Page images
PDF
EPUB

ceux des honêtes Gens avec lesquels il veut vivre.

J'ai remarqué, dans toutes les Villes où j'ai été, un certain nombre de Gens aimables, quelquefois petit à la vérité, mais toujours affez considérable pour former une Société gracieuse. On.se figure en France, & sur-tout à Paris, qu'on ne sauroit vivre gracieusement dans les Pays étrangers. C'est une erreur très grande. On vit à Turin , à Berlin, à la Haye, & dans plusieurs autres endroits, avec beaucoup de liberté, beaucoup d'aisance, & beaucoup de politesse. Il est peu de Villes en France, où il y ait des Femmes aussi aimables, qu'à Berlin. Plusieurs d'elles ont autant de vivacité & d'en. joûment, que nos Françoises, & plus de lecture.

LORS Qu'on s'est formé un caractè. re accommodant, on est assuré de trouver à former une, Société gracieuse pourvû qu'on veuille se donner la peine d'étudier pendant quelque tems le génie des Gens avec lesquels on veut vivre. L'ingénieux Ovide eut le moyen d'adoucir les chagrins que lui causoit son exil, par la fréquentation de quelques Panno.

niens

[ocr errors]

niens qu'il polit lui-même, & qui lui rendirent plusieurs services. Ne feroit-il pas étonnant que nous ne pussions pas trouver au milieu des Nations policées ce qu'il rencontra chez des Barbares ?

Je finirai ces réflexions par une remarque qui me paroît très utile. Bien des Gens se lient sans réflexion & fans examen des Personnes qu'ils connoisfent à peine. Ils ont ensuite sujet de s'en plaindre, & déclament contre la Société. C'est contre eux que ces Gens doivent être fâchés. Ils auroient dû re, fléchir qu'il faut connoître, avant d'aimer; & qu'on ne doit former une étroite union, qu'avec les Personnes dont on connoît le caractère. La nécessité d'être assuré de la probité & de la fagesse de ceux avec qui l'on veut vivre, eft aufli ellentjelle, que celle de jouïr d'une Société a: gréable, puisque l'une de ces deux cho ses ne va point sans l'autre. La Fontaine a eu raison de dire

Rien n'est si dangereux qu’un ignorant Ami:

Mieux vaudroit un Sage Ennemi.

LET

L E T T T RE

DE

MADEMOISELLE CO**.

V e Fréité de ses

périence que vous

S Réflexions sur la Société font

vous avez acquis dans le Monde. Eles font véritablement instructives, & tendent au but que devroient se proposer tous ceux qui écrivent. On voit que vous avez voulu les rendre utiles. C'est employer l'esprit à l'usage pour lequel il a été créé, que de s'en servir pour rendre les Hommes bons, & pour exciter à la Vertu. C'est en même tems travailler à les rendre heureux; car il n'est de vrai bonheur, que dans la Vertu. C'est le seul véritable bien de la vie. Tous les autres ne font ordinairement

que

de mères, qui, bien loin de rendre l'Homme heureux, lui causent mille inquiétudes. Un Homme fensé peut-il priser les présens de la Fortune autant que le font les Gens du Monde ? On n'est redevable de ces prefens, qu'au hazard; & fi le mérite y a quelque part, cette satisfaction n'éloigne

pas

pures chi

pas les soins & les embarras, que ces
prétendus biens entrainent avec eux.
Plus on veut être heureux, & moins l'on
y parvient, lorsque l'on prend une autre
route que celle de la Vertu. L'ambi- !
tion qui conduit à la grandeur, accable
de mille remords : elle rend les victimes
de cette même grandeur les Gens qu'elle
y élève. Mais dans quelque rang, que
nous place la Vertu, elle nous fait jouir
d'un fort heureux. Un Homme, privé de
ces richesses & de ces plaisirs, qu'on re-
cherche avec tant d'avidité, est mille fois
plus heureux par la simple probité, que
celui qui se trouve dans l'abondance sans
elle. Les plaisirs des Sens ne satisfont
point entiérement l'Ame. Sans les dou.
ceurs de la Vertu, elle n'est jamais par.
faitement contente ; j'entens de cette
Vertu aimable, amie des plaisirs purs &
innocens, auxquels un Homme peut s'a-
bandonner sans crainte. C'est cette Ver-
tu qui fait l'ame, le lien, le soutien, la
durée de toutes les Sociétés aimables,
comme vous l'avez fort bien remarqué.
Sans elle, on ne goute jamais une parfaite
joye. En vain l'on cherche à s'étourdir
au sein des plaisirs les plus bruyans; la
Vérité se fait connoître ; nous la fen-
Tome I.

P

tons

[ocr errors][ocr errors]

tons au fond du coeur. Nous avons beau l'éviter ; elle nous fait en tous lieux veillant sans cesse à nos actions. Nous l'entendons souvent nous les reprocher même avant leur effet; & quelque soin que nous prenions pour ne pas l'apercevoir ; elle fait'naître les remords, dès le moment que nous avons l'idée du crime. La Nature, sage & prudente dans fes loix, l'a attachée intimement à l'Humanité ; & le coeur de l'Homme, quelque vicieux qu'il soit, ne peut se refufer à fa clarté. La Conscience peut être voilée; mais elle ne peut être détruite. L'opposition qu'on apporte à ses mouvemens, ne sert souvent qu'à les rendre plus forts; & qui veut être heureux & tranquile , doit être abfolument vertueux. Il me paroit essentiel d'établir cette vérité comme le fondement de la bonne Société ; & c'est. ce qui a occasionné ce que je viens de vous est dire. Je suis &c.

« PreviousContinue »