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rable ignoré dans son atelier, de quelques guepilles fait une colle, et, de cette colle, du papier qu'un autre rêve de gaufrer avec un peu de noir; et voilà le monde bouleversé, les vieilles monarchies ébranlées, les canonicats en péril. Diabolique industrie! rage de travailler, au lieu de chơiner les saints et de faire pénitence! il n'y a de bons que les moines, comme dit M. de Coussergue, la noblesse présentée, et messieurs les laquais. Tout le reste est perverti, tout le reste raisonne, ou bientôt raisonnera. Les petits enfans savent que deux et deux font quatre. O tempora! ó mores! O M. Clauzel de Coussergue, ô Marcassus de Marcellus !

Tant il y a qu'il n'y a plus qu'un moyen de gouverner, surtout depuis qu'un autre émissaire de l'enfer a trouvé cette autre invention de distribuer chaque matin à vingt ou' trente mille abonnés une feuille où se lit tout ce que le monde dit et pense , et les projets des gouvernans et les craintes des gouvernés. Si cet abus continuait, que pourrait entreprendre la cour, qui ne fût contrôlé d'avance, examiné, jugé, critiqué, apprécié ? Le public se mêlerait de tout, voudrait fourrer dans tout son petit intérêt, compterait avec la trésorerie, surveillerait la haute police, et se moquerait de la diplomatie. La nation enfin ferait marcher le gouvernement, comme un cocher qu'on paie, et qui doit nous unener , non où

il veut, ni comme il veut, mais où nous prétendons aller, et par le chemin qui nous convient ; chose horrible à penser, contraire au droit divin et aux capitulaires.

Mais, comme si c'était peu de toutes ces machinations contre les bonnes moeurs, la grande propriété et les priviléges des hautes classes, voici bien autre chose. On mande de Berlin

que

le docteur Kirkausen, fameux mathématicien , a depuis peu imaginé de nouveaux caractères, une nouvelle presse maniable, légère, mobile, portative, à mettre dans la poche, expéditive surtout, et dont l'usage est tel, qu'on écrit comme on parle, aussi vite, aisément : c'est une tachitypie. On peut, dans un salon, sans que personne s'en doute, imprimer tout ce qui se dit, et, sur le lieu même, tirer à mille exemplaires toute la conversation, à mesure que les acteurs parlent. La plume, de cette façon, ne servira presque plus, va devenir inutile. Une femme, dans son ménage, au lieu d'écrire le compte de son linge à laver, ou le journal de sa dépense , l'imprimera, dit-on, pour avoir plus tôt fait. Je vous laisse à penser, monsieur, quel déluge va nous inonder, et ce que pourra la censure contre un pareil débordement. Mais on ajoute , et c'est le pis pour quiconque pense bien ou touche un traitement, que

la combinaison de ces nouveaux caractères est si simple, si claire, si facile à concevoir , que

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l'homme le plus grossier apprend en une leçon à lire et à écrire. Le docteur en a fait publiquement l'expérience avec un succès effrayant; et un paysan qui, la veille, savait à peine compter ses doigts, après une instruction de huit à dix minutes, a composé et distribué aux assistans un petit discours, fort bien tourné, en bon allemand, commençant par ces mots : Despotés ho nomos; c'est-à-dire, comme on me l'a traduit: la loi doit gouverner. Où en sommes-nous, grand Dieu ! qu'allons-nous devenir ! Heureusement l'autorité avertie a pris des mesures pour la sûreté de l'état : les ordres sont donnés; toute la police de l'Allemagne est à la poursuite du docteur, avec un prix de cent mille florins à qui le livrera mort ou vif, et l'on attend à chaque moment la nouvelle de son arrestation. La chose

de

peu d'importance; une pareille invention, dans le siècle où nous sommes , venant à se répandre, c'en serait fait de toutes les bases de l'ordre social; il n'y aurait plus rien de caché. pour le public. Adieu les ressorts de la politique : intrigues, complots, notes secrètes; plus d'hypocrisie qui ne fût bientôt démasquée, d'imposture qui ne fût dementie. Comment gouverner après cela ?

n'est pas

LETTRE XI.

Véretz , 10 avril 1820.

Je trouve comme vous, monsieur, que nos orateurs ont fait merveille pour la liberté de la presse. Rien ne se peut imaginer de plus fort ni de mieux pensé que ce qu'ils ont dit à ce sujet, et leur éloquence me ravit, en même temps que sur bien des choses j'admire leur peu de finesse. . L'un, aux ministres qui se plaignent de la licence des écrits, répond que la famille royale ne fut jamais si respectée, qu'on n'imprime rien contre le roi. En bonne foi, il faut êtreun peu de son département pour croire qu'il s'agit du roi, lorsqu'on crie vengez

le roi. Ainsi ce bonhomme, au théâtre, voyant représenter le Tartufe, disait: Pourquoi donc les dévots haïssent-ils tant cette pièce ? il n'y a rien contre la religion. L'autre, non moins naïf, s'étonne, trouve que partout tout est tranquille, et demande de quoi on s'inquiète. Celuilà certes n'a point de place, et ne va pas chez les ministres; car il y verrait que le monde (le monde, comme vous savez, ce sont les gens à places ), bien loin d'être tranquille, est au contraire fort troublé par l'appréhension du plus grand de tous

les désastres, la diminution du budget, dont le monde en effet est menacé, si le

gouvernement n'y apporte remède. C'est à éloigner ce fléau que tendent ses soins paternels, bénis de Dieu jusqu'à ce jour. Car, depuis cinq ou six cents ans, le budget , si ce n'est à quelques époques de Louis XII et de Henri IV, a continuellement aug. menté, en raison composée, disent les géomètres, de l'avidité des gens de cour et de la patience des peuples.

Mais, de tous ceux qui ont parlé dans cette occasion, le plus amusant, c'est M. Benjamin Constant, qui va dire aux ministres: Quoi? point de journaux libres ? point de papiers publics ( ceux que vous censurez sont à vous seuls ) ? Comment saurez-vous ce qui se passe ? Vos agens vous tromperont, se moqueront feront faire mille sottises, comme ils faisaient avant que la presse fût libre. Témoin l'affaire de Lyon. Car, qu'était-ce , en deux mots ? On vous mande qu'il y a là une conspiration. Eh bien ! qu'on coupe les têtes, répondîtes-vous d'abord, bonnement. L'ordre part; et puis, par réflexion, vous envoyez quelqu'un savoir un peu ce que c'est. Le moindre journal libre vous l'eût appris à temps, bien mieux qu’un maréchal et à bien moins de frais. Que sûtes-vous par le rapport de votre envoyé? peu de chose. A la fin on imprime, tout devient public, et il se trouve qu'il n'y a

de vous,

vous

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