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ancienne que la forme is, it, laquelle suppose la contraction de ivisti, ivit, en une syllabe unique et accentuée. On n'objectera pas là-contre descendiet, derumpiet, etc. ce ne sont pas, il est vrai, des verbes en ivi, mais ce sont des verbes conjugués dans la langue d'oil sur ce modèle; car il descendit ne peut venir du prétérit latin descendit, qui aurait donné il descent, comme finxit a donné il fainst : « Chi planta oreille, nen orra ? « chi fainst oil, n'esguarde ?» (Page 137.) Dans ce verset du psaume 12, « La tue verge e li tuns bastuns, els « me consorterent » (p. 28), els est évidemment le sujet du verbe conforterent; pourtant il a la forme d'un régime. D'où vient cette discordance entre la forme et l'emploi?Il faut se référer au provençal, pour trouver un usage pareil; non que je veuille dire que la langue d'oil, et spécialement le dialecte normand, a fait ici un emprunt au provençal; mais les connexions entre la langue d'oil et la langue d'oc sont telles, que même les cas particuliers et les exceptions coexistent des deux parts. Il ou el sont certainement, au sujet, la seule flexion correcte dans les langues qui, comme la langue d'oil et la langue d'oc, ont deux cas, l'un pour le nominatif et l'autre pour le régime. Mais, dans les langues romanes qui n'eurent pas de cas (laissant ici de côté l'italien egli), la flexion qui demeura en usage fut celle du régime : catalan ells, espagnole ellos, portugais elles. C'est un usage de ce genre qui, s'établissant dans le domaine espagnol, eut aussi sa raison de pénétrer dans la langue d'oilet dans la langue d'oc, mais qui y fut comme exception et comme irrégularité, tant que la grammaire à deux cas y prévalut. C'est encore une simultanéité avec le provençal, non un emprunt, que l'on apercevra dans l'adjectif malvé, malvée, « Malvées sunt ses veies en « tut tens » (p. 1 o); « En veie neient malvede. » (P. 1 44.) Cet adjectifa sans doute un sens très-voisin de mauvais; mais il en est, étymologiquement, très-éloigné. C'est l'adjectif provençal malvat, que Raynouard a eu tort de confondre avec mauvais; en effet mauvais comporte une s qui n'est pas dans malvé, et il fait, au féminin, mauvaise, tandis que malvé fait malvée.Au reste, cet adjectifn'est pas borné au provençal et au français ; on le trouve dans le catalan malvad, dans l'espagnol et le portugais malvado. D'après Diez, malvé est une syncope de mal-levé, mal-élevé. M. Francisque Michel a mis un accent sur bues, « Tutes choses tu « suzmisis suz ses piez, oeiles e tuz bués » (p. 8), et sur enses : « E tu, « enfès, prophete del Tres-Halt seras apelet. » (P. 252.) Ces accents sont sautifs; il est maintenant prouvé que le groupe de lettres ue est l'équivalent ancien du groupe actueleu; il l'est aussi que, dans enses, la syllabe fe était muette. Cela est établi, et je n'y serais pas revenu, s'il n'y avait

lieu d'étendre l'observation à un mot qui, à ma connaissance, n'a pas encore été discuté. Il s'agit du mot féminin pense, ayant le sens de

pensée. M. Francisque Michel y met un accent : « Je à certes dis el trespas de « la meie pensé : sui jetet de la face de tes oilz. » (P. 38.) Pensé ne peut pas être un nom féminin; cela va sans dire, si on le prend pour un participe passé; il faudrait donc le prendre pour un nom féminin en é, tel que cité, bonté, etc. mais, étymologiquement, il ne rentre dans aueune catégorie de ces mots. L'accent est donc une addition malheureuse qui le défigure; tandis que, mis sous la forme de pense, on y reconnaît un de ces nombreux substantifs verbaux propres aux langues romanes, et sur lesquels M. Egger a, dans un intéressant mémoire, appelé récemment l'attention.

J'ai beaucoup cherché dans les anciens textes, sans jamais le rencontrer, notre mot bélier, qui ne paraît pas , dans la langue, plus ancien que le xvio ou le xv° siècle. C'est aussi en vain que j'ai feuilleté le Psautier, où je savais que je devais trouver aries et un équivalent français. Cet équivalent est, pour le temps dont il s'agit, mouton : « Monz, vos « esledeçastes sicume multun, e tertre sicume li aignel des oeilles. » (P. 175.) Et ailleurs : « Aportez al Segneur, filz Deu, aportez al Se«gnur les fils des multuns. » (P. 34.) Si mouton dérive, comme le veut Diez et comme cela semble être en effet, de mutilus et signifie dès lors l'animal châtré, l'avoir employé pour traduire aries est la preuve que

le mot propre manquait; il est heureux que, beaucoup plus tard, un emprunt, fait probablement à nos provinces du nord, qui, elles, sans doute, avaient ici emprunté aux langues germaniques du voisinage, ait comblé par bélier une aussi regrettable lacune.

Je rencontre, p. 174: «Que il aliut lui ot princes, ot les princes de a sun puple. » Cherchant à déterminer ce qu'est ce verbe, j'y reconnais d'abord un subjonctif; le t l'indique, et il est formé comme tant d'autres, par exemple, «Li sire le purguart e vivifit lui » (p. 54); « Nostre sire « aiude port à lui sur le lit de sa dolur » (ib.); « Esdrest sei Deus et seient « departit li enemi de lui. » (P. 85.) Les verbes purgaart, vivifit, port, esdrest, sont au subjonctif, suivant la règle de l'ancienne conjugaison, qui établissait ainsi la différence entre le présent du subjonctif et le présent de l'indicatif. Revenant à aliut, on voit dès lors qu'il répond au latin allocet; l’i s'explique par une épenthèse qui l'intercale souvent, et qui, en particulier, de locus, radical de allocare, a produit lieu. Cela fait, je recourus au texte latin pour vérifier si mon analyse avait été exacte, et j'y trouvai: « Ut collocet eum cum principibus, cum principibus populi sui. »

Le Psaatier présente fréquemment la particule nedes : a Kar nedes je

« rejehirai à tei es vaissels de salme la tue verité. » (P. 93.) Et un peu plus bas : « Mais nedes la meie langue tute jurn purpenserat la tue jus« tise. » (Ib.) En en faisant l'étude par les divers passages où elle est employée, on reconnaît que c'est simplement une autre forme de la particule neis ou nes, bien connue dans la langue d'oil et dans la langue d'oc, et qui signifie même. Diez la tire de la négation latine ne et de ipsum; je ne puis accéder à cette dérivation, vu que le sens de cette particule est toujours asfirmatif, et je pense qu'il faut y voir non le ne négatif, mais le (écrit quelquefois ne)affirmatif.A la vérité on trouve dans tous les textes la particule ne avec le simple sens de et, en des phrases telles que celle-ci, « Li pere ne li fils vinrent à Paris; » mais cet emploi est moins un abus, qui serait bien grand, de la négation, qu'une confusion entre deux particules latines de même son, l'une affirmative, l'autre négative. Entre nedes et neis, nedes est la forme archaïque et neis la forme moderne, et c'est la forme archaïque qui a un d intercalaire. Bien des traces témoignent que la très-ancienne langue avait plus de consonnes intermédiaires que n'en a eu la langue suivante du xII° et du xIII° siècle; ce fut dans ces siècles qu'elle devint particulièrement amie du concours des voyelles et qu'elle eut un caractère tout spécial entre le parler primitif, qui avait conservé mainte consonne latine depuis disparue, et le parler du xv° siècle, qui est le nôtre, et dans lequel les deux voyelles concourantes se contractèrent en un seul son : mûr pour meür, et ainsi du reste.Alors aussi on écrivit et on prononça (cela est démontré par la mesure des vers) pense on, donne on en deux syllabes, ce que nous écrivons et prononçons en trois : pense-t-on, donne-t-on. Au xvi° siècle on garda l'ancienne orthographe sans t; mais les grammairiens de ce siècle nous avertissent qu'il ne faut pas se laisser tromper par l'apparence et que la prononciation fait entendre un t. Génin pensait que ce t était une lettre euphonique; mais, avec la filiation que l'on peut suivre, il n'y a aucune raison pour n'y pas voir le t de la troisième personne, que la langue archaïque inscrivait, que la langue moyenne effaça quand elle s'éprit du concours des voyelles, et qui reparut au xvi'siècle, sans doute conservé dans quelque coin du parler populaire et remis en honneur par des circonstances que nous ignorons. Le verset 9 du psaume LxxxIx est dans le texte latin : « Anni nostri « sicut aranea meditabuntur. » Je n'ai pas à chercher quel en est le sens ; je remarque seulement qu'en latin aranea signifie à la fois araignée et toile d'araignée. C'est avec le sens de toile d'araignée que notre Psautier a mis, « Li nostre an sicume irainede serunt, » et c'est avec le sens d'araignée qu'un autre manuscrit, cité en variante, met sicume iraine. En

effet, il ne faut pas que l'usage actuel et fautif nous fasse illusion: irainede ou irainée ou aragnée et iraine ou aragne ne sont pas synonymes dans l'ancienne langue; irainée ou aragnée ne vient pas, ne peut pas venir de aránea , où l'accent est sur ra; c'est aragne qui en vient; mais il dérive d'un participe, araneata, sous-entendu tela , toile faite par

l'aragne.

Le pronom relatif qui a, dans le Psautier, la même forme et le même emploi qu'aujourd'hui, sauf en des exemples comme ceux-ci, peu nombreux à la vérité, «Et les choses qued eissent de mes levres, ne ferai «« vaines » (p. 129); « Cume le fust qued est plantet dejuste les decurs des « ewes. » (P. 1.) Ces exemples prouvent que la vieille langue ne s'était pas complétement dégagée de l'idée d'un neutre, au moins pour certains pronoms; et parfois il lui semblait qu'elle commettait un solécisme en suivant pleinement la conséquence de son principe : l'abolition du neutre.

Le manuscrit qu'a publié M. Francisque Michel est remarquable par sa grande correction. L'éditeur la reproduit avec la scrupuleuse exactitude qui lui est habituelle et que le texte méritait. Il est difficile d'y trouver des fautes. En voici pourtant trois, aperçues à grand peine, « Atent le Segnur, barnillent fai, e seit confortet li tuens cuers » (p. 33); lisez barnilment, comme cela est dans la variante (M. Francisque Michel a mis, au bas des pages, d'utiles variantes, empruntées à de très-anciens manuscrits), et comme, même sans variante, on aurait fait la restitution, car le mot se trouve un peu plus loin écrit correctement : « Barnilment « faites, et seit confortet vostre cuer, tuit chi esperez el Segnur. » Barnilment est un adverbe régulièrement formé de l'adjectif barnil, qui dérive de baron; de sorte que cet adverbe signifie courageusement, vaillamment, en baron.

«L'ovre que tu auras en lur jurz e es jurz anciens. » (P. 57.) Il faut lire ovras, de l'ancien verbe ovrer, du latin operari; cela est sans difficulté. D'ailleurs, la variante a ouras.

« Seient confundut e reduté li querant la meie aneme. » (P.93.) Au premier abord, ce participe reduté, qui ne s'explique pas ici, me parut une faute, et je pensai qu'on pouvait le corriger en rebuté, d'autant plus que le verbe rebuter n'est pas étranger au Psautier : « Esdrece-tei; purquei « dorz-tu, Sire? Esdrece-tei, e pe rebutes enfin.» (P.59.) Mais la suite de la lecture prouve que cette correction eût été une grave erreur. En effet, on lit, p. 45 : « Vergundissent e redatent ensembledement, chi s'eslee«cent à mes maux. Seient vestut de confusion e de redutance, chi mali«gnes choses parolent sur mei, » Et p. 54 : « Seient cunfundut e redu

« tent ensembledement, chi querent la meie aneme, que il la tolgent. » Ces passages mettent hors de conteste la leçon reduter, qui, d'ailleurs, est confirmée par le texte latin des Psaumes, revereantur, reverentia. Pourtant, il y a une faute. En effet, ou bien le traducteur a pris revereantur pour un verbe passif, et il a mis le participe reduté, ce qui exclurait, il est vrai, la faute de copiste, mais mettrait en place une grosse faute de sens; ou bien il a donné ici, comme dans les autres passages cités plus haut, à revereri, une signification active, ce qu'on ne peut lui contester, je pense, sans faire à sa connaissance du latin un tort qu'il ne mérite pas; et alors le copiste s'est trompé, et il faut lire redutent, comme dans les passages parallèles. L'n et le t ont été oubliés. S'il avait voulu écrire un participe, il y aurait mis un t, redutet, conformément à l'orthographe qui est constamment suivie dans ce Psautier; exemple, entre autres : « Dementres que sunt fruisset li mien os. » (P. 56.) Ce Psautier, en raison de son antiquité et de sa correction, est un champ fécond pour l'étude de notre vieille langue. Les quelques remarques que j'y ai glanées n'ont d'autre but que d'appeler une attention sérieuse sur ce monument. Ceux qui, s'intéressant à ce genre de recherches, liront le Psautier, ne regretteront ni leur temps ni leur peine.Je ne fais donc, je pense, que devancer leur jugement en remerciant M. Francisque Michel du soin avec lequel il a donné son édition, et l'Université d'Oxford, de la courtoisie généreuse avec laquelle elle a confié la publication d'un livre français à un Français.

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NOUVELLES LITTÉRAIRES.

INSTITUT IMPÉRIAL DE FRANCE.

SÉANCE PUBLIQUE DES CINQ ACADÉMIES.

La séance publique annuelle des cinq Académies de l'Institut a été tenue le mer.

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