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Cinq ans plus tard, madame de Maintenon écrivait elle-même au cardinal de Noailles, archevêque de Paris, des lettres qui attestent que, dans les choses de piété, elle était encore bien mal écoutée du roi 1.

Si, en 1695, l'influence religieuse de madame de Maintenon avait fait si peu de progrès, on peut croire qu'en 1685 elle était encore bien impuissante.

Et lorsque, longtemps auparavant (le 24 août 1681), elle écrivait : «Le roi commence à penser sérieusement à son salut et à celui de ses u sujets. Si Dieu nous le conserve il n'y aura plus qu'une religion dans a son royaume ; c'est le sentiment de M. de Louvois, et je le crois plus «« volontiers là-dessus que M. Colbert, qui ne pense qu'à ses finances et « presque jamais à la religion. » N'est-il pas évident que c'était à Louvois qu'appartenait alors toute l'influence. Combien fut-elle plus active et plus dominante lorsque, deux ans plus tard (1683), la mort de Colbert laissa cette influence sans rivale? On sait d'ailleurs, et cette lettre du 24 août en serait au besoin une preuve, que, bien avant qu'on eût résolu la révocation de l'édit, Louvois désirait vivement que l'on contraignît les protestants à se convertir. Tandis que Colbert, selon la remarque mal à propos dédaigneuse de madame de Maintenon, se bornait à faire son métier de ministre des finances, Louvois s'efforçait de jouer le rôle de premier ministre, se mêlant de tout ce qui pouvait augmenter son importance. Dès ce temps-là on imaginait déjà toutes sortes de moyens de corruption et de violence pour provoquer des conversions ; au nombre de ces moyens les logements militaires et l'exemption de cette charge insupportable donnèrent lieu à Louvois, dit M. de Noailles, « de s'immiscer dans cette affaire, et de s'emparer, pour ainsi dire, de « la conversion générale du royaume. » (T. II, p. 367.)

L'excessive rigueur des moyens dont il usa détermina un grand nombre d'abjurations ; il en faisait parade aux yeux du roi comme de conversions sincères, et réussit ainsi à persuader à ce prince, un instant trompé, que la révocation de l'édit ne rencontrerait pas la moindre résistance. Cette politique, dangereuse autant qu'elle était inique, et qui peut-être faisait illusion à quelques-uns de ceux-là même qui en usaient”,

M. le duc de Noailles en cite plusieurs passages, t. II, p. 463. – ? Un mois après la révocation, le 25 novembre, le père Lachaise écrivait au père Fabri à Rome : « La meilleure nouvelle que je puisse vous donner de ce pays-ci est que « nous n'avons presque plus d'hérétiques, qu'il s'en est converti depuis trois mois a six à sept cent mille..... Il y a plus de cent cinquante ministres convertis, et il n'y a plus, dans tout le royaume, ni temples, ni ministres hérétiques. » (Lettre conservée aux archives des Affaires étrangères et citée par l'historien.) On ne tarda pas à voir sur quelle erreur profonde s'exaltait ce triste enthousiasme.

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dura quelques années, et M. de Noailles expose avec une honorable bonne foi ces mauvaises pratiques, qui sont la condamnation la plus formelle du gouvernement qu'il aurait tant à cœur d'excuser ". Quant à madame de Maintenon, il est hors de doute que le roi prit d'autres conseils que les siens dans cette affaire de la révocation, commencée bien avant la date de l'édit, et considérée dès lors comme une de ces questions d'Etat, sur lesquelles madame de Maintenon n'était certainement pas consultée. Et puis, lorsqu'on voit s'établir son influence réelle, après la mort de mademoiselle de Fontanges et l'abandon définitif de madame de Montespan, après l'époque des maîtresses enfin, Louis XIV, encore dans toute la vigueur de l'âge, dans toute la fermeté de son caractère, dans tout l'épanouissement de sa puissance, n'était pas plus qu'auparavant d'humeur à se laisser gouverner ; hors de la saison où l'amour vous domine avec emportement, il n'entrait pas encore dans celle où la faiblesse vous livre à une autre domination. De son côté, madame de Maintenon n'avait plus cette éblouissante beauté qui trouble les sens et s'empare de la raison; elle plaisait au roi par une inaltérable sérénité, par un bon sens aimable, par une discrétion toujours attentive à se tenir à l'écart ; avec de telles qualités on peut plaire à une raison saine sans avoir la puissance de l'égarer. Présentons une dernière considération : notre historien cite un mémoire existant parmi les papiers de Saint-Cyr, et qu'on attribue à madame de Maintenon touchant la manière la plus convenable de travailler à la conversion des huguenots; ce mémoire blâme « tout ce qui a été faict « contre eux dans ces derniers temps, » et conseille d'user envers les protestants de tous les moyens de douceur, de tous les procédés de tolérance capables de produire sur leurs convictions une impression salutaire. Les sentiments exprimés dans ce mémoire, daté de 1 697, sont parfaitement d'accord avec des lettres qu'elle écrivait vers le même temps à M. de Noailles, archevêque de Paris; quelques phrases de ces lettres semblent même textuellement empruntées au mémoire, De sérieuses délibérations avaient lieu sur la conduite à tenir désormais, celle qu'on avait tenue jusqu'alors ayant eu de si funestes résultats ; les opinions étaient fort partagées; celle de l'archevêque de Paris allait à la modération, aux tempéraments, à la douceur ; or c'était évidemment celle-là que favorisait madame de Maintenon. « Vous me pardon

* « Il ne se passa pas de jour, durant les années 1684 et 1685, dit-il, où quelque « nouveau décret ne vînt aggraver la condition des réformés, » et il emploie une note de deux pages à énumérer les moyens de persécution, (T. II, p. 388 et 389)

« nerez, écrivait-elle à l'archevêque, de craindre tout ce qui peut « s'opposer à la confiance du roi pour vous... Il me semble que votre « avis est une condamnation de tout ce que l'on a fait jusqu'ici contre « ces pauvres gens. »-« Cependant, ajoute l'historien, l'avis du cardinal, « en qui le roi prenait de jour en jour plus de confiance, l'emporta; et « M. de Pontchartrain eut ordre de s'entendre avec lui pour préparer « un projet d'édit que d'Aguesseau fut chargé de rédiger. » (II, 6o3.) Si le crédit de madame de Maintenon influait alors sur les affaires, il ne doit être douteux pour personne dans quel intérêt elle l'employa en cette occasion. Notre conviction, sur ce point, est donc parfaitement d'accord avec celle de M. le duc de Noailles : madame de Maintenon partagea l'erreur et la joie irréfléchie de presque tous les catholiques de cette époque ; elle a dû applaudir à la révocation de l'édit de Nantes, elle ne l'a pas inspirée; ancienne convertie, elle a subi l'illusion commune sur ce résultat prétendu merveilleux des nouvelles conversions en masse, elle n'a excité ni approuvé les moyens violents d'exécution. L'influence politique venait de Louvois, l'influence religieuse venait du père Lachaise, l'influence d'excitation et d'approbation venait de tout le monde ; madame de Maintenon était naturellement parmi cette foule, d'où sa position particulière la faisait sortir à peine dans tout ce qui a précédé et suivi cette grande affaire. Enfin, pour résumer en un mot notre opinion, la révocation de l'édit de Nantes eût été faite, et de la même manière qu'elle l'a été, quand même la veuve de Scarron serait restée inconnue à Louis XIV. Ainsi que M. le duc de Noailles, nous nous sommes arrêté longtemps sur cette question de la révocation de l'édit de Nantes, préoccupé de son importance, et séduit par l'espoir de faire jaillir quelque lumière historique du rapprochement de documents peu connus. Maintenant l'historien va revenir en arrière, il traversera de nouveau cette même époque qu'il a déjà parcourue, de 1686 à 1697, il va quitter le prêche et l'église pour revenir à la cour, y retrouver madame de Maintenon, et la peindre sous un nouvel aspect. Nous consacrerons un dernier article à cette partie du livre de M. de Noailles.

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NOUVELLES LITTÉRAIRES.

INSTITUT IMPÉRIAL DE FRANCE.

ACADÉMIE DES SCIENCES.

L'Académie des sciences a tenu, le lundi 25 mars, sa séance publique annuelle, sous la présidence de M. Chasles.

La séance s'est ouverte par la proclamation des prix décernés pour 186o, et des sujets de prix proposés.

PRIx DÉCERNÉs.

ScIENCEs MATHÉMATIQUEs. — Le grand prix de mathématiques, proposé pour le concours de 186o, sur la question relative à la théorie des surfaces applicables l'une sur l'autre, a été décerné à M. Edmond Bour, professeur à l'Ecole polytechnique. Deux mentions honorables ont été accordées, l'une au mémoire inscrit sous le n° 2, et dont l'auteur ne s'est pas encore fait connaître, l'autre à M. Ossian Bonnet, répétiteur à l'Ecole polytechnique. La question suivante avait été proposée en 1858, pour sujet d'un grand prix de mathématiques, à décerner également en 186o : « Quels peuvent être les nombres « de valeurs des fonctions bien définies, qui contiennent un nombre donné de lettres, « et comment peut-on former les fonctions pour lesquelles il existe un nombre donné « de valeurs ? » L'Académie a décidé qu'il n'y avait pas lieu à décerner le prix, et elle a retiré la question du concours. Prix d'astronomie fondé par Lalande. — Les découvertes dont l'astronomie s'est enrichie pendant l'année 186o portent à 62 le nombre des planètes que l'on compte aujourd'hui entre Mars et Jupiter. M. Luther, à qui l'on doit la seule planète nouvelle aperçue dans le cours de

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l'année 1859, a découvert Concordia, le 24 mars 186o, à l'observatoire de Bilk :
c'est la première des cinq planètes télescopiques trouvées en 186o. Les quatre autres,
circonstance très-extraordinaire, ont été trouvées au mois de septembre, dans le
court intervalle de cinq jours. M. Hermann Goldschmidt découvre Danaé, à Châ-
tillon, près de Paris, le 9 septembre, dans la constellation du Verseau; trois jours
après, M. Chacornac découvre, à l'observatoire de Paris, une planète qui n'a pas
encore reçu de nom; M. Ferguson découvre Titania, dans la nuit du 14 au 15 sep-
tembre, en Amérique, à l'observatoire de Washington, et c'est dans la même nuit
que MM. Forster et Lesser trouvent, à l'observatoire de Berlin, la planète Erato, en
cherchant dans le ciel la planète que M. Chacornac avait trouvée le 12 septembre.
En conséquence, l'Académie accorde cinq médailles de la fondation Lalande à
MM. Robert Luther, Hermann Goldschmidt,Chacornac, Ferguson, enfin à MM. Fors-
ter et Lesser.
Prix de mécanique, fondé par M. de Montyon. — L'Académie décide qu'il n'y a
pas lieu de décerner le prix.
Prix de statistique, fondé par M. de Montyon. —Ce prix a été décerné à M. Guerry
pour son atlas de dix-sept cartes, intitulé : Statistique morale de la France et de l'An-
leterre.
9 Des mentions honorables ont été accordées à M. Husson, pour son mémoire in-
titulé, Lois de la population dans la ville et l'arrondissement de Toul, et à M. Fayet,
pour la partie purement statistique de ses Recherches sur la population de la
France.
Prix fondé par madame la marquise de Laplace. - Ce prix, consistant dans la
collection complète des ouvrages de Laplace, est décerné chaque année au premier
élève sortant de l'École polytechnique. Le président a remis les cinq volumes de la
Mécanique céleste, l'Exposition du système du monde, et le Traité des probabilités, à
M. de Lapparent (Albert-Auguste), né le 3o décembre 1839, à Bourges (Cher),
sorti le premier de l'École polytechnique, le 22 août 186o, et entré le premier à
l'École des mines.
ScIENcEs PHYsIQUEs. Prix de physiologie expérimentale, fondé par M. de Montyon.
— L'Académie a décerné le prix de physiologie expérimentale, pour l'année 186o,
à M. B. STILLING (de Cassel) pour son grand ouvrage sur la Structure de la moelle
épiniere.
Elle a, en outre, accordé une première mention à MM. Philippeaux et Vulpian
pour leurs Recherches expérimentales sur la régénération des nerfs séparés des centres
nerveux ;
Une deuxième mention à M. E. Faivre pour son travail sur la Modification qu'é-
prouvent, après la mort, les propriétés des nerfs et des muscles chez les grenouilles.
Prix relatifs aux arts insalubres, fondés par M. de Montyon. — L'Académie a dé-
cerné : 1° un prix de 2,5oo francs à M. Mandet, pharmacien à Tarare, pour avoir
composé un encollage à base de glycérine propre au tissage des étoffes, et des
étoffes fines de Tarare en particulier; 2° un prix de 2,5oo francs à M. Ch. Four-
nier, pour un procédé nouveau de révéler les fuites de gaz dans les appareils
d'éclairage et de chauffage.
§ a accordé, en outre, une récompense de 1,ooo francs à M. Guichar-
det, pour les nouveaux perfectionnements qu'il a apportés à la lampe inventée par
lui, pour éclairer les ouvriers qui travaillent dans l'eau; et une récompense de pa-
reille somme à M. Bobeuf, pour ses travaux sur l'emploi des produits de la distil-
lation de la houille.

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