Page images
PDF
EPUB
[ocr errors][merged small][ocr errors][merged small]

moins comme un vaste monument et un précieux service rendu à la
science. Pour beaucoup de raisons, le passé de l'Inde est excessivement
difficile à connaître, et nous devons remercier avec gratitude ceux qu
veulent bien prendre la peine d'éclairer ces ténèbres et de recueillir
tant de fragments obscurs et insuffisants, pour essayer d'y porter quelque
ordre et quelque lumière. Personne n'avait plus de titres que M. Chris-
tian Lassen pour accomplir un tel labeur; et, à la connaissance du sans-
crit, qu'il a été un des premiers en Europe à bien posséder, il fallait
joindre une variété d'autres connaissances dont la réunion est toujours
fort peu ordinaire. Il a voulu rassembler tout ce qu'on savait déjà sur ce
sujet, et il y a ajouté, pour sa part, des documents et des aperçus nou-
veaux, autant qu'il a dépendu de lui. Surtout il a donné à tous ces ma-
tériaux épars une consistance qu'ils ne pouvaient point avoir dans leur
isolement, et l'histoire de l'Inde a été faite par M. Christian Lassen à peu
près aussi complétement qu'elle peut l'être jamais.
Le cadre qu'il s'est tracé est très-large, et peut-être le titre de l'ou-
vrage n'en présente-t-il pas une idée tout à fait exacte. L'antiquité in-
dienne, telle qu'on l'entend d'ordinaire, ne va guère que jusqu'au
bouddhisme, et elle comprend les temps védiques et le premier éta-
blissement du brahmanisme. Tout au plus la prolonge-t-on quelquefois
jusqu'à l'ère chrétienne, et il semble en effet que c'est bien ainsi que
l'antiquité indienne doit être considérée. Mais M. Christian Lassen a
étendu davantage ces limites; et, sous le nom de l'Inde ancienne, il
comprend, non-seulement l'histoire de ce pays jusqu'à la conquête mu-
sulmane, mais, en outre, jusqu'à la conquête européenne, soit la con-
quête portugaise, soit même celle des Anglais. Mais peu importe que
le cercle soit plus ou moins restreint, plus ou moins développé. L'Inde
du moyen âge nous est, à bien des égards, aussi peu accessible que l'Inde
primitive des Védas; ses annales sont peut-être encore plus confuses ;
et cette contrée tout entière, tant qu'elle reste livrée à elle-même ou
à des envahisseurs asiatiques, ne nous apparaît que sous un demi jour
à peu près indéchiffrable. On conçoit donc que M. Christian Lassen ait
pu réunir tout ce passé dans une revue commune, et ce n'est pas nous
qui lui en serons la moindre critique. L'Inde n'a presque point changé
depuis les temps les plus reculés jusqu'à nos jours, et l'on peut douter
que même la civilisation chrétienne, avec toutes les influences dont
elle dispose, puisse la changer beaucoup. L'empreinte de ce peuple est
indélébile, et l'on ne voit pas encore quelles seront les causes assez

puissantes pour le transformer.
M. Christian Lassen a divisé son ouvrage en trois parties principales.

La première traite de la géographie et de toutes les conditions physiques où le pays est placé; la seconde renferme l'histoire proprement dite des États de l'Inde; la troisième partie exposera l'histoire intellectuelle et les progrès de l'esprit indien dans la religion, dans la littérature avec l'art et la science, dans la politique, et enfin dans la vie sociale. De ces trois parties, l'auteur a presque entièrement donné les deux premières, c'est-à-dire la géographie et l'histoire; quant à la troisième, qui est de beaucoup la plus intéressante, elle reste tout entière à publier; mais nous sommes bien certain qu'elle doit être déjà à peu près achevée, et tout ce que nous savons des travaux antérieurs de M. Christian Lassen nous autorise à penser que c'est là où se seront portés ses efforts à la fois les plus persévérants et les plus féconds. Si l'Inde vit dans l'histoire de l'humanité et y joue un rôle original, c'est surtout par les monuments de son génie. Ce sont ces monuments qui lui assurent une si belle place dans les destinées et les souvenirs de la civilisation, et, comparé avec eux, le reste de l'histoire indienne n'a, pour ainsi dire, aucun sens, ni aucune valeur. Pour moi, je loue beaucoup M. Christian Lassen d'avoir pensé à nous tracer une description si détaillée de la géographie de l'Inde. Il est vrai qu'il n'a pas l'avantage d'avoir visité personnellement les lieux ; mais les renseignements spéciaux sont si abondants et si précis, depuis que la science européenne parcourt et étudie la contrée, que M. Lassen en a pu faire la plus ample moisson ". Il y a joint, de son côté, la connaissance directe des sources et tous les secours de la philologie; et, grâce à cette utile auxiliaire, nulle part on ne trouverait un tableau plus complet et plus net, ni mieux approprié au sujet même que l'auteur a choisi. La nature a cette immense différence avec les œuvres de l'homme, qu'elle ne varie pas, et nous pouvons nous dire, quand nous l'observons à l'heure qu'il est, qu'elle était telle que nous la voyons dès ces époques anté-historiques où les Aryas arrivèrent du nord-ouest pour franchir l'Indus et soumettre les populations aborigènes, en leur apportant un culte et des dogmes religieux. La configuration du sol est restée généralement immuable; ses productions ne sont point autres; les grands fleuves qui arrosent ou bornent cette immense surface coulent toujours dans les mêmes lits; les mêmes mers baignent les mêmes rivages, et les montagnes, soit dans le centre, soit à l'extrémité

' M. Christian Lassen s'est complu à rendre hommage aux utiles recherches de ses devanciers, et surtout à la science incomparable de Carl Ritter. C'est à ce dernier qu'il a demandé les plus heureux emprunts; mais on peut ajouter, sans blesser la modestie de M. Christian Lassen, qu'il a su en faire un excellent emploi.

[merged small][ocr errors][merged small]

nord, marquent toujours les mêmes divisions et les mêmes frontières.
C'est là un objet d'études qui pose sans cesse sous nos yeux et qui ne
peut nous égarer. Dans des investigations où il y a d'ailleurs tant d'in-
certitudes, c'est un point fixe sur lequel on peut s'appuyer avec sécu-
rité, et c'est la clef d'une foule de questions qui ne pourraient point
être résolues autrement.
Le climat, avec les phénomènes de tout genre qu'il entraîne à sa
suite, n'agit pas seulement sur l'imagination des peuples pour offrir à
leur poésie des comparaisons, des couleurs et des métaphores; il agit
bien plus intimement encore sur leurs usages, leurs mœurs, leur ca-
ractère et leurs croyances. Dans l'Inde, plus que partout ailleurs, l'in-
fluence de la nature a été si énergique, qu'elle a presque étouffé l'action
particulière de l'homme; et le culte védique, malgré de très-hautes
aspirations, est essentiellement la personnification et l'adoration des
forces naturelles. Les impressions qu'en éprouvèrent les premiers chan-
tres du Véda furent irrésistibles, et elles sont marquées en traits inef-
façables dans les hymnes sacrés qu'elles leur inspirèrent.Sans l'influence
du climat, si vive et si constante, comment pourrait-on s'expliquer tant
de choses qui sont exclusivement spéciales à l'Inde : cette division de
l'année en six saisons, au lieu des quatre que nous distinguons; cette
vie tout en plein air des ascètes brahmaniques et bouddhistes; ces
sacrifices consistant en innocentes libations ou en offrandes de fleurs;
cette vénération pour certaines plantes aussi utiles que respectées; ces
inépuisables richesses du sol, dont le reste du monde a besoin; cette
facilité d'existence, qui voue des races entières à un isolement et à une
oisiveté presque invincibles, et les jette dans la rêverie bien plus encore
que dans la méditation ?Tous ces faits et bien d'autres, qu'on pourrait
citer, relèvent presque entièrement de la nature de l'action, et, quand
on ne l'étudie pas avec assez de soin, ces saits demeurent à peu près
incompréhensibles. Sans doute il ne faut pas exagérer ces influences tout
extérieures, et l'homme ne leur est pas absolument soumis ; il peut se-
couer le joug, car il a en lui des principes supérieurs, auxquels, quand
il le veut, il assure une incontestable domination; mais, dans l'Inde,
ce ne sont pas ces principes qui ont prévalu, et la nature y a pris un
empire que rien, selon toute apparence, ne détruira et n'amoindrira
Jamais.
Aussi M. Christian Lassen a eu raison de donner à cette face de son
sujet toute l'attention qu'elle exige, et on lira avec grand fruit et avec
grand plaisir les longues pages qu'il y a consacrées *. Nous ne comptons
" Après avoir tracé les limites de l'Inde et avoir indiqué les principales divisions

pas le suivre dans ces détails, qui sont assez connus, et qui ne doivent point avoir de place ici. Mais c'est avec profit et bonheur que nous les avons retrouvés disposés dans un ordre si méthodique et si clair. Du reste M. Christian Lassen les a fait précéder de quelques autres, qui ne sont guère moins indispensables, et il s'est occupé tout d'abord des noms de l'Inde et de ses limites naturelles. Le grand pays que nous connaissons sous cette désignation traditionnelle, et qui n'a pas moins de 28° de latitude sur autant à peu près de degrés de longitude, ne s'est jamais donné à lui-même le nom que lui imposèrent les étrangers. Le mot d'Indiens est fort ancien, puisqu'il est déjà connu même avant Hérodote, et qu'on le trouve dans les fragments d'Hécatée de Milet; mais, bien qu'Hérodote applique cette appellation à tout ce qui était alors connu de l'Inde !, elle n'en est pas plus exacte. Dans les inscriptions cunéiformes de Darius, fils d'Hystaspe, le peuple hindou, soumis par le conquérant, ne représente qu'une peuplade indienne, et mon pas le peuple indien tout entier. Le Vendidad-Sadé de Zoroastre, tout en attribuant au mot Hendou une signification plus large, ne l'étend pas cependant jusqu'à l'ensemble de l'Inde*, et ce n'est guère que plus tard, et dans la langue néo-persane, que le nom définitif et commun d'Hindou et d'Hindoustan a prévalu, comme il prévalait déjà, avec une légère différence de forme, chez les Grecs, au temps des guerres médiques. Mais le nom indigène est tout différent, et il est tantôt Djamboudvipa, la presqu'île où croît le djambou*, et tantôt, d'une manière plus exacte et plus nationale, l'Aryâvarta, la contrée des Aryas, c'est-à-dire des hommes honorables*. Le mot de Djamboudvipa, quoique très-caracté

intérieures d'après le cours des fleuves et le gisement des montagnes, M. Christian Lassen a donné plus de cent pages à la description du climat de l'Inde, ou plutôt de la presqu'île indienne. Il traite d'abord de la météorologie, puis ensuite des productions naturelles : métaux, pierres précieuses de toute espèce, plantes de tout genre : potagères, textiles, arbres, fruits, bois, racines, parfums, etc. Après la flore, il passe à la faune : le tigre, le lion, les animaux domestiques ou apprivoisés

parmi lesquels il s'arrête spécialement à l'éléphant, etc.Tous ces détails sont pleins d'intérêt; et, quand on songe à la place que ces êtres de toute sorte tiennent dans la poésie, les légendes, la religion et la vie de l'Inde, on conçoit que l'auteur ait cru devoir les décrire avec cette étendue et cette précision. C'est le commentaire le plus général et le plus sûr qu'on pût donner aux grandes œuvres de l'esprit indien.— * Voir les fragments d'Hécatée de Milet dans les Fragments des historiens grecs, édit. de Firmin Didot, frag. 174-179, page 12. Voir aussi Hérodote, même édition, IV, ch. xLiv, page 196, ligne 28. — * Yaçna, d'Eugène Burnoui, p. cxIII, en note, et M. Christian Lassen, Indische Allerthumskunde, I, pages 2 et 3. -* Djambou, Eugenia djambolana, de Wilson, espèce de pommier. - * Aryya et

[merged small][ocr errors][ocr errors][merged small]

ristique, ne se rapporte qu'à une circonstance toute physique et assez
peu importante; celui d'Aryâvarta se rattache, au contraire, aux traditions
les plus graves par leur antiquité et les plus patriotiques. Les Aryas se
mettent, avec un orgueil plus ou moins justifié, au-dessus de tous les
peuples, qu'ils traitent de Mlétchhas, ou de barbares, comme le firent
plus tard les Grecs, imitateurs, sans le savoir, dans ce dédain ainsi qu'en
tant d'autres choses. Le pays qu'habitaient les Aryas devint pour eux
une terre sacrée, par opposition aux contrées voisines, soumises à des
religions réprouvées; mais l'Aryâvarta ne s'étendait, comme l'attestent
les lois de Manou, que de l'Himâlaya jusqu'aux monts Vindhyas, et il
ne comprit jamais l'autre moitié de l'Inde, située au sud de cette chaîne,
qui, de l'est à l'ouest, coupe la presqu'île en deux.
Il n'y a donc pas, à proprement dire, dans la langue nationale, un
mot qui désigne l'Inde tout entière telle que nous la connaissons; et
c'est là ce qui fait que, dans l'usage, cette dernière expression l'a seule
emporté sur toutes les autres. C'est la région située sur les bords de
l'Indus, ou du Sindh !, qui a d'abord été ainsi appelée du nom même
du fleuve qui la traversait; de proche en proche, la dénomination s'est
appliquée à toute la presqu'île, mais bien plus pour les étrangers que
pour les indigènes eux-mêmes, qui n'ont jamais connu la totalité de
leur propre pays. -
Quant aux limites générales de l'Inde, elles sont celles que l'on sait :
l'Indus à l'ouest, le Brahmapoutra à l'est; au nord, la chaîne énorme
de l'Himâlaya, et au midi l'Océan, qui entoure la péninsule sur deux
des trois côtés du triangle qu'elle forme. M. Lassen a été plus loin, et
à la géographie de l'Inde ainsi déterminée il a cru devoir joindre celle
des pays voisins, sur lesquels l'Inde a exercé une action plus ou moins
marquée : Ceylan, qui en est inséparable, en effet; les autres îles en-
vironnantes ou archipel indien, depuis les Laquedives et les Maldives
jusqu'à Java, Bornéo et même les Philippines; et enfin ce que l'on appelle
l'Inde transgangétique, renfermant le Tonquin et la Cochinchine, le
Camboge et le Laos, le Birman, le Pégu et l'Arakan. A l'exception de
Ceylan, qui a reçu sa religion de l'Inde bouddhique, et peut-être aussi,
à l'exception du Birman, les autres pays méritent à peine les regards

Aryya; l'étymologie est incertaine; et la racine ri, aller, ne suffit pas pour l'expliquer. (Voir les Lois de Manou, II, st. 17 et suivantes.) —* Comme le mot Indus, d'où nous avons tiré le mot Inde, vient lui-même du sanscrit Sindhou, il faut, autant que possible, conserver les traces de l'étymologie en écrivant Hindou, Hindoustan, par un h. Quant à Inde et Indien, l'usage est aujourd'hui trop ancien et trop puissant pour qu'on puisse rien modifier à l'orthographe reçue.

« PreviousContinue »