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POUR connoître tout le prix d'une 192 HISTOIRE cuifants, qu'un Homme fensé doit employer tous ses soins à se procurer le commerce des Personnes aimables qu'il est à portée de pouvoir fréquenter. Par la mauvaise Société, je n'entends point celle de Gens capables d'une mauvaise action. Quel est l'Homme né avec des sentimens, qui ne sache ce que son devoir exige sur ce point? Je veux parler de ces Sociétés dures, dans lesquelles on ne rencontre point cette aménité, cette politesse, cet enjoûment , cette cordialité, cette honete liberté, enfin ces douceurs qui font le bonheur de la vie, & sans lesquelles l'Ame ne goute point une certaine tranquilité qui fait l'essence de la véritable volupté.

Société aimable , il faut l'avoir fréquentée. Quand on a été assez heureux pour jouïr d'un pareil bonheut, il est impoffible de pouvoir s'en passer. Dès qu'il nous est ravi, nous languissons, nous nous appercevons sans cesse qu'il manque quelque chose d'essentiel à notre satisfaction. Nous tâchons inutilement d'y supléer. Rien ne peut récompenser du défaut de la bonne Société. C'est, après la vertu & le témoignage d'une bonne con

science,

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fcience, le plus grand de tous les biens.
Elle afraisonne tous les plaisirs; elle les
fait yaloir ; elle les épure; elle enôte
ce qu'ils peuvent avoir de vitieux & de
bruyant, sans rien diminuer de leur viva-
cité. Jôserai dire une chose, que ceux
qui ont gouté de la bonne & de la mau-
vaise Société ne trouveront pas extraor-
dinaire. Un Homme aimable ne vit,
qu'autant qu'il vit dans une bonne Sociés
té. Par-tout ailleurs il est dans un état
de langueur & d'ennui , qui tient de la
léthargie.

Il faut distinguer la bonne Compa-
gnie de la bonne Société. On peut a-
voir fréquenté pendant trente ans très
bonne Compagnie, & n'avoir jamais gou-
té les douceurs de la Société. Un Hom
me fort tous les jours de chez lui, pour ***
aller passer une grande partie de la jour-
née dans une Assemblée composée de
trente Femmes & de cinquante Hom-
mes. Il voit ses Gens, & il en est vû. Il
les faluë , ils lui font la reverence à son
tour. Il jouë pendant trois ou quatre
heures avec quelques uns d'eux. La par-
tie finie, il retourne chez lui, ou bien il
fouppe avec trente Personnes. Cet Hom.
Tom. I.

N

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me

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me fréquente bonne Compagnie; mais il n'a aucune idée de la bonne Société. Celui au contraire qui vit journellement avec trois ou quatre Femmes spirituelles, avec quatre ou cing Hommes aimables, qui fuit la cohue, qui se contente du commerce de peu de Personnes , qui ne se répand que parmi elles ; celui-là connoît ce que c'est que la bonne Société.

$. II.

De l'Utilité de la bonne Société.

'AI déjà parlé de quelques avantages de la bonne Société. J'ai fait sentir

qu'elle formoit le cæur & nouriffoit les sentimens. Je ferai actuellement quelques réflexions sur les biens que l'efprit peut en retirer.

Rien n'élève plus notre Ame, que l'usage de s'appliquer à des choses utiles. On peut s'amuser agréablement, & cependant utilement. La bonne Société fournit des plaisirs, des amusemens, des jeux spirituels : elle a une conversation engageante, instructive; & l'on profite fouvent beaucoup plus dans le commer

ce

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ce de quelques Amis aimables, que dans la folitude ennuyeuse d'un Cabinet.

Un des principaux avantages de la bonne Société, c'est celui d'empêcher que l'esprit ne s'accoutume aux fotises & aux impertinences qui font les sujets des entretiens ordinaires. Que de puérilicés, que de fadeurs ne dit-on pas tous les jours dans les Cercles & dans les Assemblées? Que de réflexions ridicules fur le Gouvernement & fur les intérêts des Princes n'y fait-on point ? Combien de sentiments romanesques n'y étale-t-on pas ? C'est encore bien pis, lorfqu'une Femme & un Petit-Maitre font le recit de leurs vapeurs, de leur migraine , & de leurs insomnies.

Qui peut se promettre d'éviter dans une Sociécé, qui n'est point choisie, lą rencontre de certaines Gens, qu'on die toit être faits exprès pour mettre le bon fens à la gêne &à la torture ? Ils ne dis; continuent point de parler, & ne di

des sotises qu'ils débitent avec emphaze. Si quelqu'un s'avise de vous Joir faire ufage de la raison, ils lui im. posent silence , l'interrompent, ne luị donnent pas le tems de parler. Par la

fré

fent que

N 2

fréquentation de pareilles Gens, il faut tôt ou tard que le plus beau génie s'avilisse, se gâte , & perde beaucoup de fa dou. ceur & de fa justesse. Le caractère des Gens que nous fréquentons influë pour la suite du tems sur le nôtre. Nous gagnons donc autant dans la bonne Šociété, que nous perdons dans la mauvaise. Nous prenons la douceur, la politefle d'une Homme aimable, tout comme rous imitons les emportemens, les brutalités d'un Homme rustre & impoli. L'esprit se familiarise avec les impressions dont il est affecté ordinairement. Ce qui d'abord lui paroissoit difficile, lui semble dans la suite naturel; & ce qu'il regardoit comme un mal, lui devient une action indiférente , & quelquefois louable. C'est aux bons & aux mauvais exemples que l'on doit attribuer les vertus & les crimes de la plus-part des Hommes. Consultons, examinons le fond de notre cæur, nous verrons que le caractère des Gens que nous avons frequente a toujours beaucoup influé sur notre conduite.

8. III.

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