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mourut en désaccord complet mais pas encore en rupture ouverte avec Frédéric Barberousse, qu'il n'avait ni excommunié ni combattu", et qui ne cessait d'investir ses créatures des évêchés vacants, poursuivait victorieusement ses entreprises contre l'indépendance des cités lombardes, disposait en faveur de ses partisans des possessions de l'ancien exarchat, que réclamait le Saint-Siége en vertu des anciennes donations de Pépin, de Charlemagne, de Louis le Débonnaire et du testament récent de la comtesse Mathilde, et, après avoir assujetti le nord de l'Italie et tenu le centre, se proposait d'arracher le sud au roi normand des Deux-Siciles. Sa présence presque constante dans la Péninsule, et la supériorité des forces qu'il pouvait y mettre en campagne et y rendre victorieuses, semblaient devoir faire triompher ses théories et assurer son impériale domination. Lorsque Adrien IV mourut, Frédéric Barberousse chercha à élever sur le trône pontificalunpape qui ne fût pas contraire à ses desseins.Le collége des cardinaux s'étant divisé, le parti impérial nomma le cardinal Octavien du titre de Sainte-Cécile, qui eut trois voix, auxquelles s'en joignirent plus tard deux autres. Le cardinal Roland Bandinelli, chancelier de i'Église romaine, reçut en même temps toutes les voix du parti pontifical, au nombre de vingt-deux. Malgré l'insuffisance des votes accordés à Octavien, il fut revêtu précipitamment du pallium et reconnu comme pape, sous le nom de Victor IV, par les siens, qui envahirent la basilique où se faisait l'élection et retinrent pendant plusieurs jours prisonniers Roland Bandinelli et ses vingt-deux cardinaux. Après plus d'une semaine de captivité, ceux-ci, délivrés par les Frangipani et une partie du peuple romain, sortirent de Rome et se rendirent à Cisterna, où ils consacrèrent Roland Bandinelli, qui seul avait été régulièrement élu, et qui prit le nom d'Alexandre III. Entre Victor IV et Alexandre III, le choix de Frédéric Barberousse ne pouvait être douteux. Il était fort intéressé à ne pas admettre pour pape le hardi cardinal qui lui avait transmis le message impérieux d'Adrien IV jusqu'au milieu de la diète de Besançon, et qui devait être un

" Il avait déjà fait alliance avec les villes lombardes et il allait l'excommunier. « Sed interim, dum obsideretur Crema, Mediolanenses juraverunt cum Brixiensibus « et Placentinis, et miserunt legatos ad Adrianum papam, qui erat in Amagnio, et « concordiam fecerunt istae tres civitates cum eo, quod exinde non paciscerentur, vel « aliquam concordiam facerent cum Fedrico imperatore, absque licentia Adriani • papae, vel ejus catholici successoris. Et ita juraverunt Cremenses. Papa quoque e « converso idem convenit cum eis. Et convenit, quod ab illa die usque ad xI dies • excommunicaret imperatorem... Accidit autem ut infra statutam diem papa mo• reretur. » (Sire Raul, De rebus gestis Frederici I, apud Muratori, t.VI, p. 1 183.)

ardent antagoniste de la prérogative impériale, un inflexible appui de la suprématie du Saint-Siége et de l'indépendance de l'Italie. Aussi fit-il reconnaître Victor IV, comme pontife légitime, par un concile composé de quelques évêques du parti impérial assemblés dans la cité dévouée de Pavie. Il présenta l'élection d'Alexandre III comme le résultat d'une conspiration entre les ennemis de l'empire. « Il est plus clair que le jour, « dit-it dans une lettre qui était une sorte de proclamation, que, le pape « Adrien vivant encore, Roland le chancelier et certains cardinaux oura dirent un complot avec Guillaume de Sicile et les autres ennemis de « l'empire, les Milanais, les gens de Brescia et de Plaisance, pour empê«cher, à la mort d'Adrien, une aussi inique faction de disparaître, et « s'engagèrent par un serment mutuel à ne faire succéder au pape défunt a qu’un des conjurés entré avec eux dans cette conspiration?. » Il donnait, à l'appui du complot, la réponse des Milanais à des évêques et à des abbés qui étaient allés les inviter à la paix avec l'empereur : «Nous a sommes liés par serment, avaient-ils dit, envers le seigneur pape et « les cardinaux, nous ne devons pas revenir à la grâce de l'empereur a sans leur consentement, et eux-mêmes, sans notre consentement, ne « peuvent pas faire la paix?. » — «

« Mais, avaient ajouté les abbés, vous «n'êtes tenus à rien envers le seigneur pape, puisqu'il est mort. » — «Si « le pape est mort, avaient répliqué les Milanais, nous ne sommes point « pour cela déliés. Nous sommes engagés vis-à-vis des cardinaux, et les « cardinaux sont engagés vis-à-vis de nous'. » Frédéric se déclarait pour Victor «dans l'élection duquel, disait-il, il n'a rien été trouvé à re« prendre, si ce n'est le petit nombre de cardinaux, tout à fait étrangers « à cette conspiration, qui l'ont élu pour rétablir le bien de la concorde « entre l'empire et le sacerdoce... C'est lui que nous approuvons, « le déclarons, avec l'aide de la divine clémence, père et recteur de l'Église universelle... Nous vous demandons de l'approuver pour la a paix de l'Eglise et le salut de l'empire. »

Mais Alexandre III, que Frédéric présentait commeunintrus et comme un conspirateur, fut reconnu par la plus grande partie de l'Italie et par l'Europe, sauf l'Allemagne, pour le pape légitime. Victor IV, créature du parti impérial, dévoué aux intérêts de l'empire, disposé à subordonner l'autorité du pontife à celle de l'empereur, et à laisser s'étendre la domination allemande au détriment de l'indépendance italienne, fut traité en antipape. Alors éclata sérieusement la seconde guerre du sacerdoce

Epistola imperatoris, apud Radevicum, Frisingensem canonicum , lib. II, C. LXIX; Muratori, Script. t. VI, p. 846-847. - Ibid. - Ibid. - ' Ibid.

et de l'empire, la guerre des princes de la maison de Souabe et des souverains pontifes, qui fait l'objet du savant et excellent ouvrage de M. de Cherrier.

Nous en verrons, d'après lui, la marche et l'issue.

MIGNET.

(La suite à un prochain cahier.)

DE RÉAUMUR ET DEs ABEILLEs.
QUATRIÈME ARTICLE*.

Les expériences d'Huber sur la génération des abeilles, dont j'ai rendu compte dans mon précédent article, avaient été publiées en 1794, dans un volume ayant pour titre : Nouvelles observations sur les abeilles. Vingt ans après, en 1814, il parut un second volume. Celui-ci a pour objet les études, ou, pour mieux dire, les découvertes de l'auteur sur l'origine de la cire, sur ce qu'il appelle l'architecture des abeilles, sur les usages du pollen, sur ceux de la propolis, etc. Il faut étudier ce second volume comme nous avons étudié le premier, non sans doute pour le fond des choses, qui offre un intérêt bien moins vif, mais pour l'art ingénieux des expériences, qui est toujours le même.

De l'origine de la cire.

Réaumur croyait que la cire provenait du pollen des fleurs, élaboré par l'estomac des abeilles. « Nous avons vu, dit-il, les abeilles occupées « à construire et à polir des cellules, nous les avons vues en composer « de grands gâteaux, sans avoir rien dit encore de la matière dont elles « les construisent, sans avoir dit encore comment elles font la cire même, « c'est-à-dire sans avoir expliqué en quoi cette cire brute, qu'elles ra

" Voir, pour les trois premiers articles, les cahiers de mars 186o, mai 186o, mars 1861 .

:

« massent sur les fleurs, diffère de la vraie cire, et comment elles la
« convertissent en véritable cire *. » — « C'est, dit-il encore, avec une
« espèce de pâte humide (de bouillie) que les abeilles dégorgent, qu'elles
« composent leurs cellules; dès que cette pâte est sèche, et elle l'est
« dans un instant, elle est de la cire telle que notre cire ordinaire*. »
Réaumur écrivait cela en 174o.
En 1768, onze ans après la mort de Réaumur, et lorsque son opi-
nion sur la formation de la cire est devenue l'opinion générale, Wil-
helmi, pasteur à Diebsa, et l'un des membres les plus zélés de la
Société des abeilles, formée sous l'inspiration de Schirach, écrit à Bonnet:
« Permettez-moi, Monsieur, d'ajouter ici un récit abrégé des nouvelles
« découvertes que la Société* a faites. On a cru, jusqu'ici, que les abeilles
« rendaient la cire par la bouche, mais on a observé qu'elles l'effluent
« par les anneaux dont la partie postérieure de leur corps est formé.
« Pour s'en convaincre, il faut, avec la pointe d'une aiguille, tirer l'a-
« beille de l'alvéole où elle travaille en cire, et l'on s'apercevra, pour
« peu qu'on lui allonge un peu le corps, que la cire dont elle est
« chargée se trouve sous ses anneaux en forme de petites écailles*. »
On regrette que Wilhelmi ne nomme point l'auteur de cette belle ob-
servation. Cet homme habile et utile est resté inconnu.
Bonnet répond : « M. de Réaumur avait démontré que la cire sortait
« de la bouche de l'insecte sous la forme d'écume, et ce qu'il a vu et
« revu est chose certaine*. »
Voilà pourtant comme juge une tête savante, et précisément par cela
même qu'elle est savante. Le demi-savoir qu'on a n'est souvent qu'un
voile de plus jeté sur l'autre moitié de savoir qui nous manque.
En 1792, le grand chirurgien anglais John Hunter découvre, de son
côté, le véritable réservoir de la cire sous le ventre des abeilles. « J'ai
« observé, dit-il, que les abeilles qui habitent de vieilles ruches, où les
« gâteaux sont complets et achevés, recueillaient cette substance (la
« poussière des étamines) avec plus d'activité que celles qui habitent
« des ruches neuves où les travaux sont à peine commencés, ce qui serait
« difficile à concevoir, si cette matière était la cire elle-même °. »
Et, en effet, si la cire venait de la poussière des étamines, du pollen,
c'est l'inverse qui devrait avoir lieu. Ce ne serait pas pour les vieilles
ruches qui ont déjà tout ce qu'il leur faut de cire, ce serait pour les

" Mémoires pour servir à l'histoire des insectes, t. V, p. 4o3. - * Ibid. p. 424. —* La Société des abeilles (Voyez mon précédent article)- * Voyez l'Histoire de la reine abeille, de Schirach. p. 164. — * Ibid. p. 169. - " Voyez l'extrait du Mémoire de John Hunter, placé à la fin du second volume d'Huber, p. 471.

ruches neuves qui n'en ont point, que les abeilles seraient actives à le chercher. Mais alors, à quoi sert donc le pollen? à la nourriture des petits, conjecture hardiment et heureusement Hunter.

« Nous pouvons observer, dit-il, que, lorsqu'on place des abeilles dans « une ruche neuve, elles passent bien deux ou trois jours sans rapporter « aucune pelote sur leurs jambes, et que ce n'est qu'après cet intervalle

de temps qu'elles en vont chercher. Pourquoi? Parce que, pendant « ces trois premiers jours, elles ont eu le temps de bâtir quelques cel« lules où elles puissent déposer cette substance en magasin, que quel«ques eufs ont été pondus, et que, lorsqu'ils seront éclos, les vers qui « en sortiront auront besoin de cette nourriture, qui se trouvera toute a prête ? »

On ne pouvait observer avec plus de sagacité, ni conclure plus jusment.

« La cire est formée, continue John Hunter, par les abeilles elles« mêmes; on peut l'appeler une sécrétion d'huile à l'extérieur; j'ai « trouvé qu'elle s'opérait sous chaque segment de la partie inférieure de « l'abdomen. La première fois qu'en examinant une abeille ouvrière a j'observai cette substance, j'étais embarrassé à déterminer ce que je « voyais ; je me demandai à moi-même si c'étaient de nouvelles écailles « qui se formaient et si elles rejetaient les anciennes à la manière des « écrevisses; mais ensuite je reconnus bien distinctement qu'on ne « voyait cette substance qu'entre les écailles sous le ventre. En exami«nant les ouvrières dans les ruches vitrées pendant qu'elles grimpaient « sur les parois intérieures du verre, je pouvais voir que la plupart «d'entre elles avaient cette substance; il me semblait que le bord inféu rieur et postérieur des écailles était double ou qu'il y avait de doubles « écailles; mais en même temps je constatai que cette substance ne « tenait pas fixement, qu'elle était comme détachée. » — «Ayant trouvé, u dit-il enfin, que la matière rapportée sur les jambes des abeilles n'était «que la poussière des étamines , qu'elle était, suivant toute apparence, « destinée à la nourriture des vers, et non point à la formation de la « cire, et n'ayant, jusqu'ici, aperçu aucune chose qui pût me donner « l'idée de ce qu'est la cire même, je conjecturai que ces écailles pouv yaient en être; j'en plaçai plusieurs sur la pointe d'une aiguille que « j'approchai de la flamme d'une bougie; elles se fondirent et formerent a un globule. Je ne doutai plus alors que ce ne fût de la cire, et je m'en « assurai d'une manière plus positive encore en vérifiant qu'on ne trouve

Voyez l'extrait du Mémoire de John Hunter, à la fin du 2 vol. d'Huber, p. 471.

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