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m'aidez de vos conseils, & fi vous me conservez votre amitié.

ELVIRE embrasla tendrement Adelaïde, & après l'avoir assurée d'une amitié éternelle, & d'un zèle que rien ne pouroit diminuer; puis-je, lui dit-elle vous prier de m'apprendre par quel hazard l'Amour a séduit votre cour? Je vais, lui répondit Adelaïde, vous raconter l'Histoire la plus singulière, & qui peut servir de preuve qu'il n'est point de cæur , quelque précaution que l'on prenne, qui foit à l'abri des traits de l'A

Vous vous rapellerez sans doute que le second jour que nous fumes arrivées dans cette Maison de Campagne, j'allai me promener toute seule dans le Bosquet qui termine les Jardins du coté de la Mer? J'apperçus un Elclave qui arrosoit des fleurs. Sa phisionomie me frappa. Il est fait, belle Elvire , pardonnez ces expressions à ma tendresse, comme on dépeint l'Amour. Sa phisionomie est douce & fpirituelle, fes yeux sont remplis de feu, ses traits font réguliers, sa taille est avantageuse, l'habillement d'Esclave n'ôte rien à la noblesse de son air. Je le regardai avec

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un plaisir dont je ne démêlai point d'abord la cause. Je restai près d'un quarc d'heure à le considérer fans sortir de la place où j'étois. Je craignois, si je venois à marcher, si je faisois le moindre bruit, qu'il ne m'aperçut , & qu'apréhendant d'être puni pour s'être rencontré dans le même lieu où j'étois, il ne se retirât. Cependant plus je le voyois, & plus je trouvois du plaisir à le voir. Je ne pus resister à la tentation de m'avancer un peu plus vers lui pour le mieux examiner. Je me glisfai derrière les arbres, & je m'approchai assez près pour avaler à longs traits le poison qui s'est répandu dans mon cæur. Ha! ma chè. re Elvire, que cet Esclave me parut aimable! J'aurois passé le reste de la journée à le contempler; mais l'idée de le revoir tous les jours au même endroit sans qu'il s'en aperçut, m'obligea à me re. tirer le plus doucement qu'il me fut porsible pour n'être point découverte. Je ne manquai pas le lendemain å la meme heure de me rendre dans le Bofquet. Je le vis encore ; je le considérai attentivement; je le trouvai plus beau que le premier jour. Mon Amour prit de nouvelles forces. Je. commençai à

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connoitre mon égarement. J'en rougis de honte & de dépit; je voulus fuir, mais il n'étoit plus tems; je ne pus jamais m'arracher du Bosquet; je m'y arrê. tai beaucoup plus que la première fois. Enfin, que vous dirai-je , belle Elvire ? Je n'ai jamais manqué un seul jour d'aller admirer mon Amant. Mais hier l'Amour acheva de me priver de ma raifon. Je trouvai l’Esclave assis, regardant le Ciel tristement, & verfant des larmes. Il me sembla l'ouïr parler; mais je ne pus entendre ce qu'il difoit. Sans doute il se plaignoit du fort qu'il éprou

Si quelqu'un fut jamais fait pour n'être point Esclave, c'est lui. Il semble étre né pour donner des fers, & non pour en porter. Si j'ôsois, ma chère El. vire, vous ouvrir le fond de mon cour; si j'ôfois vous déclarer des sentimens que je crains que vous ne condamniez. Mais pourquoi appréhenderois-je de vous dire mes plus secrettes pensées ? N'êtes-vous pas celte Elvire qui m'a juré une amitié éternelle, cette Elvire qui a pitié de l'état où elle me voit? Oui, ma chère, je ne veux rien vous cacher. Si voụs voulez m'aider, & que le Ciel favorise mes desseins, je romprai les fers de mon

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Amant,

Amant, je vous rendrai la liberté, & je deviendrai la Personne du monde la plus heureuse. Vous m'avez fi souvent parlé du bonheur dont jouïssoient les Femmes Européennes. Ce bonheur , si je pouvois le partager avec mon Avant, me paroîtroit cent fois plus précieux, que l'état où je vis aujourd'hui. Je suis Fille de Souverain, il est vrai; mais je n'en suis pas moins Esclave. Mes jours s'écoulent dans une triste solitude. Si je reste dans ce Pays , je deviendrai un jour le partage d'un Mari jaloux, barbare; qui partagera son coeur entre moi & un nombre de Ri. vales; peut-être me donnera-t-il la douleur de me préferer la dernière de ses Esclaves. D'ailleurs, le cæur plain d'une Passion aussi forte que l'est celle que je sens, je ne regarderois jamais un Epoux que comme un Tyran odieux. Croyezmoi, chère Elvire, profitons de l'occa. fion : saisissons le moment, vous de recouvrer votre liberté, & moi de pofTeder pour toujours mon Amant. Nous fommes encore dans cette Maison pour fix semaines : employons-les à notre bonheur. Parlez à mon Amant; fondez-le; voyez si nous pouvons compter sur lui. Assurezle que je l'adore. Quand un coeur aime aussi

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projet aufli hardi. 126 H I Ś TO IR E DE tendrement, aussi fortement que le mien, la contrainte n'est plus de faison, & le déguisement est un crime. S'il veut m'enlever, je lui en donnerai les moyens. Nous partirons tous trois pour l'Espagne. J'emporterai assez d'or & de diamans pour vous rendre riches tous deux.

ELVIRE avoit été agitée de tant de différens mouvemens en entendant parler Adelaïde, qu'elle n'avoit point fongé à l'interrompre. L'idée de retourner en. Espagne, de pouvoir apprendre des nouvelles de son cher Epoux; l'espoir de lui rendre-la liberté, & d'etre réunie avec lui; tout cela l'avoit d'abord affectée au point qu'elle n'auroit pas balance d'accepter le parti qu'on lui offroit. Mais des réflexions fâcheuses fuccedoient à ses desirs flatteurs. Elle trembloit qu'un ne fut découvert; qu'elle n'essuyât toute la rigueur du courroux du Dei; & que la tentative qu'elle feroit pour se procurer la liberté, ne rendit inutiles les foins qu'elle pensoit que Dom Sanchez devoit se donner pour la lui procurer. Elle n'avoit eu aucune connoiffance du malheur arrivé à son Père; elle espéroit toujours que fes maux finiroient. L'embarras

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