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de fausses couleurs ; il devoit le prouver par des exemples incontestables. Du reste, ce qu'il dit: la Bruyère ne représente les gens que par leur chant côté , prouve nettement qu'il n'a pas examiné ces caractères de fort près, et qu'on auroit tort de s'en rapporter au jugement qu'il en fait. On n'a qu'à voir quelques-uns de ces caractères pour être convaincu que la Bruyère s'y fait un plaisir de rendre justice au mérite des personnes qu'il a voulu peindre, et que, bien loin de ne faire voir les gens que par leur méchant côté, il représente aussi naïvement et avec des couleurs pour le moins aussi vives, leurs belles qualités que leurs défauts. C'est ce qu'il sera aisé de voir par quelques exemples.

Vigneul-Marville veut que sous le nom de Théodas, la Bruyère nous ait fait le portrait de Santeuil, chanoine régulier de S. Victor, l'un des plus excellens poëtes Latins qui aient paru en France dans le dix-septième siècle. On dit la même chose dans le (*) Menagiana , et je n'ai pas de peine à le croire : car outre que la Bruyère donne à son Théodas un génie extraordinaire pour la poésie latine, il y a dans sa peinture quelques autres traits qui ne peuvent guère convenir qu'à Santeuil. Je n'ai garde pourtant de l'assurer aussi positivement qu'on a fait dans le Menagiana et dans les Mélanges

(*) Tome II, page 378, édit. de Paris, 1715.

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d'histoire et de littérature : car je ne saurois le prouver à ceux qui voudroient en douter, après ce que je viens de dire. Mais supposé que la Bruyère nous l'ait avoué lui - même, voyons si l'on en pourra conclure avec Vigneul - Marville que la Bruyère n'a fait voir les personnes particulières qu'il a voulu peindre que par ce qu'elles avoient de mauvais , sans prendre aucune connoissance de leurs bonnes

qualités. La première ligne va nous convaincre visiblement du contraire. «Concevez, dit la Bruyère (*) » en parlant de Théodas, ou si l'on veut de San» teuil, concevez un homme facile, doux, com» plaisant, traitable, et tout d'un coup violent

colère , fougieux, capricieux. Imaginez-vous un » homme simple , ingénu, crédule, badin, volage, » un enfant en cheveux gris; mais permettez-lui » de se recueillir, ou plutôt de se livrer à un génie » qui agit en lui, j'ose dire sans qu'il y prenne » part, et comme à son insu; quelle verve ! quelle » élévation ! quelles images ! quelle latinité! Parlez» vous d'une même personne, me direz - vous ? » Oui, du même, de Théodas, de lui seul. Il crie, » il s'agite, il se roule à terre, il se relève, il tonne » il éclate; et du milieu de cette tempête , il sort une » lumière qui brille et qui réjouit : disons-le sans » figure , il parle comme un fou, et pense comme

(*) Caractères de ce siècle, chap. XII, intitulé : Des Jugeinens,

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» un homme sage: il dit ridiculement des choses » vraies , et follement des choses sensées et raison» nables; on est surpris de voir naître et éclorre » le bon sens du sein de la bouffonnerie, parmi » les grimaces et les contorsions : qu'ajouterai-je » davantage ? il dit et il fait mieux qu'il ne sait ; » ce sont en lui comme deux ames qui ne se con. » noissent point, qui ne dépendent point l'une de » l'autre , qui ont chacune leur tour, ou leurs » fonctions toutes séparées. Il manqueroit un trait» à cette peinture surprenante, si j'oubliois de dire » qu'il est tout à la fois avide et insatiable de » louanges, prêt de se jetter aux yeux de ses cri» tiques, et dans le fond assez docile pour profiter » de leur censure. Je commence à me persuader » moi-même que j'ai fait le portrait de deux per» sonnages tout differens : il ne seroit pas même »impossible d'en trouver un troisième dans Théodas, » car il est bon homme, il est plaisant homme, » et il est excellent homme ». N'est-ce donc là représenter les gens que par ce qu'ils ont de mauvais ? Mais plutôt , qui ne voudroit avoir les petits défąuts que la Bruyère remarque dans Théodas, à condition de mériter les louanges qu'il lui donne : J'en fais juge Vigneul-Marville lui-même.

Voici un autre portrait dans les Caractères de ce siècle qui ne convient qu'à yine seule personne (*).

(*) Clap, XII, des Jugemens,

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* Un homme paroît grossier, lourd, stupide, il ne » sait pas parler ni raconter ce qu'il vient de voir: » s'il se met à écrire, c'est le modèle des bons » contes; il fait parler les animaux, les arbres, les

pierres, tout ce qui ne parle point; ce n'est que » légéreté, qu'élégance, que beau naturel, et que » délicatesse dans ses ouvrages ». A ces traits on reconnoît le célèbre la Fontaine, ce parfait original dans l'art de raconter, en quoi il a surpassé de beaucoup tous ceux qui l'ont précédé, et n'aura peut-être jamais d'égal. Mais n'est-il représenté dans ce tableau que par ce qu'il avoit de mauvais ? C'est justement tout le contraire : car si l'on nous dit d'un côté qu'il paroissoit grossicr, lourd, stupide, (ce qu'il a eu de commun avec le prince des poëtes (*) Latins), on nous fait bientôt voir que c'étoit une apparence trompeuse , et que sous cet extérieur peu prévenant étoit caché un génie extraordinaire et inimitable que le peintre se fait un plaisir de nous montrer dans le plus beau jour qu'il étoit possible de lui donner; de sorte que dans le temps qu’on admire toutes ces rares qualités réunies dans un seul sujet, on n'est pas moins charmé de la

(*) Virgile, dont on a dit aussi qu'il étoit fort pesant en conversation, et presque semblable à un homme du commun et sans lettres: Sermone tardissimum ac penè indocto similem Melissus tradidit. C'est ce que vous trouverez dans sa vic ert autant de termes,

pénétration de celui qui les a si bien conçues, et de son adresse à nous les peindre si vivement. Mais la sincérité n'est pas moins louable dans cette occasion que son discernement: car s'il est vrai comme dit (1) le duc de la Rochefoucault, que c'est en quelque sorte se donner part aux belles actions que de les louer de bon cæur , la Bruyère mérite sans doute de grandes louanges pour celles qu'il donne de si bonne grace à ceux qui en sont dignes.

J'avoue qu'il n'oublie pas les défauts de ceux dont il fait si bien valoir les belles qualités. Mais il ne pouvoit faire autrement, s'il vouloit nous les montrer tout entiers. Car si l'on ne représente les hommes que par ce qu'ils ont de bon, on ne peut non plus les faire connoître, qu’un peintre qui , voulant nous représenter l'air du Roi de Suède , se contenteroit de nous peindre son front, ou qui n'ayant vu que le front (2) de ce jeune vainqueur, peindroit de fantaisie tout le reste du visage. Un historien ne dit-il

que

du bien de son héros, c'est un lâche flatteur, ou bien il manque de mémoires : qu'il fasse de nouvelles perquisitions avant que de publier son ouvrage. Car enfin, s'il y a une maxime générale sans exception, c'est sans doute celle-ci :

(1) Dans ses réflexions morales.

(2) Ceci a été imprimé pour la première fois en 1702, long-temps avant la bataille de Pultava,

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