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gage du temps, j'ai à faire des révélations. « Tais-toi chien !» lui dit Stenka, dont la tête roula aussitôt. Les révélations de Frolka lui valurent un répit. Son frère, dit-il, avait des papiers très-importants, qu'il avait mis dans la jarre où il serrait son argent; puis il avait enfoui cette jarre dans une île du Don, à un lieu qu'il désigna. On fit de grandes recherches, mais on ne trouva rien. Il paraît que Frolka ne fut point exécuté et qu'il mourut en prison. Il eut aussi sa complainte, qui mérite peut-être d'être traduite : « Brillant fau

, « con que j'étais, pour moi le bon temps d'autrefois ! Jeune et brillant

« faucon, je planais sous les cieux; j'abattais, je terrassais oies et cygnes; «j'abattais, je terrassais l'oiselet rapide. Comme autrefois l'oiselet rapide, «je ne vole plus aujourd'hui. Pour moi, brillant faucon, il n'y a plus « de bon temps.Jeune et brillant faucon, je suis en chartre à présent.Je « suis dans une petite cage dorée, sur un petit poêle de fer-blanc. Le « faucon a ses petits pieds entravés; à ses petits pieds sont de petites tresses « de soie; devant ses yeux de petits rideaux brodés de perles. — Jeune « garçon que j'étais, pour moi le bon temps d'autrefois ! J'allais, j'errais, «jeune garçon, sur la mer Bleue; j'abordais, je prenais des navires, « des vaisseaux tartares, persans, arméniens. Je prenais les plus légères « barques. Comme autrefois les barques légères, je ne vogue plus à « présent. Pour moi, pauvre garçon, il n'y a plus de bon temps. Pauvre «garçon, je suis en chartre à présent. Je suis dans une maudite prison « sous terre. Le pauvre garçon a ses petits pieds entravés; à ses petits « pieds sont des fers allemands; à ses petites mains des menottes de ga« lères, et à son petit col, au pauvre garçon, un carcan de fer. » J'ai dit, en commençant, que le peuple croit que Stenka Razine n'est pas mort. Mis en prison à Moscou, il brisa ses fers, dessina sur le mur une barque avec ses rames, de l'eau au-dessous : un moment après il était dans une barque véritable sur le Volga; mais, ni le Volga, ni la terre ne voulurent le recevoir. Il va toujours errant par les villes et les forêts, comme un vagabond sans passe-port. D'autres, mieux informés, disent qu'il vit dans les tourments quelque part, au fond d'une montagne.Stenka Razine est la personnification de la haine de l'esclave, haine patiente, mais qui ne meurt jamais. Il y a une menace terrible dans le conte populaire que rapporte M. Kostomarof : Des matelots russes, prisonniers en Perse, s'échappèrent et gagnèrent les bords de la mer Caspienne. Un orage les surprit. Ils se mirent à l'abri sous des rochers, au pied d'une haute montagne. Ils causaient entre eux dans leur langue. Tout à coup, ils entendirent derrière eux une voix qui leur disait en russe : « Bonjour, pays. » Ils se retournèrent

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et virent un vieillard, tout blanc, couvert de mousse, qui semblait
sortir d'une crevasse de rochers. — « Vous venez de Russie, dit-il; eh
« bien, y brûle-t-on des cierges de cire mêlée de suif ?»— Les matelots
répondirent : « Il y a longtemps, mon oncle, que nous n'avons vu la
« Russie. Nous avons été captifs six ans, et ce qu'on fait actuellement
« en Russie, nous ne le savons pas, et personne ne nous l'a dit. — Mais
« n'êtes-vous jamais allés à la messe le premier dimanche du grand ca-
« rème ? — Assurément, notre oncle. — Eh bien, vous avez entendu
« qu'on y maudissait Stenka Razine? — En effet. — Sachez-le donc, je
« suis Stenka Razine. La terre n'a pas voulu me recevoir, à cause de mes
« péchés. C'est pourquoi je suis maudit. Je sus condamné à de terribles
« tourments. Deux serpents me dévoraient, l'un depuis minuit jusqu'à
« midi, l'autre de midi à minuit. Au bout de cent ans, un des serpents
« s'en est allé. L'autre est resté; il vient à minuit et me suce le cœur.
« Je suis tourmenté, je meurs jusqu'à midi, et j'ai l'air d'un cadavre; à
« midi, je revis.Vous le voyez, je suis vivant, je sors de la montagne;
« seulement, je ne puis aller loin, le serpent ne le permettrait pas. Dans
« cent autres années, les péchés en Russie se seront multipliés. Le
« peuple oubliera Dieu, et devant les saintes images on allumera des
« cierges de cire mêlée de suif, alors je reviendrai au monde et mène-
« rai une tempête pire que la première. Racontez cela à tout le monde
« dans la sainte Russie ! »
Le meilleur moyen pour empêcher Stenka Razine de revenir est celui
qu'a pris S. M. l'Empereur Alexandre II, en donnant la liberté aux

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Parmi les renseignements trop peu nombreux que Gaubil nous donne sur les procédés d'observation mentionnés dans les traités d'As

* Voir, pour le premier article, le Journal des Savants, cahier de mai 1861, pour le deuxième, celui de juin.

tronomie de l'époque des Han, il nous dit quel'on employait un gnomon vertical, ayant 8 pieds chinois de hauteur, pour observer, dans toutes les saisons, les longueurs des ombres méridiennes du soleil; et il ajoute que l'on traçait les lignes méridiennes au moyen de ce même gnomon, en bissectant l'intervalle angulaire compris entre les directions des ombres du matin et du soir". Ces deux procédés, d'une simplicité primitive, n'étaient sans doute pas des inventions nouvelles. C'étaient des traditions du passé, qui continuèrent depuis d'être seules appliquées par les astronomes chinois. Mais, pour en constater indubitablement l'usage dans les siècles antérieurs, et voir jusqu'où ils remontent, il faut les caractériser avec plus de précision que Gaubil ne l'a fait. La longueur de 8 pieds chinois, donnée au gnomon, était considérée comme prescrite par les rites. Elle est mentionnée à ce titre dans de très-anciens textes, tels que le Tcheou-li et le Tcheou-pey, dont j'aurai occasion, tout à l'heure, de prouver l'authenticité. Le premier astronome chinois qui s'écarta de cette règle fut Ko-cheouking, habile observateur du xIII° siècle de notre ère, dont les ouvrages ont été dans les mains de Gaubil, qui en a extrait de nombreux détails, et, entre autres, les suivants* : Pour rendre la mesure des ombres plus précise qu'elle ne l'avait été jusqu'alors, Ko-cheou-king donna à son gnomon une longueur de 4o pieds, quintuple du nombre consacré 8. A cela il ajouta un autre perfectionnement plus important encore, dont il explique lui-même les motifs. « Jusqu'à présent, dit-il, on employait « des gnomons de 8 pieds, terminés en pointe, projetant une ombre dont « l'extrémité, difficile à distinguer nettement, aboutissait, non pas au « centre, mais au bord supérieur du soleil. » Lui, termina son gnomon par une plaque de cuivre, percée à son centre d'une ouverture fine comme un trou d'aiguille; recevant alors, sur un sol mivelé, l'image du soleil transmise à travers cette ouverture, le centre de cette image marquait la direction du rayon lumineux parti du centre du disque solaire. Avec cet appareil perfectionné, Ko-cheou-king fit, dans les années 1277, 1278, 1279 et 128o, des observations de solstices, que Gaubil a extraites pour nous de ses ouvrages et que Laplace a calculées*. Elles surpassent en précision celles que Tycho-Brahé faisait en Europe trois siècles plus tard. L'idée de terminer la tige du gnomon par un trou au lieu d'une pointe, pour obtenir des ombres nettement terminées et rendre ainsi les

* Souciet, I, p. 5. —* Additions à la Connaissance des temps, de 1809, p. 399. * Additions à la Connaissance des temps, de 1811, p. 443 et suivantes.

observations incomparáblement plus précises, paraît, sans doute, bien simple et bien facile à imaginer; pourtant les Grecs, avec toute leur science théorique, ne s'en sont pas avisés. Ptolémée ne nous dit pas comment il déterminait la direction de la ligne méridienne, cet élément fondamental de l'astronomie observatrice; et nous apprenons seulement par Proclus, qu'il employait pour cela le procédé si imparfait de l'égalité des ombres solaires projetées, le matin et le soir, par un gnomon terminé en pointe, sur un plan rendu horizontal par l'équilibre de l'eau. Mais, après ce que Ko-cheou-king vient de nous dire, qu'avant lui, ce même genre de gnomon était seul habituellement employé par les astronomes chinois, on sera bien étonné d'apprendre que le gnomon à trou, les avantages qui le distinguent, et la manière de s'en servir, avaient été décrits et appliqués, en Chine, aux usages astronomiques, dans des temps très-reculés. Mon fils a retrouvé tout cela consigné dans un ancien texte appelé le Tcheou pey, que les lettrés des Han ont connu, puisqu'ils l'ont commenté, et que les Chinois considèrent comme contenant des débris de leur science d'autrefois.A ce titre, je soumettrai plus loin ce texte à des épreuves qui en démontreront incontestablement la haute antiquité. Mais puisque, à partir des Han, l'inhabileté ou l'insouciance des astronomes chinois leur a fait négliger ce perfectionnement, qui aurait pu leur être si profitable, je vais raconter l'application la plus importante qu'ils ont faite du gnomon à tige effilée, à cette époque de restitution de l'astronomie chinoise, afin qu'ayant achevé d'énumérer les matériaux dont elle se composait alors, nous n'ayons plus, pour compléter son histoire, qu'à rechercher ceux qui la composèrent dans les temps antérieurs. Lorsque, vers l'an 1 o4 avant notre ère, l'empereur Lieou-pang voulut rétablir l'astronomie officielle, on dut avant tout s'occuper de déterminer le jour, et, s'il était possible, l'instant où le soleil atteignait le solstice d'hiver. En effet, comme nous le verrons plus loin, c'était là l'unique donnée que les Chinois, dépourvus de toute théorie, avaient besoin d'emprunter annuellement à l'observation, pour établir leur calendrier astronomique, auquel leur calendrier civil, qui était lunaire, se rattachait par des conventions numériques extrêmement simples. Cet élément fondamental s'obtenait à l'aide du gnomon. Dans un climat boréal comme la Chine, les ombres méridiennes d'un gnomon vertical s'allongent à mesure que le soleil s'approche du solstice d'hiver, et elles atteignent leur plus grande longueur quand il parvient à ce terme extrême de son abaissement. Mais, aux approches du solstice, l'accroissement progressif des ombres se ralentit et finit par devenir insensible; de sorte que, dans cet état stationnaire, l'instant précis de leur maximum n'est pas immédiatement saisissable, à quelques jours près. Le seul moyen d'échapper à des chances d'erreur aussi étendues, c'est de suivre avec continuité, avant et après le solstice, la marche d'abord croissante des ombres, puis leur retour à la décroissance, et de chercher à discerner, dans leurs variations de sens contraires, le moment où elles ont passé d'une de ces phases à l'autre. L'exactitude remarquable du solstice d'hiver observé par Tcheoukong, 1 1 oo ans avant notre ère, donne tout lieu de croire qu'il n'a pas ignoré cet artifice, d'ailleurs si facile à imaginer. En tout cas, la tradition ne s'en était pas conservée. Car, dans l'astronomie chinoise restaurée, on le voit reparaître comme une importante découverte au v° siècle de notre ère *. Les premiers astronomes des Han, n'ayant employé que l'observation immédiate des ombres les plus longues d'un gnomon à tige effilée, firent nécessairement une estimation très-incertaine du lieu du solstice d'hiver. Ils le placèrent à la fin de la division Teou, dans laquelle, de leur temps*, il s'était déjà avancé de plus de 5°. On ne s'aperçut de l'erreur que 2o ans plus tard*, tant le sentiment de la précision, une fois éteint, est lent à renaître. Mais la grossièreté de ces premiers essais, pour remettre en vigueur des pratiques traditionnelles dont plusieurs siècles de convulsions politiques avaient interrompu l'usage, n'exclut nullement la possibilité qu'elles eussent été autrefois plus habilement appliquées; et cette réflexion ne doit que nous encourager davantage à rechercher les résultats anciens qu'elles ont pu produire. Tel va être, maintenant, l'objet des études que nous allons faire, et, nous avons, dans ce qui précède, tous les éléments nécessaires pour les aborder avec succès. Au nombre des monuments historiques dont les astronomes des Han ont pu s'aider pour reconstituer l'astronomie sur les principes et par les procédés d'observation usités avant eux, j'ai mentionné un ancien texte appelé le Tcheou-pey, dans lequel, entre autres détails curieux, j'ai annoncé que mon fils a découvert l'indication très-précise du gnomon à trou, que, jusque-là on ne soupçonnait pas avoir été anciennement connu des Chinois, et que l'on supposait être une invention des Arabes. Maintenant, pour pouvoir faire de ce texte un usage légitime, il faut en donner ici une idée fidèle, constater son authenticité, et lui assigner une

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