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Voilà la nouvelle des champs. Après un rude hiver et trois mois de fâcheux temps, pendant lesquels on n'a pu faire charrois ni labours', l'année s'ouvre enfin, les travaux reprennent leur

cours.

:- Charles Avenet est en prison pour avoir parlé aux soldats. Revenant hier de Sainte-Maure, il rencontra quelques soldats et les mena au cabaret. Ils furent bientôt bons amis ; Avenet a servi long-temps. Il est' membre, non chevalier de la Légion-d'honneur. En buvant bouteille : Camarades, leur dit-il, qu'il ne vous déplaise, où allez-vous le sac au dos ? A l'armée, dirent ces jeunes gens. Fort bien ; et demandant une' seconde bouteille: Qu'allez-vous faire? Eh! mais, la guerre apparemment. Fort bien, répond Avenet. A la troisième bouteille : Çà, dites-moi, pour qui allez-vous faire la guerre? Ils se mirent à rire: On parla des affaires. Deux gendarmes étaient là qui, connaissant Avenet, l'appellent et lui disent : Va-t'en, Avenet; va-t'en. Il les crut, s'en alla, les gendarmes aussi. Mais il revint bientôt, rejoignit ses convives et reprit son propos. Alors on l'arrêta. C'étaient d'autres gendarmes. On l'a mis au cachot. Le cas est grave. Il a dit ce qui se dit entre soldats après trois bouteilles bues.

— 'Les vaches ne se vendent point. Les filles étaient chères à l'assemblée de Véretz , les gar- , çons hors de prix. On n'en saurait avoir. Tous.et toutes se marient a cause de la conscription. Deux cents francs un garçon! sans le denier à Dieu, sabots, blouse et chapeau pour la premiere année. Une fille vingt-cinq écus. La petite Madelon les refuse de Jean Bedout, encore ne sait-elle boulanger ni traire.

- On voit dans nos 'campagnes des gens qui, ne gagnant rien , dépensent gros, étrangers, inconnus. L'un, marchand d'allumettes, l'autre, venu pour vendre un cheval qui vaut vingt francs, s'établissent à l'auberge et mangent dix francs par jour. Ils font des connaissances, jouent et paient à boire les dimanches, les jours de fête ou d'assemblée. Ils parlent des Bourbons, de la guerre d'Espagne, causent et font causer. C'est leur état. Pour cela ils vont par les villages, non pour aucun négoce. On appelle ces gens, à la ville, des mouchards; à l'armée, des espions ; la cour, des agens secrets ; aux champs, ils n'ont point de nom encore, n'étant connus que depuis peu. Ils s'étendent, se répandent à mesure que la . morale publique s'organise.

M. le maire est le télégraphe de notre commune; en le voyant on sait tous les événemen's. Lorsqu'il nous salue , c'est que l'armée de la Foi a reçu quelque échec; bonjour de lui veut dire une défaite là-bas. Passe-t-il droit et fier? lá bataille est gagnée ; il marche sur Madrid, enfonce son chapeau pour entrer dans la ville capitale

à

des Espagnes. Que demain on l'en chasse, il nous embrassera , touchera dans la main, amis comme devant. D'un jour à l'autre il change, et du soir au matin est affable ou brutal. Cela ne peut durer; on attend des nouvelles, et, selon la tournure que prendront les affaires, on élargira la prison ou les prisonniers.

Pierre Moreau et sa femme sont morts âgés de vingt-cinq ans. Trop de travail les a tués ainsi que beaucoup d'autres. On dit travailler comme un nègre, comme un forçat; il faudrait : travailler comme un homme libre.

Milon fut quatre ans en prison pour son opinion, au temps de 1815; sa femme, cependant, et sa fille moururent; il en sortịt ruiné, corrige non; son opinion est la même qu'auparavant, ou pire. Ce qu'il n'aimait pas, il l’abhorre à présent. Ils sont dans la commune dix mal

pensans que le maire fit arrêter un jour, et qui souffrirent long-temps; en mémoire de quoi ; tous les ans, le 2 mai, ils font ensemble un repas. On n'y boit point à la santé du maire ni du gouvernement. Le 2 mai, cette année, ils étaient chez Bourdon , à l'auberge du Cygne, et, leur banquet fini, déjà se levaient de table , quand le maire passant, Milon qui l'aperçut le montra aux autres; chacun se mord le bout du doigt. Quelques momens après, soit hasard ou dessein , survint le garde-champêtre. Milon, sans dire gare, tombe

sur lui , le chasse à coups de pied , de poing , et le poursuit dehors, l'appelant espion, mouchard. Celui-là s'en allait mal mené du combat; arrive Métayer ou monsieur Métayer, car il a terre et vigne. Milon va droit à lui : Êtes-vous royaliste? Oui, répond Métayer. L'autre, d'un revers de main, le jette contre la porte et voulait redoubler ; mais l'hôte le retint. Voilà une grosse affaire. Milon se cache et fait bien. Les battus cependant n'ont point porté de plainte; l'un garde son soufflet , l'autre ses horions. Le maire ne dit mot. Qu'en sera-t-il? on ne sait. Il faut voir ce que fera notre armée en Espagne pour les révérends pères jésuites..

- Le curé d'Azai, jeune homme qui empêche de danser et de travailler le dimanche, est bien avec l'autorité, mais mal avec ses paroissiens. Il perd deux cents francs de la commune, que le conseil assemblé lui retire cette année; résolution hardie, presque séditieuse. Ceux qui l'ont proposée ; soutenue et votée, pourront ne s'en pas bien trouver. A Véretz, au contraire, on donne un supplément au curé qui laisse danser, brouillé avec l'autorité. Les deux communes pensent de même. Rien ne fait tant de tort aux prêtres que l'appui du gouvernement : rien ne les recommande comme la haine du

gouvernement. -Simon Gabelin , ne voulant point aller à l'armée', a vendu tout son bien pour acheter un

homme, et se fait remplacer. Il avait trois bons quartiers de vigne et un demi-arpent de terre joignant sa maison. Il a fait de tout dix-huit cents francs et emprunte le reste ( car il lui faut cent louis.), espérant regagner cela par son travail de maréchal ferrant. On a eu beau lui remontrer qu'il travaillerait à l'armée, gagnerait plus qu'ici, et reviendrait un jour ayant, outre son bien, bonne somme de deniers, il ne veut point, dit-il, faire la guerre à Malmort. Malmort est en Espagne avec trois cent mille hommes, cent mille pièces de canon et son fils.

A Amboise on plantait la croix dimanche passé, en grande pompe. Monseigneur y était, non pas notre archevêque, mais le coadjuteur, tous les curés des environs. et un concours de spectateurs. La fête fut belle. Dans cette foule trois carabiniers se trouvaient en sale veste d’écurie, bonnet de police sur la tête. Un mission. naire les voit, leur crie : Bas le bonnet. Eux font la sourde oreille. Même cri, même contenance. Carabiniers ne s'émeuvent non plus que si on eût parlé à d'autres. Le prélat en colère arrête sa procession; le clergé, les dévots cessent leurs litanies. Le peuple regardait. Les gendarmes enfin, car toute scène en France finit par les gendarmes, empoignent mes mutins, les mènent en prison. Ils gardèrent leur bonnet. Le soldat est du peuple et n'a point de dévotion.

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