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PROCES

DE

PAUL-LOUIS COURIER.

(1821.)

Assez de gens connaissent la brochure intitulée : Simple Discours. Lorsqu'elle parut, on la Int; et déjà on n'y pensait plus , quand le gouvernement s'avisa de réveiller l'attention publique sur cette bagatelle oubliée, en persécutant son auteur qui. vivait aux champs, loin de Paris. Le pauvre homme, étant à labourer un jour, reçut un long papier, signé Jacquinot Pampelune , dans lequel on l'accusait d'avoir offensé la morale publique, en disant que la courautrefois ne vivait pas exemplairement; d'avoir en même temps offensé la

personne du roi, et, de ce non content, provoqué à offenser ladite personne. A raison de quoi Jacquinot proposait de le mettre en prison et ly retenir douze années; savoir : deux ans

la morale, cinq ans pour la personne du roi, et cinq pour la provocation. Si jamais honıme tomba des

pour

nues, ce fut Paul-Louis, à la lecture de ce papier timbré. Il quitte ses boeufs, sa charrue, et s'en vient courant à Paris, où il trouve tous ses amis non moins surpris de la colère de ce monsieur de Pampelune, et en grand émoi la plupart. Il n'alla point voir Jacquinot, comme lui conseillaient quelques-uns, ni le substitut de Jacquinot, qu'on lui recommandait de voir aussi, ni le président, ni les juges, ni leurs suppléans, ni leurs clercs, non qu'il ne les crût honnêtes gens et de fort bonne compagnie, mais c'est qu'il n'avait point envie de nouvelles connaissances. Il se tint coi; il attendit, et bientôt il sut que Jacquinot, ayant dů premièrement faire approuver son accusation par un tribunal, ne sais quel, les juges lui avaient rayé l'offense à la personne du roi et la provocation d'offense. C'était le meilleur et le plus beau de son papier réquisitoire; chose fâcheuse pour Pampelune; bonne affaire pour Paul-Louis, qui en eut la joie qu'on peut croire, se voyant acquitté par-là de dix ans de prison sur douze, et néanmoins encore inquiet de ces deux qui restaient, se fût accommodé à un an avec Jacquinot, pour n'en entendre plus parler, s'il n'eût trouvé MBerville, jeune avocat déjà célèbre, qui lui défendit de transiger, se faisant fort de le tirer de là. Votre cause, lui disait-il, est imperdable de tout point; il n'y en eut jamais de pareille , et je défie M. Régley de faire un jury qui vous con

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damne. Où M. Régley trouvera-t-il douze individus. qui déclarent que vous offensez la morale en copiant les prédicateurs ? que vous corrompez les moeurs publiques en blâmant les moeurs corrompues et la dépravation des cours? Régley n'aura jamais douze hommes qui fassent cette déclaration, qui se chargent de cet opprobre. Allez, : : bonhomme, laissez-moi faire, et, si l'on vous condamne, je me mets en prison pour vous.

Paul-Louis toutefois doutait un peu. Maître Berville, se disait-il, est dans l'âge où l'on s'imagine que le bon sens et l'équité ont quelque part aux affaires du monde; où l'on ne saurait croire

encore

Les hommes assez vils, scélérats et pervers,
Pour faire une injustice aux yeux de l'univers '.

Or, comme, dans cette opinion qu'il a du monde en général, il se trompe" visiblement, il pourrait bien se tromper aussi dans son opinion sur le cas particulier dont il s'agit. Ainsi raisonnait PaulLouis; et cependant écoutait le jeune homme bien disant, auquel à la fin il s'en remet, lui confiant sa cause imperdable. Il la perdit, comme on va le voir; il fut condamné tout d'une voix, déclaré coupable du fait et des circonstances par les jurés, choisis, triés, tous gens de bien, pro

i Molière.

priétaires, ayant, dit-on, pignon sur rue, et de probité non suspecte. Mais, par la clémence des juges, il n'a que pour deux mois de prison : cela est un peu différent des douze ans de maître Jacquinot, qui, à ce que l'on dit, en est piqué au vif, et promet de s'en venger sur le premier auteur, ayant quelque talent, qui lui tombera entre les mains. De fait, pour un écrit tel que le Simple Discours, goûté aussi généralement et approuvé de tout le monde, on ne pouvait guère eu être quitte à meilleur marché aujourd'hui.

Ce fut le 28 août dernier, au lieu ordinaire des séances de la cour d'assises, que la cause appelée, comme on dit au barreau, l'accusé comparut. La salle était pleine. On "jugea d'abord un jeune homme qui avait fait quelques sottises, à ce qu'il paraissait du moins, ayant perdu tout son argent dans une maison privilégiée du gouvernement, avec des femmes protégées, taxées par le gouverneinent, après quoi le gouvernement accusa Paul-Louis, vigneron, d'offense à la morale,

publique, pour avoir écrit un discours contre la débauche; mais il faut conter tout par ordre. On lut l'acte d'accusation, puis le président prit la parole, et interrogea Paul-Louis.

Le président. Votre nom. Courier. Paul-Louis Courier. Le président. Votre état? Courier. Vigneron. .

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