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YLOR

STITUTION

)

UNIVERSITY

22 SEP 1959

OF OXFORD

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Ne méthode excellente pour juger de l'esprit des différents siècles

des différentes époques serait de comparer les jugements qu'ils ont portés d'un même ouvrage

o d'un même auteur : j'entends un ouvrage immortel, un chef-d'æuvre, un auteur d'un mérite incontesté.

Cette observation a déjà été faite à propos de nelon, tour à tour apprécié comme écrivain mystique, comme politique avancé de comme utopiste, apôtre de tolérance, do que l'on commence aujourd'hui à se représenter comme tout le contraire, comme fanatique, intolérant de persécuteur des protestants. Que de points de vue divers, opposés, n'aurait-on pas de siècle en siècle sur La Rochefoucauld, sur Montaigne, sur Rabelais, l'on retrouverait le contre-coup des opinions des âges succelifs & des évolutions du goût littéraire en France?

Sur La Bruyère du sur son livre le même travail de comparaison amènerait des résultats non moins remarquables. De son vivant, au moment de son entrée à l'Académie, c'est le satiriste qui domine. Les clefs qui circulent, les applications aux personnes attirent l'æil du lecteur du le distraient du rejte. Au fiècle suivant, on verrait le moraliste : c'est lui qui intérefe da c'est de lui qu'on s'occupe, de cette préoccupation se continue jusqu'aux premières années du fiècle présent avec Suard down Victorin Fabre. De nos jours enfin, c'est l'écrivain que l'on confidère, 6, plutôt encore que l'écrivain, l'artiste.

Ces trois points de vue spéciaux correspondent aux génies divers des trois fiècles. Le point de vue perJonnel est celui des contemporains. La prédilection pour le moraliste répond aux prétentions philofophiques du xviiie siècle. D'après les jugements actuels on peut conclure

que notre temps est, en fait de littérature, particulièrement littéraire.

Les clefs ont conservé jusqu'à présent leur intérêt; mais cet intérêt a changé de nature. Il est devenu purement historique. Il ne s'agit plus pour nous de savoir si tel portrait est vraiment ressemblant, si la caricature est bonne, l'allufion maligne, le trait fanglant. Ce que nous cherchons dans ces traits épars, c'est plutôt des révélations sur les mæurs, les usages, un éclair sur la conduite de tel personnage ou sur l'importance de tel événement. Que Cydias foit vraiment Fontenelle, ou Theodecte le comte d'Aubigné, il

ne nous importe en somme que médiocrement. Ce

que nous aimons, c'est à retrouver dans la façon de ces jugements une opinion du temps, un contrôle aux sentiments des auteurs de mémoires d des historiens. Nous serions capables aujourd'hui de refaire les clefs avec plus de justesse que les contemporains de La Bruyère. La pasion qui pouvait les égarer n'est plus en nous. Ils jugeaient par induction à travers les voiles de l'hypocrisie bo le mirage des sentiments contraires; nous jugerions, nous, sur pièces de contradictoirement après une information de deux siècles. Mais, encore une fois, ces applications aux personnes sont actuellement le moindre intérêt du livre de La Bruyère. Elles ne sont plus que rébus à amuser la curiofité. Dépouillé de cet intérêt de circonstance, le livre a gardé tout son mérite de toute sa beauté. La morale de La Bruyère n'est plus à chercher. Ses principes d'humanité, de justice, ses opinions en politique, en religion, n'ont plus besoin d'être commentés. Ses sentiments sur toutes choses sont ceux d'un honnête homme qui prend de tout, entre le trop ego le trop peu. Si fa dévotion a paru à quelquesuns « entachée de jansenisme, » c'est qu'un peu de Jansénisme en ce temps-était la religion des chrétiens sages & raisonnables, de Mme de Sévigné, de Racine & de Boileau. Sa philosophie est celle de Bosuet, cartésienne do chrétienne. En politique, il n'est ni courtisan, ni frondeur. Il n'est d'aucune cabale ni d'aucun parti, pas plus avec les libertins qu'avec les saints. Il tient pour la politique de droiture & de justice. Si on lui reproche l'approbation

laissée à la révocation de l'édit de Nantes, il faut la reprocher aussi aux plus éclairés de ses contemporains : c'était affaire de politique d'obéissance plutôt que d'autre chose. La Bruyère aime son roi en bon Français o déteste l'usurpation : c'étaient les sentiments d'alors. Il est entre Bafilide, l'ultra, a Démophile, le républicain. Son credo est dans le premier paragraphe du chapitre du Souverain & de la République.

Dans tout cela plus de sagese que d'ardeur, plus de raison que d'enthousiasme : ses passions étaient ailleurs.

Je croirais volontiers qu'en ces matières fi graves de la religion, de la morale de la politique, La Bruyère était ce qu'on appelle un prudent. Il avait la prudence des hommes très-occupés de leurs pensées de qui ne veulent pas que l'extérieur dérange l'intérieur. Une extrême décence au dehors est une condition d'indépendance pour l'esprit. C'était l'avis de Montaigne, de Malherbe, de Naudé de tous les libres esprits de tous les temps. La Bruyère pensair -desus comme devait penser de son temps un homme qui se respecte, & qui respecte les autres dans l'intérêt de la liberté.

En somme, tout se passe en lui. Pour bien juger de La Bruyère, de son génie b de son æuvre, il faut le considérer dans son isolement, dans son observatoire, dans ce cabinet , dit l'abbé d'Olivet, il pasait sa vie avec de bons livres do des amis bien choisis. Sainte-Beuve, après avoir cité le pasage SaintSimon dans ses Mémoires configne ses regrets de la mort de La Bruyère qu'il avait connu, se plait à

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