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Vigilare numquid poluimus ?
Negligenter oleum fudimus...
Dolentas! caitivas! trop i avem dormit.

Leur unique espoir est que leurs sæurs (compagnes du même voyage et sæurs de la même famille) voudront bien partager avec elles ce qui leur reste d'huile; mais celles-ci redoutent trop d'être prises au dépourvu pour céder à leurs instances. Elles leur conseillent de s'adresser sans retard aux marchands; ceux-ci, ne voulant ou ne pouvant pas satisfaire à leur demande, les congédient avec un froid : Dieu vous assiste! (Queret lo Deu que vos pot consoler!) Sur ces entrefaites, arrive l'ÉPOUX rayonnant de gloire. Il emmène avec lui, dans son palais, celles que l'amour a rendues vigilantes, et aux autres malheureuses qui l'implorent :

Audi, sponse, preces plangentium!
Aperire fac nobis ostium...

il ne répond que par ces mots terribles :

Amen dico,

Vos ignosco;
Nam carelis lumine;

et, sur un geste de sa main, les cailivas , les malaureas sont saisies par les démons et précipitées dans l'enfer.

Nous ne dirons qu'un mot, pour mémoire, d'un autre jeu, publié par M. de Coussemaker ?, sous le n° IV. Ce drame, intitulé, Ludus Danielis, servait, comme les deux précédents, à embellir et à varier les divertissements de la nuit et du jour de Noël. Il contient le récit de la vie presque entière du prophète Daniel. Un autre drame sur le même sujet, portant le même titre et composé par un certain Hilaire, disciple d'Abeilard, avait déjà été publié en 1838, avec d'autres poésies latines du même auteur, par M. Champollion-Figeac, d'après un manuscrit de la bibliothèque impériale”. Une seule strophe (la dernière) rattache ces deux pièces aux joies de la Nativité. Dans l'une et dans l'autre, un ange

Matthieu, chap. xxv : « Le royaume des cieux sera semblable à dix vierges... etc. »

Ignosco, c'est-à-dire non cognosco. C'est le sens que ce mot paraît avoir dans une sentence cilée par Quintilien : « Princeps qui vult omnia scire, necesse habet « mulla ignoscere. » (De institut. orator. lib. VIII, cap. v.) – ? D'après un ancien Ordinaire de la cathédrale de Beauvais, aujourd'hui à Padoue. — Supplément latin, no 1008.

descend tout à coup du ciel et annonce aux assistants que la prophétie qu'ils viennent d'entendre est accomplie et que le Rédempteur est né. On voit qu'il suffisait de supprimer cette liaison tout artificielle, pour que les deux pièces pussent être représentées à toutes les époques de l'année. Aussi nous paraissent-elles appartenir bien moins au cycle des fêtes de la Vierge et de Jésus qu'aux jeux destinés à faire revivre les grands personnages de l'Ancien Testament, tels que Saül, Samson, Judith, Tobie, les Machabées, etc. Nous retrouverons ces deux ouvrages dans cette catégorie, à la date du xII° siècle; mais, auparavant, nous avons à étudier les transformations singulières qu'ont subies les anciens rites de l'Épiphanie et des fêtes du même groupe, quand,. vers le Ix° siècle, la turbulence des populations urbaines, et même celle d'une partie du clergé, les eurent profondément et systématiquement séparées des placides liturgies de Noël.

MAGNIN.

(La suite à un prochain cahier.)

LIBRI PSALMoRUM versio antiqua gallica e cod. ms. in Bibl. Bodleiana asservato, una cum versione metrica aliisque monumentis pervetustis ; nunc primum descripsit et edidit Franciscus Michel. Oxonii, e typographeo academico, 186o, in-8°.

Bossuet, en tête d'une de ses plus célèbres oraisons, a mis ce verset tiré du 2" psaume, Et nunc, reges, intelligite; erudimini, qui judicatis terram; traduisant : « Maintenant, ô rois, apprenez; instruisez-vous, « juges de la terre. » Il y a sept cents ans qu'un humble et anonyme prédécesseur de Bossuet traduisit ce vers en un français (car c'était bien dès lors du bon et vrai français) qui ne fait aucun déshonneur à l'original : « Et hore, vus reis, entendez; seiez apris, vus chi jugiez la « terre. » On ne sera pas, non plus, mal satisfait des premiers versets de ce même psaume : « 1. Purquei fremirent les genz, et li pople pur« penserent vaines coses ? 2. Li rei de la terre estourent, et li prince « sei assemblerent en un, encontre nostre Seignur et encuntre sun « Crist. 3. Derumpuns les lur liens, e degetums de nus le juh de els. » Fremirent me vient pas de fremuerunt, comme on serait porté à le croire ;

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fremuërunt aurait donné freindrent, la langue d'oil, en ces cas, suppri-
mant l'u ou le prononçant comme le v et abrégeant l'è, fremvèrant;
mais il vient d'une forme barbare fremisco, fremivi. Il ne serait pas im-
possible qu'à côté de frémir on ne trouvât freindre de fremere; c'est
ainsi qu'avec geindre, de gemere, on a gémir, provenant d'une forme
allongée. Quant à estourent, il répond au latin steterunt, les langues ro-
manes ayant suivi l'irrégularité latine de stare et fait à ce verbe un pré-
térit irrégulier.
Je cite encore : « 1. Sire, chi habiterat el tuen tabernacle, et chi
« reposerat el tuen saint mont ? 2. Chi entre senz tache e ovret justice ;
« 3. Chi parolet veritet en sun cuer, chi ne fist tricherie en sa langue;
« 4. Ne fist à sun proesme mal, e obprobre ne receut envers ses pruesmes
« (p. 1 4). » Pruesme est le latin proximus; nous disons aujourd'hui pro-
chain, qui, d'ailleurs, est aussi de l'ancienne langue.
Je continue à donner des échantillons de la prose du xII° siècle.
« 3. Des que à quant li peccheur, Sire, des que à quant li peccheur se glo-
« rieront? 4. Parlerunt et dirrunt felunie, parlerunt tuit chi ovrent tor-
« çunerie? 5. Le tuen pople, Sire, humilierent, et la tue hereditet
« travaillerent. 6. La vedve e l'adventiz ocistrent, et les orfenins ocis-
« trent. 7. E distrent : Ne verra li Sire, ne n'entendra li Deus Jacob »
(P. 137.) Adventiz, c'est l'étranger, de adventitius; torçunerie signifie
exaction et répond à une forme barbare tortionaria, de tortio, torture,
tourInent.
« 1 2. Les estatues des gens argent et or, ovres de mains de humes,
« 13. Buche unt, e ne parlerunt; oilz unt, et ne verrunt; 1 4. Oreilles
« unt et ne orrunt; narilles unt, e ne odererunt; 15. Mains unt e ne
« tasterunt; piez unt, e ne irunt. » (P. 126.) Il est inutile de noter qu'il
n'y eut aucune vulgarité à dire estatues; c'est nous, gens d'à présent, qui
avons besoin d'excuse, enfreignant, pour statue et quelques autres, la
règle d'euphonie française qui a mis l'e épenthétique dans les mots de
ce genre : estat, espée, espérer, esteindre, estreindre, etc. On remarquera
odereront; ce verbe, qui n'est pas dans le dictionnaire de l'Académie,
a été remis en usage sous la forme de odorer, par le langage technique
qui en a eu besoin à côté de flairer. -
« 1, Sur les flums de Babylone, iluec seimes e plorames, dementres
« que nus recordiums de Sion. 2. Es salz els milliu de li, suspendimes
« noz organes. 3. Kar iluec demanderent nus, chi chaitis menerent nus,
« paroles de canz. 4. E chi menerent nus : Loenge cantez à nus, des
« canz de Syon. 5. Coment canterum nus le cant del segnor en estrange
« terre ? 6. Si je oblieraitei, Jérusalem, à obliance seit dunée la meie des

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« tre; 7. Aerde la meie langue as meies jodes, si mei ne rememberra de « tei. » (P. 2 13.) Au lieu de organes, il aurait fallu orgues, en latin organum ayant l'accent sur or; mais le traducteur, trouvant organum mal rendu par orgue, se contenta de franciser le mot latin, sans pouvoir, pas plus qu'on ne le put du moment qu'on fut hors de la période d'origine de la langue, reproduire l'accent latin ; cette remarque explique la présence, dans les plus vieux textes mêmes, de mots latins simplement francisés, sans aucun égard à l'accentuation latine. L'accentuation latine, qui régla la formation primordiale des vocables français, perdit tout droit et toute influence dès que l'accentuation française, à son tour, eut été établie. Aerde la meie langue, est : Adhœreat mea lingua. , Le Psautier, dont je viens de citer quelques lignes, appartient au dialecte normand. On a pu s'en apercevoir en voyant les formes reis pour rois, purquei pour pourquoi, seiés pour soiez, etc. Cette provenance est confirmée par les imparfaits : « Il apelowent le Segnur, e il meisme « exoeit els; en la columne de la nue parlot à els. » (P. 1 43.) Le dialecte ormand, contrairement aux autres dialectes, distinguait par deux § spéciales les imparfaits en abam et ceux en ebam; cette distinction est observée ici, d'une part dans apelowent et parlot, d'autre part dans exoeit (exaudiedat). Les langues romanes, au début, furent très-pauvres; elles n'eurent de mots que pour les communications les plus vulgaires, les hautes parties restant dévolues au latin. Mais quand ces hautes parties passèrent enfin dans leur domaine toujours croissant, il fallut qu'elles s'enrichissent, soit par le propre développement de leurs éléments, soit en puisant, par un droit d'héritage, dans le trésor de la mère commune. De ces enrichissements, on en a une trace dans notre Psautier. Les mots innocent, innocence, n'existaient point dans le parler vulgaire; aussi, quand le traducteur rencontre innocens, innocentia, il est embarrassé, et il prend le parti de les décomposer en leurs éléments : nonnuisant, nonnuisance : « Je laverai entre les nunnuisanz mes mains... je à certes « en la meie nunnuisance sui entré... (P. 31.) Li quels munterat el « munt de nostre Segnur, et li quels esterat el saint liu de lui? li nun« nuisanz par mains e net de cueur, chi ne receut en vain la sue aneme « e ne jurat en tricherie à son proisme. » (P. 28.) Mais ailleurs il francise le mot latin : « Ot saint tu seras sainz, et ot home innocent tu seras « innocent... (p. 2o); Juge mei, Sire, sulunc la meie justice et sulunc « la meie innocence. » (P. 7.) Plus un texte est ancien, plus on y trouve de mots d'origine latine qui sont tombés en désuétude, et ont péri pour la langue subséquente. En voici quelques-uns qui m'ont paru particulièrement rares : Nous disons avoir faim, avoir soif, locutions composées, lourdes, peu commodes et peu élégantes, et pour chacune desquelles il serait si bon d'avoir un seul mot. Ce seul mot, l'ancienne langue l'avait : fameiler, pour avoir faim (li riche besuignerent e fameilerent, p. 42), et sezeler, pour avoir soif (sezelat la meie aneme à Deu fontaine vive, p. 55). Sezeler répond à un verbe siticulare, qui m'est point latin, du moins dans les textes conservés, mais qui est formé sur le modèle de l'adjectif siticulosus. Dans le Psautier on rencontre plusieurs fois un adverbe ampleis qui, avec la négation, signifie pas davantage, ne ... plus : « Ne serai moù am« pleis » (p. 79), c'est-à-dire je ne serai mû ou ému davantage. Il répond exactement au latin amplius pour le sens, mais non pour la forme; et, si on veut le retrouver, sens et forme, il faut recourir à un comparatif adverbe ampliatius, fait de ampliatus, sur le modèle de amplius. Je lis, page 1 1 1, le verbe maluer avec le sens de souiller : « Deus, « vindrent genz en la tue hereditet, maluerent le tuen saint temple..., Ce semble être, en raison du sens, le verbe maculare; pourtant on doit dire que la formation, si on l'admet, en est tout à fait irrégulière, macülare devant donner mailler, comme macüla a donné maille, et l'u bref disparaissant. Cependant il ne faut pas se hâter de révoquer en doute cette formation et de songer à quelque autre étymologie; en effet, de maculare, le portugais a fait magoar; ce qui prouve que l'u a pu se déplacer, pour ce verbe, et venir précéder la finale : malu-er, mago-ar. Il n'existe de difficulté d'aucune espèce pour calim : « Nue e calim en l'avirune« ment de lui. » (Page 1 4 1.) C'est, sans conteste, le latin caliginem. Ce ne sont pas les seules raretés qu'offre notre Psautier; il faut ranger comme tels ces prétérits en is, it, qu'il termine très-fréquemment en ies, iet; par exemple, tu vendies, tu confundies, il deperdiet, page 58; il estendiet, page 72; il atendiet, page 84; il entendiet, page 1 16, et il entendierent, page 1 17; il respondiet, page 1 47; il espandiet, page 1 57, et il espandierent, page 1 1 2; il derumpiet, page 157, et ta derumpies, page 179 ; il descendiet, page 255. A côté de cette forme, on trouve aussi la forme ordinaire en i simple. Il faudrait rencontrer ces prétérits dans des vers pour savoir si cet e comptait pour une syllabe séparée, ou faisait avec l'i une diphthongue. La dérivation des prétérits en i est trop bien assurée pour que cet e y change rien; seulement il reste inexpliqué, à moins qu'on n'y voie la représentation complète de la finale latine : ies=ivisti, iet=ivit, tandis que, dans la formation ordinaire, la finale latine est tronquée. S'il en était ainsi, la forme ies, iet, serait, étymologiquement, plus

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