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J. III.

Sur l'Amour.

l'Ambition , qu'il porte également aux plus belles actions & aux plus mauvaises. L'Amour dans un coeur vertueux, est une Passion qui excite à la gloire, à la pitié, à la générosité, à la reconnoissance. Dans un caur criminel, c'est une fureur qui pousse à la vengeance, à la cruauté, à la jalousie, à la diffimulation. L'Histoire nous fournit mille exemples d'Amans qui ont exécuté les plus sages entreprises, pour mériter l'estime de leur Maitreffe , & pour se rendre plus dignes d'en être aimés. Cette même Histoire nous a conservé le fouvenir d'un nombre de crimes

que

l'Amour a fait commettre.

On ne peut nier que l'Amour ne soit plus utile que nuisible au Genre-Humain. C'est lui qui est le plus ferme naud de la Société: il lie les cours par une douce simpathie: il met le comble au bonheur des Gens heureux, &repare une partie des maux des malheu

reux.' Quel est l'Homme véritablement Amoureux & véritablement aimé de sa Maîtresse, qui ne supporte avec patience les caprices & les rigueurs de la Fortune ? Dans un coeur dont l'Amour est le maître absolu , les autres Passions se font à peine fentir. Dès le moment que notre imagination n'est point frappée vivement par des objets qui émeuvent en nous des Passions que nous ne pouvons contenter, nous ne sommes plus malheureux. Qu'on parle à un Amant des grandeurs, des richesses, de la bonne chère ; tout cela l'affectera beaucoup moins qu'un autre Homme. Pour l'émouvoir vivement, il faut quelque chose qui ait un rapport réel à la Maitrefle.

Les Poëtes ont dit souvent que le fort de deux véritables Amans étoit celui des Dieux. L'expression est trop Poëtique pour être adoptée par les Philosophes. Mais ceux qui connoissent le Coeur Humain ne craindront pas de soutenir , que le sort de deux Personnes qui s'aiment, & qui peuvent le faire fans contrainte, est très heureux.

Il n'est Perfonne qui ait été amoureux, qui n'ait éprouvé que les chagrins

les

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les plus cuisans font suspendus par les carefres & les consolations de fa Maitreffe. Le reste de l'Univers n'est rien

pour un Amant eu égard à l'Objet qu'il aime. Quand on est consolé par quelqu'un qu'on prise cent fois plus que ce que l'on perd, on est bientôt tranquille.

Il est un nombre de Gens qui sans l'Amour auroient été les Mortels les plus à plaindre. Il sembloit que la Fortune eut pris plaisir à les accabler. Ils étoient pauvres,

rien ne leur réussifloit. Les Grands les opprimoient, leurs égaux les fuyoient, de crainte qu'ils ne leur fussent à charge. Ils aimoient, ils étoient aimés; à peine faisoient-ils attention à leurs maux. Je conseillerai toujours aux malheureux de chercher quelque confolation dans l'Amour. Ils trouveront en lui des ressources qu'ils ne peuvent espérer d'aucun autre endroit.

LA Raison ne console point les cours aufli promptement & auffi sûrement que l'Amour. Une Personne malheureufe qui, pour surmonter fa douleur, apelle la Raison à fon secours, peut être comparée à un Homme dont on pense la blessure d'une manière qui la fait fai

gner

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gner long-tems, avant qu'elle soit fermée. Celui qui se sert de l'Amour au-lieu de la Raison, applique sur sa playe une poudre qui la consolide & la terme d'abord. La Raison n'agit sur nous que par les réflexions ; & les réflexions chez un Homme malheureux, sont toujours douloureuses, même celles qu'il fait pour vaincre son chagrin. Car enfin, il ne peut songer à vouloir le vaincre, qu'il ne pense à ce qui le cause, & qu'il ne se retrace l'image de son infortune. Mais l'Amour guérit fans qu'on s'en apperçoive. Ce n'est pas parce qu'une Maitresse nous dit, d'oublier nos malheurs, que nous les oublions; c'est parce que, dès que nous sommes auprès d'elle, nous ceflons d'être malheureux. Horace, ce Poëte amoureux & Philosophe , à eu raison de dire en parlant de fa Maitresse: En quelqu'endroit que l'on me place , fut-ce dans ces climats engourdis par le froid, ova la Nature languit jamais les Zéphirs n'animèrent les arbres par leurs tiédes haleines , Jupiter a relégué pour toujours les glaces & les frimas ; fut-ce dans ces gions trop voisines de la route du Soleil, out l'air embrasé par des foufles de feu, refuse tout accès aus Humains; j'aimerai toujours

ma chére Lalagé, & je serai toujours charde l'entendre parler & de la voir sourire avec grace. Je ne me suis jamais trou. vé auprès du Pole, ou sous la Ligne avec ma Maitresse. J'ai été dans plusieurs OCcasions plus malheureux que si j'avois habité de pareils climats, & mes maux se sont évanouïs, quand je les ai vû plaints par une Personne que j'aimois.

Que l'on considère d'un oil Philofophe tous les différens états de la vie; I'on conviendra bientôt que le seul Amour peut en faire le véritable bonheur. Le Grand, quelque puissant , quelque riche, quelqu'élevé qu'il soit, ne goute que des plaisirs médiocres, si l'Amour ne lui donne les siens. Il a des thréfors, des charges, des honeurs; il efpère de nouvelles dignités : foible secours pour être heureux! Nous avons vù que l'Ambition ne sert qu'à tourmenter les cours. Cet Homme de Lettres acquiert une grande réputation. Се Bourgeois forme un héritage considérable. Ce n'est pas là le véritable bonheur. Ce n'est qu'une image trompeufe. Tous ces prétendus biens entrainent après eux la crainte, l'envie, la haine , l'avidité; mais le plaisir d'être

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