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PORTRAIT MILITAIRE

LE COLONEL DE GONNEVILLE

« Plus d'honneur que d'honneurs. »

(Vieille devise.)

I

Éclairé par la foi vive et profonde, un moraliste a exprimé cette pensée : « La tempête révolutionnaire a plus renversé d'arbres de notre antique forêt, qu'elle n'en a déracinés. » M. de Bonald disait vrai.

Plus les révolutions se sont précipitées les unes sur les autres dans notre infortuné pays, et plus aussi les observateurs ont été convaincus qu'en renversant les arbres de la forêt, la tempête n'a pu arracher les racines.

Sans nul doute notre terre est profondément labourée, les débris jonchent le sol, les feuilles sont emportées dans le tourbillon, mais les racines restent vivantes, et leur séve ne se tarit pas. Invisibles presque toujours, et presque partout, elles reposent dans ces champs de notre vieille France, où les ancêtres ont laissé l'empreinte de leurs pas. Les racines de l'arbre antique sont toujours là, et pour germer de nouveau, pour s'épanouir, pour grandir, pour donner aux hommes qui vivent sous le chaume une ombre protectrice, il ne faut

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à ces racines que la rosée du matin, le soleil des beaux jours et le calme des soirées.

Dieu seul peut nous rendre ces choses lorsqu'il jugera l'épreuve assez longue et assez douloureuse.

Ces réflexions, qui ne sont pas exemptes d'amertume, nous viennent en lisant des pages écrites par un gentilhomme qui fut vaillant capitaine et homme de bien.

Lui aussi appartenait à l'antique forêt. Renversé comme tant d'autres, il se releva par un effort suprême, mais il eut l'existence tourmentée de nos modernes générations.

On a fait grand bruit d'un mot prononcé naguère, et qui n'est en vérité qu'un lambeau de la défroque révolutionnaire. C'était l'avénement des nouvelles couches sociales. Ceux qui menacent ainsi la société française ont-ils jamais arrêté un regard sur les anciennes couches sociales? Ont-ils vu la nationalité française naître et grandir à l'ombre de la croix du prêtre et de l'épée de la noblesse? Ont-ils mesuré l'auvre immense des ordres religieux qui conservaient le dépôt sacré des sciences et des arts, ouvraient des écoles publiques, soignaient les malades, prêchaient la morale et luttaient contre la barbarie? Ont-ils pesé le sang répandu par cette noblesse depuis Tolbiac jusqu'à Fontenoy pour créer le beau royaume de France et préserver notre terre des atteintes de l'ennemi?

Il faut la misérable ignorance des temps modernes pour méconnaître à ce point le passé et croire que

de

la foule agitée par l'envie sortiront tout à coup des Suger, des Sully, des Colbert, des Turenne et des Condé.

Rien ne s'improvise ici-bas. Le cèdre a été arbrisseau et le fleuve, avant de marquer la limite des empires, coulait sans bruit, presque invisible, sous l'herbe de la prairie. L'homme ne saurait se soustraire à cette loi divine qui gouverne le monde et qui veut que tout marche avec une prudente sagesse.

Celui dont nous voulons rappeler l'existence appartenait, comme nous l'avons dit, aux anciennes couches sociales. Le jour où ces couches furent brisées, il ne balança pas et prit vaillamment une place aux rangs des défenseurs de la patrie. Fidèle à la tradition de sa race, il fut soldat.

C'était le temps où Châteaubriand disait : « L'honneur français s'est réfugié sous les drapeaux. » On se réfugiait dans les camps pour échapper à la politique. Les camps étaient un terrain neutre où vivaient en braves camarades les enfants de la France, sortis les uns des chaumières, les autres des châteaux. La veille encore les généraux, trahis par la fortune, portaient leur tête sur l'échafaud. Mais, familiers avec la mort, ils la recevaient du tribunal révolutionnaire avec autant d'indifférence que sur les champs de bataille. Nul d'entre eux ne songeait à immoler le devoir militaire à son ambition personnelle, nul ne désertait le camp pour la tribune politique et, malgré la révolution, l'honneur militaire restait intact. Les Hoche, les Kleber, les Desaix, les Marceau, étaient tous morts sous les armes au milieu des soldats. Pas un seul, quelle que fût son origine et ses croyances, n'avait été infidèle aux idées chevaleresques des vieux capitaines de l'ancienne monarchie. Ils avaient accepté le mystérieux héritage, et le transmettaient tout entier à leurs successeurs. Il appartenait à notre époque de voir l'épée de l'officier général passer aux mains souillées d'une populace en révolte. Car, mendier les suffrages des implacables adversaires de l'armée, quand on est capitaine, c'est rendre son épée à l'ennemi.

Lorsque M. de Gonneville prit rang dans l'armée, il n'en était pas ainsi. Il eut des souffrances à supporter, mais pas de hontes à subir.

Un grand nombre d'enfants appartenant à l'ancienne aristocratie entraient alors au service comme simples soldats. La liste en serait longue et glorieuse. Il suffit pour la retrouver de chercher les noms des volontaires de la dernière guerre; on connaîtra ainsi les pères par les fils.

M. de Gonneville n'a pas écrit ses Souvenirs militaires au point de vue de l'art ou de la science. Il se borne à raconter simplement les événements de sa vie guerrière, laissant de côté tout ce qui ne se rattache pas à l'armée.

Ces souvenirs qui pénètrent dans l'intimité de la vie militaire, qui s'attachent aux menus détails aussi bien

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