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Dom Sánchez jusqu'au moment qu'elle cesla de le voir.

APRÈS le départ d'Elvire, Dom San. chez resta immobile, & entièrement abforbé dans son desespoir. On fit le partage des Prisonniers, sans qu'il s'en apperçût, quoiqu'il y fut présent. Il n'en eut connoissance que, lorsqu'étant échu à un Pilote Corsaire qui demeuroit ordinairement à Portofarino, Port de Mer à huit ou dix-mille de Tunis, son nouveau Maia tre l'avertit de se tenir prêt à partir lei lendemain. Doin Sanchez fut fàché d'être obligé de s'éloigner de Tunis. Il laissoit dans cette Ville ce qu'il avoit de plus cher au Monde. Mais fachant qu'il n'auroit pu voir Elvire, quoiqu'il eut vé . cu dans le même endroit qu'elle , & considerant qu'il étoit encore plus à portée d'avoir des nouvelles d'Espagne dans la Ville où il alloit, qu'il ne l'auroit été à Tunis , il fe consola de ce nouveau défa«. grément que lui caufoit fa mauvaife fortune, tous les autres Espagnols, hors lui feul, étant restés à Tunis.

LORSQUE Dom Sanchez fut arrivé à Portofarino, il tâcha d'adoucir la rigueur de son esclavage en gagnant l'amitié de fon Maître. Il entendoit parfaitement

l'art

l'art de cultiver les fleurs. Le Corsaire, avoit un fort beau jardin. Dom Sanchez en prit soin, & réussit si bien, que Benazira (c'étoit ainli qu'on appelloit fon Patron) l'aima bientôt véritablement. Ce fut une confolation pour Dom Sanchez. Il en avoit besoin dans l'état où il se trouvoit. Il avoit écrit en Espagne, & ne recevoit point de nouvelles. Il ne savoit à quoi attribuer le silence des Parens de fon Epouse; car pour les fiens ils n'étoient point en état de pouvoir fournir sa rançon. Il se trouvoit dans cette triste situation , lorsqu'un nouveau malheur vint se joindre à tous ceux qui l'accabloient déja. Il apprit que le Père de fon Epouse avoit eu des démêlés avec un Prêtre pour des affaires d'intérêt, & que l'ayant fait condamner par les Juges séculiers, le Prêtre de qui il avoit été autrefois intime Ami, & qui connoisfoit ses sentimens & le fond de son cœur, l'avoit accusé à l'Inquisition d'avoir tenu des propos licentieux sur la Religion. On l'avoit arrêté, condamné à deux ans de prison , & à une amende fi considerable, qu'elle excédoit la valeur de tout fon bien. Par ce funefte accident, Dom Sanchez perdoit presque l'espoir de for

nes.

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tir d'esclavage. Près de quatre mois s'étoient écoulés depuis qu'il étoit à Portofarino. Ces quatre mois lui avoient paru quatre Siécles de tourmens & de pei

Son Maître qui n'ignoroit pas le sujet de fa tristesse, tâchoit de la diminuer par les bonnes manières qu'il avoit pour lui. Il le considéroit plutôt comme un Ami, que comme un Esclave. Il ne l’employoit uniquement qu'à cultiver les fleurs de son jardin. Quelque doux que fut cet emploi, il devoit cependant paroître dur à un Homme tel

que

Dom Sanchez. On conçoit sans peine qu'un Officier élevé & nourri parmi des Gens de distinction qui ont accoutumé de regarder avec mépris les Personnes destinées à servir les autres par le malheur de leur naissance, souffre toujours de se trouver dans un état qu'il considère comme honteux. Les seuls vrais Philosophes peu. vent suporter tranquillement une pareille disgrace. Ils se font fait un usage de regarder tous les Hommes comme égaux. Ils sont aussi fermes, aussi grands, aufli généreux dans les fers, qu'ils le se roient sur le Thrône. L'Amour fit pour Dom Sanchez ce qu'auroit pu faire la Philosophie. La tendresse qu'il ressen

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toit pour la chère Elvire , le rendoit insensible à toute autre chose. Il ne s'apercevoit qu'il étoit Esclave, que parce qu'il se trouvoit éloigné d'elle, & qu'il craignoit de ne plus la revoir. Ce n'étoit ni les grandeurs, ni les richesses, ni l'Efpagne qu'il regretoit ; c'étoit fa chère Elvire. Ceux qui ont ressenti de grandes Passions, & qui ont aimé avec cette vivacité qui fait le caractère de la véritable tendresse, . se sont sans doute apperçûs plus d'une fois, que toutes leurs actions tendoient uniquement à ce qui avoit quelque raport à l'Objet qu'ils aimoient. Un coeur où l'Amour regne en maitre, ne voit, n'agit , ne parle, que par les impressions qu'il reçoit de ce même Amour. L'Ambition dans ce caur n'est plus une Passion de s'élever audeffus des autres par le plaisir de leur commander'; c'est une envie de paroître plus estimable & d'être plus consideré de fa Maitrefle. Il en est de même des autres Paslions : elles deviennent dans un Homme véritablement amoureux des de sirs qui tendent tous au même but.

PENDANT que Dom Sanchez insenfible à tous ses maux n'étoit tourmenté que de celui d'être - éloigné de fa chère

Elvire,

Elvire, cette tendre Epouse éprouvoit le même fort. : Elle avoit d'abord plû à la Fille du Dei qui l'avoit traitée avec tou: te l'amitié polfible. Elle avoit obtenu de fon Père qu'elle seroit toujours avec elle. Elvire ne sentoit pas le poids de l'esclavage; mais elle étoit accablée par la douleur que lui causoit l'absence de Dom Sanchez. Elle ignoroit ce qu'il étoit devenu. Renfermée dans le fond d'un Palais, elle n'avoit vû depuis qu'elle y étoit, que des Femmes captives comme elle, & que des Eunuques destinés à les garder, & à leur interdire tout commerce avec le reste des Humains. Ses chagrins écoient trop violens pour qu'elt le pût se contraindre. Elle yerfoit fou, vent des larmes qu'essuyoit la belle Ade. laïde. C'étoit ainsi qu'on apelloit la Fille du Dei. Je vous aime, difoit-elle à Elvire , autant que si vous étiez ma Sæur, Calmez votre douleur : je tâcherai de rendre votre séjour dans le Serrail le moins triste qu'il sera possible. Quelque fois Adelaïde demandoit à Elvire la caufe de ses chagrins; mais elle croyoit ne devoir point découvrir sa naisfance & fa condition, craignant que le Deine vint à en avoir sonnoifance, & qu'il ne

de.

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