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étonner tout au moins, car il est le fruit des études les plus profondes et les plus longues. C'est un art très-différent de celui auquel nous sommes habitués; mais c'est un art plein de ressources, et qui est soumis aux règles les plus précises et les plus fines. D'ailleurs, les quatre jeunes gens auxquels le romancier chinois nous intéresse sont des personnes de la meilleure société, à qui la distinction de l'esprit n'a rien ôté de la droiture de l'âme et de la sincérité des sentiments. Tous ces personnages traitent entre eux avec une aisance loyale, une cordiale sympathie et une estime réciproque que nos cercles, même les plus épurés, ne dédaigneraient pas..

Mais ce qui me semble dans tout cela le plus digne de remarque, c'est le rôle que jouent les femmes. L'accès des lettres et de la science leur est ouvert tout aussi bien qu'aux hommes, et l'on n'est pas surpris de les voir réussir dans ce domaine, qui chez nous leur est presque tout à fait interdit. Chân-taï et son amie provoquent l'admiration générale par la supériorité de leur talent; mais leur sexe n'y fait rien, et c'est leur génie seul qui étonne. On a pour elles un peu plus de bienveillance, ce qui est inévitable; mais on n'a pas moins de justice; et, si leurs euvres étaient médiocres, on ne leur épargnerait pas plus qu'à d'autres la critique et les sarcasmes. Aussi ces femmes instruites et virilement savantes ont-elles un caractère plein de force et de résolution. Chân-taï se sent à sa place partout où elle est, à la cour du souverain qui daigne l'accueillir, aussi bien que dans l'appartement intérieur où elle se livre à ses occupations poétiques, et où elle reçoit les visiteurs qui affluent de toutes parts. Sa compagne a peut-être encore plus de fermeté qu'elle; quoique d'une humble condition, elle traite bien vite avec les grands d'égal à égal; son énergie froide et vigilante subjugue tout ce qu'elle touche. La mère de Chân-taï, bien qu'elle ne paraisse que quelques instants, n'est pas non plus sans valeur, et son mari, le ministre d'État, la consulte avec empressement et déférence quand il s'agit du sort de leur fille.

Je ne veux pas insister, parce que j'ai hâte de terminer cet article déjà

On voit aussi , par tous les détails du roman, qu'on attache la plus grande estime, non pas seulement au mérite littéraire, mais encore à l'habileté calligraphique. Quand une personne écrit bien et vite, l'auteur chinois ne manque jamais de dire que les caractères qu'elle trace ont la souplesse des dragons et l'agilité des serpents. Cette admiration mêlée de surprise tient sans doute à la nature particulière de l’écriture chinoise, où chaque mot est représenté par un signe idéographique spécial. Chez les peuples qui ont un alphabet, l'écriture a naturellement quelque chose de moins important et de moins extraordinaire, parce que, le nombre des lettres étant limité, on a beaucoup moins de peine à les apprendre et à les bien former.

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bien long; mais toutes ces mœurs sont faites pour nous donner une assez haute idée de la bonne société en Chine. Quand les lettres sont cultivées à ce point, et là où les femmes sont respectées si sincèrement, on peut affirmer que la civilisation a produit de très-sérieux résultats. Les Chinois n'ont pas sans doute le droit de nous traiter de barbares; mais nous n'aurions pas moins tort nous-mêmes de les traiter avec un pareil mépris ; et le roman des Deux jeunes filles lettrées, malgré plus d'un défaut, doit certainement ajouter beaucoup à l'estime que la Chine peut nous inspirer à tant d'égards. Quant à la composition même du roman, elle est digne de tout éloge; et je ne crois pas qu'il fût aisé de trouver parmi nos romans innombrables quelque œuvre mieux ordonnée que celle-là, et plus régulièrement suivie dans toutes les parties qui la forment. Les aventures, suffisamment variées, ne sortent jamais de la vraisemblance. Les péripéties, assez diverses pour soutenir l'intérêt, ne sont jamais trop compliquées ; et, si ce n'était la difficulté de ces noms propres, qui nous sont si mouveaux et si étrangers, ce roman se lirait aussi aisément qu'aucun de ceux qui nous charment. ll est divisé par chapitres, qui se succèdent sans peine et sans aucun embarras. Des titres spéciaux résument les événements que chacun d'eux renferme; et le récit se déroule avec une parfaite limpidité. Il paraît même que l'auteur avait mis en tête de chaque chapitre des épigraphes en vers, devançant ainsi Walter Scott, à qui l'on avait fait honneur de cette invention. En un mot, la composition de ce roman, aussi moral qu'amusant, est irréprochable; et l'auteur, en s'adressant maintes fois à l'attention de son lecteur bienveillant, prouve qu'il se rend très-bien compte de son œuvre, et que ce n'est pas par un hasard heureux qu'il réussit aussi bien. Nous devons donc à M. Stanislas Julien de sincères remercîments ; et, tout en traduisant une production légère, il nous en a peut-être autant appris sur la Chine qu'en nous donnant un livre de forme plus sérieuse. Quant à la peine qu'il a dû prendre pour expliquer tant d'allusions à des faits historiques et littéraires peu connus, tant de métaphores obscures et recherchées, c'est aux sinologues qu'il appartient d'en juger; mais il suffit de lire les notes qu'il a eu le soin de joindre au texte pour sentir tout ce qu'il fallait de science et d'application pour surmonter de tels obstacles. Abel Rémusat renonçait à les vaincre en ne reproduisant pas les poésies du roman des Deux cousines; M. Stanislas Julien, plus heureux que son maître, a pu pénétrer tous ces petits mystères et les faire comprendre aux profanes. C'est une preuve incontestable des immenses progrès que lui doivent les études chinoises, sans préjudice de bien d'autres labeurs plus graves; et nous croyons que les lecteurs français le féliciteront, ainsi que nous, de les avoir tant instruits en les récréant sous une forme si neuve et si attachante.

BARTHÉLEMY SAINT-HILAIRE.

DEs MÉMoIREs DE RÉAUMUR sUR LEs INsEcTEs.
TRoISIÈME ARTICLE 1.

Dans mon premier article sur Réaumur, j'ai parlé de son Histoire des fourmis : je vais parler aujourd'hui de son Histoire des abeilles. Les anciens n'ont pas connu l'art expérimental. Aussi n'ont-ils rien démêlé. L'expérience seule démêle, et des expériences multipliées seules confirment. Pline nous parle d'un Aristomaque de Soles, qui, pendant cinquantehuit ans, ne fit autre chose que d'étudier les abeilles, et d'un Philiscus de Thasos, qui se retira dans les déserts pour s'y consacrer tout entier à cette unique étude*. Nous n'avons ni Aristomaque ni Philiscus, mais nous avons mieux; nous avons Aristote et Pline. Et cependant qu'est-ce qu'Aristote et Pline nous enseignent sur les abeilles ? Beaucoup d'erreurs populaires et très peu de faits précis. Voici, par exemple, comment Aristote nous raconte ce qu'on savait de son temps, et ce que luimême savait ou croyait savoir touchant la génération des abeilles : « Par rapport à la génération des abeilles, dit-il, les sentiments sont « partagés. Il y en a qui prétendent que les abeilles ne s'accouplent point « et ne font point de petits, mais qu'elles apportent d'ailleurs la semence « qui doit les reproduire. Dans ce système, on est encore partagé sur « le lieu où les abeilles font cette récolte. C'est, suivant les uns, sur les « fleurs du calamus. D'autres disent que c'est sur la fleur de l'olivier, et «ils se fondent sur ce que plus la fleur de l'olivier est abondante, plus « il sort d'essaims. D'autres conviennent que les abeilles recueillent, sur « quelques-unes des fleurs qui viennent d'être nommées, la semence qui

" Voyez, pour le premier article, le cahier de mars 186o; pour le deuxième, celui de mai 186o. * Histoire naturelle, liv. Xl.

« reproduit les bourdons, mais ils disent que, pour les abeilles, elles « sont reproduites par les rois de la ruche. Il y a deux espèces de rois, « l'un est roux, c'est le meilleur; l'autre est noir et tacheté. Leur gros« seur est double de celle de l'abeille ouvrière, et la partie de leur corps « qui est au-dessous de l'incision a une fois et demie la longueur du « reste. Quelques-uns les appellent les mères, à cause de la fécondité « qu'ils leur attribuent. Pour appuyer ce sentiment, on dit qu'il naît des « bourdons dans une ruche sans qu'il y ait de rois, mais qu'il n'y naît « point d'abeilles. D'autres prétendent que ces insectes s'accouplent, les « mâles étant les bourdons et les abeilles les femelles. Les abeilles or« dinaires naissent dans les cellules du gâteau de cire, mais les rois, au « contraire, naissent sous le gâteau, auquel ils sont attachés et suspem« dus séparément, au nombre de six ou sept, etc. etc.o » Au milieu de toutes ces assertions, comment démêler le vrai du faux ? car il y a du vrai, et assez pour qu'on ne puisse pas douter qu'Aristote n'ait réellement observé et souvent très-bien vu, selon son usage. Je n'en dirai pas autant de Pline; et cependant il y a encore du vrai au milieu de tout le fabuleux, de tout le faux qu'il entasse. Que manque-t-il donc à Aristote et à Pline ? du démêlement, de la précision, choses auxquelles on n'arrive que par cet art que les anciens n'ont pas connu, par l'art des expériences. « Les anciens, dit Réaumur, ne nous donnent pas plus de garants, « pas plus de preuves de la réalité de ce qu'ils en débitent (des abeilles), « que les auteurs des romans ne nous en donnent de la réalité des évé« nements par le récit desquels ils savent nous intéresser*. » « Comme nous examinerons à la rigueur, ajoute-t-il, tout ce qui a été « rapporté d'admirable de ces mouches, nous découvrirons bien du faux « dans le merveilleux dont on a voulu leur faire honneur; mais nous au« rons aussi des compensations à faire en leur faveur. Le faux merveil«leux qui leur a été attribué sera remplacé par du merveilleux réel « qui a été ignoré *. » Le fait est que l'histoire positive des abeilles ne date que des études sérieuses de deux modernes : Swammerdam et Maraldi.

De Maraldi.

Je commence par Maraldi. Son mémoire sur les abeilles, inséré parmi

* Histoire des animaux, liv. V, p. 295. - * Mémoires pour servir à l'histoire des insectes, t. V, p. 2o7. —* Ibid.

ceux de l'Académie des sciences de 1712, a paru avant les grands travaux de Swammerdam, quoique fort postérieur cependant à ces travaux mêmes, comme nous le verrons bientôt.

Fontenelle a écrit l'éloge de Maraldi, éloge très-court, mais charmant. Le plus considérable travail de Maraldi avait été son Catalogue des étoiles fixes, un de ces travaux qui absorbent un homme; aussi Fontenelle dit-il de Maraldi : « qu'il avait passé sa vie tout entière ren« fermé dans le ciel. — Il se délassait pourtant quelquefois, ajoute «Fontenelle; il prenait des divertissements; il faisait des observations « physiques sur les insectes... sa plus importante observation terrestre ( a été celle des abeilles? ...»

Maraldi compte trois sortes d'abeilles : les abeilles proprement dites, celles qu’on a appelées plus tard les ouvrières; les bourdons, qu'on a appelés plus tard les faux-bourdons, et plus tard encore, et cette fois-ci avec raison, les mâles ; et enfin l'abeille, que, à l'exemple d'Aristote et de Pline, Maraldi appelle le roi. Maraldi sait pourtant très-bien, et c'est là le premier pas certain que la science ait fait en cette matière, que le prétendu roi est une femelle, une reine, une mère, et la mère unique de toutes les autres abeilles. « Cette mouche, dit-il, est la mère de toutes a les autres, et c'est peut-être celle qu'on appelle le roi3. – L'abeille « qu'on appelle le roi, continue-t-il, est la mère de toutes les autres. Elle « est si féconde, qu'autant qu'on peut en juger, elle peut produire en un aan huit ou dix mille petits ...»

Maraldi sait encore ou plutôt il entrevoit déjà que les bourdons pourraient bien être les måles. «Quoiqu'il soit difficile, dit-il, de connaître « parfaitement l'usage de ces parties (il s'agit des parties qui sont en effet « celles de la génération), on peut cependant dire, avec quelque pro« babilité, qu'elles paraissent formées pour la propagation, et, comme « nous sommes assuré que le roi, qui se distingue aisément des bour«dons par så grandeur, par sa taille et par sa couleur, est la femelle, on « peut dire que les bourdons sont les mâles.»

Mais alors que sont les abeilles, les abeilles proprement dites ? C'est sur quoi Maraldi ne s'explique pas. Il se borne à constater leur stérilité. Āussi Fontenelle dit-il : «Le mystère de la génération des abeilles deu meure encore assez caché; mais les soins qu'elles prennent toutes en u commun des petits qu'elles n'ont pas faits, et qui n'appartiennent qu'à « leur roi, sont fort visibles et fort remarquables. On dirait qu'ils sont « regardés comme les enfants de l'Étato.»

Éloge de Maraldi. - * Ibid. Mémoires de l'Académie des sciences, année 1712, p. 302. — * Ibid. p. 312. Ibid. p. 331. — Ibid. p. 11.

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