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lement appris que l'Esclave, à qui tu avois toi-même confié la garde de ces Chrétiens, avoit disparu. Ils l'auront fans doute corrompu, & il se fera sauvé avec eux. Mon Père , dit Adelaïde, si ma douleur pouvoit recevoir quelque soulagement, ce seroit par les marques de tendresse que vous me donnez. Mais dans l'état où je suis, les consolations ne fervent qu'à augmenter mes chagrins. Souffrez que je me livre à ma tristesse; elle a pour moi des charmes. Ne pouyant voir Dom Sanchez, les larmes que je repands pour lui me paroissent dou. ces ; son absence me semblera moins cruelle , s'il m'est permis d'en gemir avec liberté. N'imposez point, mon Père, à mon cour la contrainte de chercher à se guérir d'une passion qu'il conservera toujours. Je sens que le tems ne fera qu'augmenter mon amour, & que l'absençe, au lieu de le détruire, lui donnera de nouvelles forces,

Ce que disoit Adelaïde , arriva. Elle partit pour se rendre à Tunis; & lorfqu'elle y fut, sa mélancolie s'accrut. On commença à défespérer de fes jours. Le Dei étoit presqu'ausfi infortuné que fa Fille. Il faisoit tout ce qu'il pouvoit pour

fou.

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soulager les chagrins d'Adelaïde. Il prévenoit tout ce qu'il croyoit qu'elle pouroit désirer. Il regretoit même quelque fois le départ de Dom Sanchez, & il auroit souhaité qu'il fut encore en fa puissance, pour sauver la vie à sa chère Adelaïde, qu'il voyoit à chaque instant aprocher du tombeau.

LE Dei étoit dans cette triste situation, lorsqu'un jour on vint lui apprendre qu'un Batiment Tunissien, qui revenoit de la course, avoit arrêté une barque conduite par quelques Chrétiens qui se fauvoient, & sur la quelle il y avoit deux Efclaves qui s'étoient échapés de prison. Le Dei, frapé de cette nouvelle, ordonna qu'on lui amena ces Eclaves. On lui ré. pondit que l'un des deux étoit une Femme, qui avoit été blessée assez dangereusement dans un combat que ces Chré. tiens avoient foutenu avec beaucoup de courage contre le Bâtiment Tunistien. N'importe, dit le Dei, qu'on prenne un brancart couvert, & qu'on m'amenne ces deux Esclaves. Dieu! ajouta le Dei, faites que ce que je pense soit vrai, & les jours de ma chère Fille sont en fûreté. Au portrait que l'on me fait de ces deux Esclaves, au tems dans lequel ils ont été

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arrêtés, il est presque impoflible que mes conjectures soient faufles.

Le doute du Dei fut bientôt éclairci. On conduisit chez lui les deux Chrétiens qu'il défiroit si fort depuis quelque tems d'avoir en fa puissance. Elvire étoie couchée sur le brancart où on l'avoit mi. se. Dom Sanchez marchoit à coté, & tenoit une de ses mains dans les fiennes. Dès que le Dei apperçut ces deux Infortunés, il leur dit d'un air doux: ne craignez rien; je vous pardonne; vous m'avez trompé; vous m'avez outragé; vous avez fui; ma vengeance cède à la conservation des jours d'Adelaïde. Elle vous à donné deux fois la vie ; & votre dureté, votre mauvaise foi reduit la sienne å l'extremité. Seigneur, dit Elvire, d'une voix foible & tremblante, Adelaïde, malgré fa passion, nous a peut-être moins condamnés que vous, parce qu'elle fa: voit des secrets que vous ignorez, & qui nous justifioient auprès d'elle. Mais faites', 's'il est possible, Seigneur , que je puisse parler à Adelaide & à Dom San. chez en particulier. Vous ne pouvez vous-même étre présent à cette conversation. Le tems preffe ; & peut-être depuis quatre jours que je fuis blessée, le

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Ciel ne m'a-t-il conservé la vie, que pour exécuter ce que j'ai médité, dès que j'ai reconnu que ma blessure étoit mortelle, & qu'on me conduisoit à Tunis. Non, vous ne mourrez point, s'écria Dom Sanchez. Le Ciel accordera votre guéri. son à mes veux. Votre blessure n'est point aussi dangereuse que vous le penfez. Les Chirurgiens ne desespérent point. Pourquoi voulez-vous ne les pas croire? Ne nous flattons point, dit Elvire. Ma foiblesse est redoublée depuis quelque tems; mais quel que soit mon sort, il m'est doux de mourir entre les bras d'un Epoux que j'adore, & dont je suis tendrement aimée. Votre tendrelle, Dom Sanchez, ne me laisse point sentir l'horreur de mes derniers momens.

Elvire fut interrompuë par Adelaïde. ' Elle avoit appris le retour de Dom Sanchez à Tunis, son arrivée dans le Palais, & le malheur survenu à son Epouse. Elle s'approcha d'Elvire, l'embrasla tendre. ment, & baignant son visage de fes larmes, ma chère Elvire, lui dit-elle, dans quel état vous vois-je ? Hélas ! que nous sommes vous & moi également le jouet des caprices de la plus rigoureuse For: tune!

L'E.

M 5

L'EMOTION qu'avoit caufé à Elvire la vuë d'Adelaïde la fit tomber en foiblefle. On craignit que cet évanouïssement ne terminât sa vie. Cependant, comme elle respiroit encore, Adelaïde ordonna qu'on la portât dans son appartement. Lorsqu'elleiy fut, à force de remèdes on la fit revenir à elle. Ma chère Adelaïde, ditelle en ouvrant les yeux, il est destiné que vous m'aurez accablé de bien-faits pendant tout le cours de ma vie, & que moi, je n'aurai pû vous prouver ma reconnoissance, que dans mes derniers mo: mens. Ordonnez que l'on nous laisse seules. Il faut que je profite des instans qui me restent. Adelaïde fit signe aux Efclaves & aux Médecins qui se trouvoient dans la Chambre de se retirer. Le Dei n'avoit point suivi dans l'appartement de fa Fille les deux infortunés Epoux. Ainsi Elvire eut la liberté d'expliquer ses sentimens. Approchez-vous de moi , dit-elle à Dom Sanchez qui verfoit un torrent de larmes. Donnez-moi cette main qui m'est si chère , & promettez-moi que vous m'accorderez la dernière grace que je vous demande. "Je l'exige de vous; & je mourrai le dé, sespoir dans le cæur, si vous me la refu

fez.

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