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étant une continuation de l'assemblée de Saumur. Le faible gouverne-
ment de la régente l'interdit sans doute, mais en se hâtant d'amnis-
tier une si nouvelle et si dangereuse entreprise. Lorsque, en 1618, les
protestants du Béarn s'étaient réunis, comme nous l'avons dit, sans
autorisation, pour s'opposer à la restitution des biens de l'Eglise
catholique, on avait aussi interdit ces assemblées illégales et même
commencé à les poursuivre : la paix d'Angoulême, en 16 1 9, dans le
désir d'apaiser et de réconcilier tous les partis, avait suspendu les pour-
suites commencées et mis en oubli le passé. Enhardie par tant d'indul-
gence, poussée par les députés du Béarn, et par une main cachée que
bientôt nous ferons connaître, l'assemblée de Loudun crut le moment
venu de reprendre les desseins de celle de Saumur, ou, du moins, d'ob-
tenir de la royauté des concessions nouvelles et de s'affranchir des en-
traves les plus gênantes de l'édit de Henri IV.
Cette assemblée se prolongea au delà des limites ordinaires : ouverte
le 26 septembre 1617*, elle siégeait encore et délibérait le 1" janvier
1 62o. On l'avertit de hâter ses travaux. Elle commença par adresser
au roi un certain nombre d'articles en demandant qu'on satisfît à ceux-
là avant qu'elle en présentât d'autres. On répondit que cela était con-
traire à la coutume, et que c'était l'ensemble de ses vœux, son cahier
général, comme on disait, que le roi voulait connaître*.
Cette tentative d'innovation fut suivie d'une autre bien plus grave.
Dans les villes qui servaient aux protestants de places de sûreté, il y
avait souvent beaucoup de catholiques, et, par conséquent, des églises
où se faisaient des prédications, quelquefois éloquentes et persuasives,
surtout celles des pères jésuites, qui attiraient la foule et produisaient
plus d'une conversion. Les ministres protestants, au lieu de défendre
leur foi dans leurs temples par des prédications contraires, s'avisèrent
d'un tout autre moyen : ils portèrent plainte à l'assemblée de Loudun,
qui s'empressa de faire un règlement interdisant les prédications catho-
liques dans toutes les villes de sûreté. Il n'eût pas été plus injuste et il
eût été moins absurde de chasser de ces sortes de ville toute la popula-
tion catholique. Non contente d'avoir fait ce beau règlement, l'assem-
blée entreprit de le faire exécuter elle-même; elle le signifia aux gou-
verneurs, maires et échevins des places de sûreté, leur enjoignant de
ne recevoir aucuns prédicateurs, jésuites ou autres, qui seraient envoyés

* Mercure françois, 1619, P. 3o2 et suiv. On y voit les noms de tous les députés, selon les diverses provinces ou cercles, ainsi que des agents des grands seigneurs protestants qui y avaient des représentants. —* Ibid. p. 3o8.

par les évêques diocésains. Mais elle apprit bientôt que Louis XIII n'était pas d'humeur à la laisser commander en France à sa place. Le procureur général auprès du parlement de Paris était alors Mathieu Molé. Dès qu'il eut connaissance de l'acte extraordinaire de l'assemblée de Loudun, ce grand magistrat, qu'on n'accusera pas d'une dévotion mesquine et d'avoir été trop favorable aux jésuites, déféra cet acte au parlement dans une requête fortement motivée, qui a passé tout entière dans l'arrêt conforme du 14 janvier 1620".

L'assemblée de Loudun montra le même esprit d'usurpation en présentant son cahier le 20 décembre 1619: elle se plaignit qu'on n'eût pas voulu recevoir séparément les premiers articles, et elle exprima le võu qu'on satisfit à ses demandes, et, pour parler comme elle, qu'on les exécutât? pendant qu'elle était encore réunie. On lui rappela que, son cahier rédigé, elle n'avait plus qu'à élire ses députés et à laisser le roi statuer avec ses ministres sur les divers points qu'elle lui aurait soumis. On lui envoya même un conseiller d'État, qui tâcha de lui faire entendre raison dans le discours le plus modéré ». L'assemblée persista dans son resus de se séparer avant d'avoir obtenu non-seulement une réponse,

Mercure françois, 1619, p. 311. Voici la partie de l'arrêt où nous retrouvons la requête de Mathieu Molé : « Vu par la cour, les Grand Chambre, Tournelle et de « l'Edit assemblées, la requête présentée par le procureur général du roi, le quator« zième du présent mois, remontrant qu'encore que l'ordre pour la sûreté des pro« vinces et des villes ne se puisse établir que par le roi ou ceux auxquels il en donne « la puissance, neantmoins, au mépris de son autorité, quelques particuliers, ses « sujets, abusant de sa grâce, au lieu de s'adresser à lui par très humbles suppli<cations et remontrances, ont été si osés d'entreprendre et envoyer quelques règle

mens aux gouverneurs, maires et échevins et autres officiers du roi établis aux • villes qu'ils appellent de sûreté, et par tels prélendus règlemens ont pu troubler « le repos établi dans l'État, mesme ôter la liberté aux évesques dans le diocèse « desquels lesdites villes sont situées, d'envoyer ès-dites villes tels prédicateurs qu'ils •jugeroient capables pour annoncer la parole de Dieu, voulant par tels moyens donner

des lois au lieu de les recevoir et y rendre l'obéissance à laquelle ils étoient en toutes « sortes obligés; que, pour apporter remède à tels attentats et prévenir les maux qui • en pourroient advenir, requéroit estre enjoint à tous gouverneurs, officiers, maires et eschevins, mesme à ceux de la religion prétendue réformée qui commandoient pour le roi ès-villes du ressort, recevoir prédicateurs de quelque ordre que ce soit, qui seroient envoyés par les évesques diocésains, avec défense d'empescher les jésuites, soit en leurs prédications ou autres fonctions spirituelles, à peine d'estre

déclarés perturbateurs du repos public, et estre procédé contre eux comme criminels de leze.majesté et de respondre en leur nom des inconvéniens qui s'en poureroient ensuivre..... Tout consideré, ladite cour, ayant égard à la dite requête,

icelle entérinant, a enjoint et enjoint, etc. Fait en parlement, le quatorzième jour de janvier 1620,1 — Ibid. p. 310. - ' Ibid. année 1620, p. 28-31.

mais une réponse favorable, et elle écrivit, dans toutes les provinces, aux diverses Églises, pour leur faire connaître sa résolution et les exhorter au courage qui l'animait elle-même *.

Cette démarche s'aggravait des manœuvres secrètes et même de la conduite publique des chefs du parti protestant. Le plus jeune fils du duc de Bouillon, celui qui depuis fut Turenne, passant tout enfant avec sa mère à Loudun, fit dire, ou plutôt l'on fit dire en son nom aux meneurs de l'assemblée qu'ils tinssent ferme et que son père ne leur manquerait pas*. Le duc de Rohan, gouverneur du Poitou, et déjà, par ce motif, très-puissant sur l'assemblée, s'était rendu, ainsi que nous le montrerons tout à l'heure, de Poitiers à Angers pour s'entendre avec la reine mère, et celle-ci avait accueilli de la meilleure grâce du monde la députation que lui avaient envoyée les protestants de Loudun. Il était clair que Marie de Médicis et les grands seigneurs calvinistes ourdissaient quelque trame, et il n'était pas besoin d'être aussi fin que Luynes pour prévoir que beaucoup de grands seigneurs catholiques s'y joindraient, dès qu'ils y verraient leur intérêt; car les grands d'alors, comme plus tard leurs successeurs sous Richelieu et sous Mazarin, n'avaient qu'une pensée : leur fortune et leur influence. Luynes le savait tout comme Mazarin, et, dans cette Fronde anticipée, née le jour même de la mort de Henri IV, il avait tout fait pour les acquérir ou les désarmer avec des pensions, des gouvernements, des titres, promettant beaucoup comme Mazarin, comme lui tenant le moins qu'il pouvait, prodigue de paroles, mais ne livrant l'intérêt de l'État qu'autant qu'il y était contraint par une nécessité évidente. Il avait fort ménagé l'assemblée de Loudun, et n'avait rien négligé pour la ramener à son devoir par les moyens les plus doux. Elle avait opiniâtrément maintenu sa résolution de ne se point séparer qu'elle n'eût vu ses demandes accordées et exécutées. Il s'agitait dans son sein et autour d'elle des projets ouvertement factieux; on disait même qu'elle songeait à quitter Loudun et à se jeter dans la Rochelle, place forte réputée imprenable*. Il était temps de l'arrêter dans la voie d'une insubordination menaçante.

" Mercure françois, lettre du 8 janvier 162o; p. 32-39. — " Ibid. année 1619, p. 3o7.— * L'ambassadeur vénitien, 12 novembre 1619 : « Essendo risolutissimi « (ugonotti) di non si disunire se non hanno e risposta et essecutione di † pre« tendono, minacciando anco, quando trovassero cattivo incontro, di andarsene alla « solita Rosciella, loro proprio et accostumato asillo, di dove fulminano con maggior « vigore le lor pretensioni. » Bentivoglio, dépêche du 23 novembre 1619 : « Ora si

- giudica qui che la detta assemblea abbia a persistere nella pertinacia che mostra.

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tion royale avait été unanimement acceptée, et cette unanimité du plus grand corps de l'État, soutenue et relevée de l'énergie qu'avait déployée en cette occasion le premier prince du sang, le neveu même de l'auteur de l'édit de Nantes, donna au gouvernement une très-grande force. Tandis que cette déclaration annonçait la ferme intention de ne pas souffrir de prétentions illégales et usurpatrices, Luynes voulut aussi montrer qu'on entendait respecter les droits de l'assemblée de Loudun, et qu'on désirait sincèrement satisfaire à ce qu'il pouvait y avoir dans ses vœux de juste et de raisonnable. Il était, comme Mazarin, toujours plus porté à tourner un obstacle qu'à l'emporter de haute lutte. Il fit donc nommer une commission chargée d'examiner les demandes de l'assemblée, et de terminer pacifiquement, à l'aide de concessions réciproques, le grand différend qui s'élevait. Cette commission était faite pour inspirer une confiance illimitée à quiconque n'était pas aveuglé par la passion ou dirigé par des vues secrètes : elle se composait, pour les catholiques, du prince de Condé et de Luynes, et, pour les protestants, du comte de Châtillon, Gaspard de Coligny, le petit-fils du grand amiral, et du vieux et illustre maréchal de Lesdiguières. Lesdiguières était le plus grand homme de guerre qu'il y eût en France depuis la mort de Henri IV et de Mayenne. Moins théoricien, moins savant que le duc de Rohan, il était bien plus soldat, et il avait sur le maréchal de Bouillon l'avantage de ne se laisser égarer ni par la passion religieuse ni par la passion politique. Il était ambitieux, sans doute, et n'avait pas le cœur de son compatriote Bayard; mais l'ambition de ce parfait Dauphinois était gouvernée par le bon sens et la finesse; il cherchait la fortune et la puissance, mais il les cherchait par la voie régulière et sûre de la fidélité. Il était protestant, non pas comme La Force ni comme Rohan, ni même comme Bouillon, mais à la façon de son maître Henri IV, et le moment n'était pas très-éloigné où, le même jour, à Grenoble, il irait à la messe dans l'église de Saint-André, et, en sortant, recevrait le bâton de connétable de France. Il avait donné sa fille à un catholique, le marquis de Créqui, prince de Poix, comte de Sault, devenu sous lui lieutenant général du Dauphiné, et lui-même avait épousé une catholique, une ancienne maîtresse qui avait sur lui un grand empire*.

" Marie Vignot, que le maréchal avait fait nommer marquise de Tréfort. Ce mariage et la façon dont il avait été célébré avait paru un premier pas vers l'abjuration. Bentivoglio, 5 août 1617 : « Si è saputo quà che il marescial di « Dighieres ha preso per moglie la marchese di Tresort, e che il matrimonio è « stato celebrato per mano del arcivescovo d'Ambrun. ... . Si è detto ancora che

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