire la théorie des idées. Saint Augustin et Platon étaient en vénération dans l'Oratoire; c'étaient même eux qui y avaient introduit Descartes. Malebranche trouva établie dans l'Oratoire et reçut en particulier d'Ambrosius Victor, le père André Martino, la théorie platonicienne et augustinienne des idées; il l'embrassa avec ardeur, et c'est avec elle qu'il crut pouvoir réparer la brèche que faisait à la croyance universelle un de ses principes favoris. Ce principe est que l'esprit de l'homme ne peut apercevoir que ce qui lui est intimement uni; principe fort hypothétique, mais dans lequel Malebranche avait une foi sans bornes; or, le monde nous étant extérieur, notre esprit ne l'aperçoit point. Le témoignage des sens, le consentement du genre humain, le cri du sens commun, ne sont rien à l'obstiné méditatif, le monde extérieur est pour lui comme s'il n'était pas, et il n'y croit qu'à l'aide du plus énorme paralogisme, au nom de la révélation déposée dans un livre qui doit exister, puisqu'il est l'ouvrage de Dieu, et que Dieu n'est pas trompeur. Voilà un étrange abus du principe cartésien de la véracité divine; voici un autre abus mon moins étrange de la théorie platonicienne des idées. Selon Malebranche, nous n'apercevons pas le monde, puisqu'il ne nous est point uni; ce que nous apercevons, ce n'est pas ce livre, cette table, cet homme, ce

" Voyez Philosophie de Kant, leçon Iv, p.7o-75, et toute la leçon VI.-*Voyez dans les Fragments de philosophie cartésienne la curieuse correspondance de Malebranche et de Mairan sur le système de Spinoza. - * Le père André Martin était du Poitou ; né en 1621 , mort en 1675, il enseigna quelque temps la philosophie dans l'université d'Angers; Malebranche le cite plusieurs fois avec éloge. On a de lui un ouvrage, qui a eu plusieurs éditions : Philosophia christiana, Ambrosio Victore theologo rollectore, seu sanctus Augustinus de philosophia universim. La dernière édition est de Paris, 1671 , 7 vol. in-12.

soleil. Qu'est-ce donc? C'est l'idée de ce livre, de cette table, de cet homme, de ce soleil, idée tout intellectuelle, qui peut être unie à notre esprit, que nous pouvons donc apercevoir, et qui est l'objet direct et unique de notre pensée. Mais c'est là un vrai travestissement de la théorie platonicienne. Selon Platon, nous apercevons directement les objets sensibles, et ces objets existent très-réellement; le philosophe se peut fier à leur existence comme le vulgaire; seulement, comme ils changent et varient sans cesse, ils ne peuvent fonder aucune définition, qui suppose nécessairement quelque chose de général et d'un; en sorte que, pour les bien connaître eux-mêmes, et d'abord pour les définir, il faut discerner dans ces objets, à travers leur particularité mobile, ce qui en eux ne change pas, le genre auquel ils appartiennent et dont ils ne sont que les formes éphémères. C'est ce genre que Platon appelle l'Idée, fondement nécessaire de toute définition, de toute connaissance. Dans les cercles, les triangles et les figures imparfaites que le monde expose à nos sens et qui existent incontestablement, le géomètre cherche et atteint l'idée du cercle qui seule est parfaite, l'idée du triangle, etc. et c'est sur ces idées seules qu'il travaille. Le philosophe en fait autant pour toutes les choses particulières : il ne les révoque pas en doute, mais, par l'analyse, il en pénètre l'élément essentiel et constitutif, il en tire l'idée; puis, avec ces idées coordonnées entre elles par la dialectique, il compose la science du monde qui lui est alors une œuvre parfaite, un véritable xôauos. Platon ne rejette donc pas le témoignage des sens, il ne contredit pas le sens commun, mais il met au-dessus la science, et, de degré en degré, à la tête de la science il met Dieu, principe et substance de l'idée du bien, qui est la première de toutes les idées. Rien de plus simple qu'un pareil système", rien de plus bizarre que celui de Malebranche. D'après Malebranche, nous n'apercevons pas le cercle imparfait, nous n'apercevons que l'idée du cercle, et cette idée nous ne l'apercevons pas dans le monde qui n'existe pas pour nous, nous l'apercevons en Dieu, parce que Dieu est uni à notre esprit, et qu'il est le lieu des esprits comme l'espace est le lieu des corps. Telle est la fameuse vision en Dieu, mêlée de vrai et de faux, mais où le faux domine. Ajoutez que Malebranche ne pouvant voir rien qu'en Dieu, y voit tout, l'étendue elle-même, la quantité, la grandeur, bien entendu la grandeur, la quantité, l'étendue intelligible, mais qui, même ainsi, res

" Voyez Histoire générale de la philosophie, leçon vII, p. 198 et suivante, et Philosophie écossaise, leçon Ix, p. 4o9-413.

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semble fort à la matière première, infinie, éternelle, dont Spinoza fait un des attributs de Dieu. Par ce côté encore Malebranche côtoie de fort près Spinoza, mais il se rapproche de Platon par un endroit trèsconsidérable, la théorie des vérités nécessaires et universelles. Descartes avait méconnu la nature de ces vérités, il en avait fait l'ouvrage arbitraire de Dieu, que Dieu peut changer ou détruire; Malebranche redresse ici heureusement Descartes : comme saint Augustin et Platon il fait des vérités métaphysiques et morales l'ouvrage de Dieu, sans doute , mais son ouvrage immortel et impérissable, où reluit sa sagesse, et qui nous sert de degré pour nous élever jusqu'à lui dans le monde intelligible, et pénétrer dans ses attributs les plus intimes. Il faut le reconnaître : si dans les parties de son système qui lui sont les plus propres, Malebranche est léméraire et chimérique, quand il se laisse guider au sens commun, quand il se tient dans les larges voies d'une saine philosophie, il est impossible d'être à la fois plus profond et plus sublime, de prêter à la théorie des idées un plus ravissant langage, plus digne d'elle et de son auteur. Ce n'est point un génie sobre comme Socrate, Platon, Aristote et Descartes, c'est un génie excessif comme Plotin, et trop souvent saint Augustin lui-même. Dans la famille cartésienne Malebranche était un dissident, et il a été vivement combattu dans quelques parties par Arnauld et par Fénelon, suscités tous les deux et soutenus par Bossuet. Il chancelle souvent en métaphysique entre Descartes et Spinoza; mais, nous nous empressons de le dire, dès qu'il touche à la théodicée, le cartésien et le chrétien l'emportent. En dépit de la logique, le Dieu de Malebranche n'est point celui de Spinoza, c'est le Dieu de Descartes, de saint Augustin et de Platon, non pas seulement infini, mais parfait et doué de toutes les perfections

Nous avons dit ailleurs de Malebranche, Études sur Pascal, 1° préface, p. 21: « Sur ce fond si pur se détache Malebranche, excessif et téméraire, nous ne craiagnons pas de le dire, mais toujours sublime, n'exprimant qu'un seul côté de «Platon, mais l'exprimant dans une âme toute chrétienne et avec un langage « angélique. Malebranche, c'est Descartes qui s'égare, ayant trouvé des ailes di« vines et perdu tout commerce avec la terre. » — ? Saint Augustin a sans doute retenu Malebranche sur la pente du spinosisme, mais il a aussi contribué indirectement à l'y mettre par sa théorie de la grâce. Cette théorie, poussée à l'exagération par une autre exagération, celle du péché originel, avait envahi l'Oraloire autant que Port-Royal, elle pénétrait les esprits et les âmes de la misère et du néant de l'humanité et les prosternait devani la toute-puissance divine. Cette prédominance de l'idée de Dieu est partout au xvn siècle, excepté dans Descartes. (Voyez Études sur Pascal, 2° préface, p. 68, etc. et, dans Jacqueline Pascal, la fin de l'épilogue.)

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morales, non pas seulement libre à la façon de l'être absolu qui ne subit l'influence d'aucune cause étrangère, mais libre de notre liberté, dont il est le principe et l'exemplaire, qui n'a pas produit le monde par l'efsusion nécessaire de sa nature, mais qui l'a créé volontairement, qui a fait l'homme à son image, qui lui a donné l'intelligence parce qu'il est souverainement intelligent, la liberté parce qu'il est souverainement libre, l'amour parce que lui-même il aime et que c'est l'amour qui l'a orté à créer le monde dans une fin excellente et bienfaisante. Une pareille théodicée, qui ne sort pas, il est vrai, du fond du système, mais qui y est en quelque sorte superposée, demande grâce pour bien des chimères, couvre et répare bien des paradoxes.

V. COUSIN.

HIsToIRE DE MADAME DE MAINTENON ET DEs PRINCIPAUx ÉVÉNE-
MENTs DU RÈGNE DE LoUis XIV, par M. le duc de Noailles. Paris,
Comptoir des imprimeurs-unis, 4 vol. in-8°, 1848-1858.

DEUXIÈME ARTICLE !.

« Il est, dit M. le duc de Noailles, un acte du gouvernement de « Louis XIV qu'on a particulièrement attribué à madame de Maintenon, « et qu'on ne cesse pas de lui reprocher : c'est la révocation de l'édit de -« Nantes. Pour beaucoup de personnes, cet événement n'a d'autre ori« gine que l'influence de cette favorite secrète, qui, abusant de l'empire « que l'âge et la dévotion lui avaient, dit-on, acquis sur le monarque, « aurait tout à coup inspiré à celui-ci une longue et atroce persécution « contre une partie de ses sujets. » (T. II, p. 2o3.) C'est contre cette imputation que l'historien va défendre madame de Maintenon, et il établira par des faits, ainsi que par le raisonnement, que, d'accord avec une motable partie de la nation dans le désir de voir disparaître en France la religion réformée, cette dame n'a eu, ni sur l'acte de la révocation, ni sur les suites de cette déplorable faute commise par Louis XIV, aucune influence directe et déterminante.

' Voyez, pour le premier article, le cahier d'août 186o.

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