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donnons pour mériter l'estime des honêtes Gens, ont un but réel. Mais ceux que nous prenons pour obtenir des louanges quand nous n'y serons plus sensibles, me paroissent aulli ridicules qu'à vous. Je vous avoue naturellement que si je n'espérois que d'être approuvé après ma mort, je prendrois beaucoup moins de peine, que je n'en ai prisjusques-ici pour mériter les suffrages du Public, & des Gens avec qui je vis journellement.

Je ne trouve de véritable bien que celui qui flatte mes sens & mon esprit.' L'estime de mes Contemporains m'affecte, me touche, me satisfait. Celle de la Postérité me paroit un beau songe ; mais ce n'est qu'un fonge qui finira dès que je mourrai. Jouïssons du moment présent, sans nous inquiéter de l'avenir. Suivons le précepte du sage & fpirituel Horace; & disons avec lui: que celui-là seul est heureux & maître de lui-même, qui peut dire chaque jour : j'ai vécu. Vivons donc. Eloignons, autant qu'il nous est possible, tes foins & les inquiétudes. Songeons sans cesse que l'heure perduë ne se retrouve plus, & que les plaisirs de ce Monde ne peuvent nous toucher que pendant le tems que nous y restons. Aimons 6. Tom. I.

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constamment la Vertu pour la satisfaction qu'elle nous donne, & non par l'espérance qu'elle immortalisera notre mémoire chez les Hommes. Je suis &c.

ADELAIDE,

Nouvelle Africaine,

PAR MADEMOISELLE CO**.

A

PRE'S deux ans d'amour , de pei,

nes & de foins, Dom Sanchez, Gentil. Homme Espagnol, avoit obtenu sa Mai. trefle en mariage. Les Parens de cette belle Personne s'étoient opposés assez long-tems au bonheur de Dom Sanchez. Ils trouvoient qu'il avoit peu de bien ; mais ayant été nommé Colonel d'un Ré giment de Dragons , en faveur de ce grade, & dans l'espoir du rang où il pouvoit parvenir, ils confentirent à lui accorder leur Fille.

Le mariage, loin de diminuer la tendresse de Dom Sanchez, lui donna de nouvelles forces. La possession d'Elvire lui paroissoit un bien inestimable. Il étoit dans ces sentimens , lorsqu'il reçut l'ordre

de

de partir pour Ceuta.. Il devait rester selon toutes les apparences dans cette Ville plus d'une année. L'idée de se séparer d'Elvire pour un tems qui lui paroissoit aussi long, l'accabloit de douleur. Quelque peine qu'il eut d'expofer aux dangers de la Mer ce qu'il avoit de plus précieux, il résolut de mener fon Epouse avec lui. Elvire l'y détermina entièrement. Elle ne pouvoit fuporter l'absence d'un Mari qu'elle adoroit. Elle lui témoignait sa peine par ses pleurs. Quand Dom Sanchez n'auroit point songé à faire voyager en Afrique fon Epou: se, il en eut pris la résolution pour tarir des larmes qui lui étoient si chères. Il s'embarqua donc avec elle à Cadix. II comptoit faire le trajet en moins de 24. heures. La Forcune en avoit disposé au. trement. Un sort fatal étoit reservé à ces tendres Epoux. Ils étoient destinés aux maux les plus cruels.

Un Pirate Tuniffien attaqua le Vais seau fur lequel étoit Elvire & Dom San. chez. Après un Combat assez long, & dans lequel Dom Sanchez fit des actions d'une valeur héroïque, le Pirate fe rendit maître du Vaisseau Espagnol. Qu'on se figure la douleur d’Elvire, & le désespoir

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de Dom Sanchez. Il étoit bleflé au brass Sa tendre Epouse étoit auprès de lui, lorsque les Corsaires entrèrent dans le Bâtiment. Le Capitaine Tunissien fut frapé de l'air noble de Dom Sanchez, & de la beauté d'Elvire. Quelque peu affables que soient les Gens de son espèce, il fentit tout-à-coup une partie de sa fureur s'évanouir. Il parla d'une manière fort douce à ces illustres Malheureux. Il ordonna qu'on prit soin de Dom Sanchez & qu'on pensat fa blessure.

LES Pirates, contens de leur prise, firent toute vers Tunis. A peine y furentils arrivés, qu'ils partagèrent le butin & les Esclaves. Elvire & Dom Sanchez n'avoient pas été séparés pendant le Voyage. Ils avoient espéré qu'ils ne le feroient pas à Tunis. Le Capitaine les avoit flattés qu'ils seroient vendus au même Mai

Mais en débarquant les Prisonniers, & en les présentant au Dei, selon la cou: tume du Païs, afin qu'il choisit en qualité de Souverain ceux dont il pouvoit avoir besoin, la beauté d'Elvire fic fon malheur & celui de Dom Sanchez. Le Prince, charmé de l'air noble de cette Espagnole, résolut de la placer auprès de fa Fille unique qu'il aimoit extrêmement. Il

tre.

Or.

ordonna qu'on la conduisit dans son Serrail, & permit aux Corsaires de disposer à leur gré des autres Esclaves.

LORSQUE le Dei se fut retiré, & que l'on cut annoncé à Elvire la funeste nouvelle qu'elle alloit être séparée de son Epoux, elle pensa expirer de douleur. D'épais nuages couvrirent ses yeux; la voix lui manqua; elle ne put prononcer que ces mots en tombant évanouïe dans les bras de fon Epoux: Laissez-moi mourir : la mort seule peut me sauver du malheur qui m'attend. Dom Sanchez étoit encore plus malheureux que fon Epouse. L'évanouissement dans lequel elle étoit tombée suspendoit le cours de sa douleur. Mais la connoiffance qu'il conservoit dans une situation aufli triste lui fai: foit sentir toute la rigueur du fort qui l'accabloit. Il fut cent fois tenté de se saisir du poignard d'un Turc qui étoit auprès de lui,

& de se donner la mort. Si l'état où il voyoit Elvire ne l’eut retenu, il eut mis fin à son infortune. Son Ame flottoit entre le desespoir & la pitié. Il considéroit Elvire qu'il alloit perdre, Elvire dont il alloit être séparé pour toujours, Elvire qu'il adoroit, Elvire du malheur de laquelle il étoit la cause inno

cente.

G 3

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