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DES SAVANTS.

MAI 1861.

LE DUC ET CONNÉTABLE DE LUYNES.

PREMIER ARTICLE.

Que faut-il penser de ce personnage si célèbre à la fois et si peu connu, qui, grâce à l'amitié du jeune Louis XIII, s'est élevé d'un rang fort médiocre aux plus hautes charges de la monarchie, et, pendant quatre années, de 1617 jusqu'à la fin de 1621, a tenu presque souverainement les rênes de l'Etat? Luynes n'est-il qu'un favori vulgaire, comme le maréchal d'Ancre auquel il succède, ou ses talents ont-ils fait une partie considérable de sa fortune? Son pouvoir a-t-il été utile ou funeste à la France? Problème aussi intéressant que difficile, qui attend encore un sérieux examen.

La passion a parlé d'abord avec son empire accoutumé, et le préjugé a docilement suivi. L'Histoire de la mère et du fils ?, attribuée à un contemporain véridique, a fait l'opinion générale, et, sur ces peintures si vives et en apparence si fidèles, il a été reçu et il est resté à peu près établi que l'élévation de Luynes vient du caprice d'un roi presque enfant, qui prend un de ses pages, un petit gentilhomme, pour en faire un premier ministre, parce qu'il le trouve babile dans l'art de la chasse aux oiseaux. Mais on sait aujourd'hui que l'Histoire de la mère et du fils n'est point de Mézerai, mais de Richelieu; c'est le commencement même de ses mémoires, si précieux, si admirables à tant d'égards, mais destinés,

* Amsterdam, 1731, 2 vol. in-12.

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sessions d'Italie et ses possessions d'Allemagne. Henri IV, pour unir plus étroitement le Piémont et l'Angleterre à la France, voulait donner une de ses filles au prince de Piémont et une autre au prince de Galles. Marie de Médicis, se faisant toute espagnole, maria, le même jour, sa fille aînée avec l'infant d'Espagne, qui devint bientôt Philippe IV, et Louis XIII avec Anne d'Autriche. Quiconque voulait plaire à la régente et à son favori Concini, célébrait l'alliance espagnole et les mariages qui semblaient la sceller à jamais, et nul ne l'a plus vantée que ce même Richelieu, qui devait lui porter le coup mortel. Dans ses mémoires, il se défend avec chaleur d'avoir jamais été partisan de l'Espagne. Il avait donc oublié la Harangue prononcée en la salle du PetitBourbon, le 23 février 1615, à la clôture des Estats tenus à Paris, par révérend père en Dieu, messire Armand-Jean du Plessis de Richelieu, évesque de Luçon*. Richelieu y félicite le roi d'avoir, tout majeur qu'il était, « remis les rênes de ce grand empire en la main de la reyne, sa mère, « afin qu'elle eût pour quelque temps la conduite de son Estat. » « L'Es« pagne et la France, dit-il, n'ont rien à craindre estant unies, puisque, « estant séparées, elles ne peuvent recevoir de mal que d'elles-mêmes. » Et, s'adressant à la reine mère, il lui dit : « La France se reconnoît, « madame, obligée à vous départir tous les honneurs qui s'accordoient « anciennement aux conservateurs de la paix et de la tranquillité pu« blique. » Vains compliments ! au lieu de jouir de la paix, la France allait revoir les horreurs de la guerre civile. Les grands, n'étant plus contenus par une main ferme, renouvelaient leurs vieilles prétentions et devançaient la Fronde. Les protestants redoublaient d'audace, et, s'appuyant sur eux, le prince de Condé reprenait ses rêves de régence : on était forcé d'en venir à cette extrémité d'arrêter et de mettre à la Bastille le premier prince du sang. Pendant ce temps-là, l'évêque de Luçon, grâce à ses adroites flatteries, était devenu secrétaire des commandements de la reine mère et grand aumônier de la jeune reine, infante d'Espagne; de là, en caressant le maréchal d'Ancre et le parti espagnol, il s'était fait nommer ambassadeur auprès du cabinet de Madrid, nomination considérée comme un triomphe par l'ambassadeur d'Espagne, duc de Monteleone*, mais qui resta sans effet, parce que

" Paris, 1615, en la boutique de Nivelle, chez Sébastien Cramoisy, rue SaintJacques, avec privilége du roi, in-12, de 64 pages. —* Le duc représentait alors à sa cour Richelieu comme l'homme de France qui pouvait le mieux servir les intérêts de Sa Majesté Catholique. (Voyez Lettres du cardinal de Richelieu, publiées par

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comme tous les mémoires, à tromper la postérité au profit de leur auteur. Or Richelieu avait bien des raisons de haïr Luynes : c'est Luynes qui avait renversé le cabinet dont l'évêque de Luçon faisait partie, et c'est lui encore qui, malgré la cour habile que lui fit l'ambitieux évêque, ne se laissant pas séduire à l'apparence, l'empêcha d'être cardinal, et arrêta quelque temps sa fortune. Aussi Richelieu, dont les rancunes étaient implacables, et qui joignait toutes les petitesses de la vanité à toutes les grandeurs de l'ambition et de l'orgueil, s'applique partout à rabaisser Luynes : il passe le bien sous silence; il met le mal en relief avec un soin, avec un art qui nulle part dans les mémoires n'est aussi sensible; et, singulier aveuglement de la haine, il va jusqu'à lui reprocher précisément ce que plus tard il a fait lui-même et ce qui le place si haut dans l'histoire. Richelieu, dans son second ministère, a poursuivi avec une vigueur incomparable, et avec un succès souvent acheté bien cher, trois grands objets : 1° la suprématie du pouvoir royal au-dessus de cette république féodale de grands seigneurs qui divisaient, opprimaient, dévoraient la France; 2° l'abaissement de la maison d'Autriche, qui, depuis CharlesQuint, affectait la domination de l'Europe; 3° la soumission politique et militaire des protestants, dont il fallait assurément respecter la liberté religieuse, mais en les empêchant de former un État dans l'État, et d'occuper des places fortes où l'autorité publique ne pénétrait point, et d'où ils pouvaient fomenter impunément des troubles et donner la main à l'étranger. Mais cette grande entreprise, d'où peu à peu est sortie la France nouvelle, ce n'est pas Richelieu qui le premier l'a conçue, comme il le dit et comme il a fini par le persuader, c'est Henri IV, et, après Henri IV, celui qui l'a reprise et servie, avec plus ou moins de génie et d'éclat, c'est incontestablement Luynes, tandis que Richelieu a commencé par servir le parti contraire, sous le maréchal d'Ancre et sous la reine mère, dont il fut d'abord le courtisan et le favori avant d'en devenir l'ennemi irréconciliable. Le grand roi avait à peine fermé les yeux que ses desseins étaient oubliés, et que sa veuve, la régente, Marie de Médicis, embrassait une politique toute différente. Henri IV s'était déclaré le protecteur de l'indépendance de l'Italie, et, par conséquent, l'allié du Piémont, de Venise et de Mantoue. Marie de Médicis laissa l'Espagne entrer dans le Montferrat, qui appartenait au duc de Mantoue, et même franchir la frontière piémontaise, chercher querelle à Venise, protéger contre elle les Uscoques, ces pirates de l'Adriatique, et faire effort pour s'emparer de la Valteline, afin de s'ouvrir une libre communication entre ses possessions d'Italie et ses possessions d'Allemagne. Henri IV, pour unir plus étroitement le Piémont et l'Angleterre à la France, voulait donner une de ses filles au prince de Piémont et une autre au prince de Galles. Marie de Médicis, se faisant toute espagnole, maria, le même jour, sa fille aînée avec l'infant d'Espagne, qui devint bientôt Philippe IV, et Louis XIII avec Anne d'Autriche. Quiconque voulait plaire à la régente et à son favori Concini, célébrait l'alliance espagnole et les mariages qui semblaient la sceller à jamais, et nul ne l'a plus vantée que ce même Richelieu, qui devait lui porter le coup mortel. Dans ses mémoires, il se défend avec chaleur d'avoir jamais été partisan de l'Espagne. Il avait donc oublié la Harangue prononcée en la salle du PetitBourbon, le 23 février 1615, à la clôture des Estats tenus à Paris, par révérend père en Dieu, messire Armand-Jean du Plessis de Richelieu, évesque de Luçon*. Richelieu y félicite le roi d'avoir, tout majeur qu'il était, « remis les rênes de ce grand empire en la main de la reyne, sa mère, « afin qu'elle eût pour quelque temps la conduite de son Estat. » « L'Es« pagne et la France, dit-il, n'ont rien à craindre estant unies, puisque, « estant séparées, elles ne peuvent recevoir de mal que d'elles-mêmes. » Et, s'adressant à la reine mère, il lui dit : « La France se reconnoît, « madame, obligée à vous départir tous les honneurs qui s'accordoient « anciennement aux conservateurs de la paix et de la tranquillité pu« blique. » Vains compliments ! au lieu de jouir de la paix, la France allait revoir les horreurs de la guerre civile. Les grands, n'étant plus contenus par une main ferme, renouvelaient leurs vieilles prétentions et devançaient la Fronde. Les protestants redoublaient d'audace, et, s'appuyant sur eux, le prince de Condé reprenait ses rêves de régence : on était forcé d'en venir à cette extrémité d'arrêter et de mettre à la Bastille le premier prince du sang. Pendant ce temps-là, l'évêque de Luçon, grâce à ses adroites flatteries, était devenu secrétaire des commandements de la reine mère et grand aumônier de la jeune reine, infante d'Espagne; de là, en caressant le maréchal d'Ancre et le parti espagnol, il s'était fait nommer ambassadeur auprès du cabinet de Madrid, nomination considérée comme un triomphe par l'ambassadeur d'Espagne, duc de Monteleone*, mais qui resta sans effet, parce que

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" Paris, 1615, en la boutique de Nivelle, chez Sébastien Cramoisy, rue SaintJacques, avec privilége du roi, in-12, de 64 pages. —* Le duc représentait alors à sa cour Richelieu comme l'homme de France qui pouvait le mieux servir les intérêts de Sa Majesté Catholique. (Voyez Lettres du cardinal de Richelieu, publiées par M. Avenel, t. I", p. 192.)

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