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rotation reste à l'état de simple besoin. Il ne s'exprime plus que par une sensation interne aux sollicitations de laquelle il résiste. Ce n'est plus qu'un vertige qui lui fait craindre de tourner, qui lui fait même croire qu'il tourne, mais auquel il ne cède pas. Toutefois, il ne se maintient qu'au prix de violents efforts de volonté, d'attention et de surveillance, au prix même de véritables efforts musculaires à action antagoniste. Dans cette lutte il n'est pas toujours vainqueur, soit parce que les facultés intellectuelles ne présentent pas chez tout le monde un développement suffisant, soit parce que l'irritation du centre locomoteur peut atteindre un tel degré d'intensité que le cerveau se trouve débordé. Mais s'il subit rarement une défaite complète, il accuse souvent qu'il plie en partie par des symptômes incomplets. C'est ce qui ressort des obscrvations que M. Prévost a réunies dans sa thèse inaugurale intitulée : De la Déviation conjuguée des yeux et de la rotation de la tête dans certains cas d'hémiplėgie. Dans beaucoup d'apoplexies, les deux globes oculaires se portent irrésistiblement du côté opposé à la paralysie et se tiennent souvent dans cette position forcée jusqu'à la mort. En même temps la tête est comme tordue sur le cou et se maintient tournée dans le même sens. Déjà antérieurement Vulpian avait considéré cette déviation de la tête et des yeux comme l'indice d'une tendance à un mouvement de rotation; M. Prévost est venu donner plus de solidité à cette idée première par des recherches cliniques et physiologiques. Ces symptômes sont en effet identiques à ce qu'on observe chez les animaux en rotation; il n'y a que ce dernier mouvement qui manque. L'attitude des yeux et de la tête est la même; très-souvent aussi comme chez eux il y a en même temps nystagmus. Un des malades de Vulpian, atteint d'une tumeur tuberculeuse du cervelet, avait en outre de la déviation de la tête et des yeux, une démarche chancelante, et il lui arrivait souvent de faire tourner un peu son corps de droite à gauche autour de son axe vertical. Il était évident que si le mouvement complet ne s'effectuait pas, cela tenait à ce qu'il était limité au tronc et à ce que les membres inférieurs n'y prenaient point part. La tendance qu'ont certains malades à tomber de leur lit du côté opposé à leur hémiplégie ou à se placer en travers, nous représente peut-être des rudiments de la rotation. Laborde a vu chez un vieillard un entraînement latéral et une tendance à l'incurvation en arc. Mesnet a rapporté le fait d'un individu qui était incapable de marcher directeII. POINCARÉ.

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ment vers le but qu'il voulait atteindre; il était toujours entraîné vers sa droite. Mais c'est surtout dans l'épilepsie, maladie où la protubérance joue peut-être le rôle le plus important, que l'on observe des phénomènes se rattachant à la rotation. Chez beaucoup d'épileptiques le début de l'attaque est caractérisé par un mouvement giratoire sur l'axe longitudinal.

Un dernier genre de perversion de la motilité, qui théoriquement doit pouvoir se rencontrer, et dont il y aura lieu de rechercher l'existence dans les observations de l'avenir, ce serait un trouble dans le fonctionnement des nerfs faciaux, trouble qui pourrait par conséquent appartenir à la fois aux maladies de la protubérance et à celles du bulbe. Il a été constaté que les deux noyaux de la 7e paire sont réunis par des fibres commissurales chargées de procurer l'unité d'action à ces deux centres. On comprend que la destruction morbide de ces fibres, en les isolant, puisse déterminer une certaine désharmonie dans les mouvements des muscles faciaux et donner à la physionomie un caractère bizarre.

Troubles de la sensibilité générale. — De même que ceux de la motilité, ils peuvent consister dans la suppression ou dans l'exaltation de l'acte normal.

L'anesthésie est beaucoup plus rare que la paralysie du mouvement. Duchek paraît ne pas l'avoir observée, même une seule fois, dans une série de 15 cas. Ladame, il est vrai, la rencontrée dans le tiers de ses observations. Larcher et Gubler signalent aussi cette rareté et ils l'expliquent en disant que cela tient à ce qu'au niveau de la protubérance les cordons postérieurs qui, pour eux, sont chargés de la transmission sensitive, sont rejetés en dehors, et à ce que, dans cette situation, ils échappent plus facilement aux lésions dont le næud de l'encéphale est le siége. Nous ne pouvons que répéter ici ce que nous avons déjà eu plusieurs fois l'occasion de dire. Avec l'idée qu'on s'est faite jusqu'alors sur la continuité des fibres blanches postérieures de l'axe nerveux et si on accorde aux cordons postérieurs le rôle et le monopole de la transmission des impressions sensitives, on se trouve forcément en présence de l'une des deux hypothèses suivantes : Ou bien les corps restiformes, et par suite les pédoncules cérébelleux inférieurs, représentent le prolongement des cordons postérieurs, et alors les ébranlements sensitifs doivent se rendre dans le cervelet ou tout au moins passer par cet organe. Dans l'un et l'autre cas, les maladies des corps restiformes des pédoncules ou du cervelet, ainsi que l'ablation de l'une de ces parties, devraient donner lieu à une paralysie du sentiment. Il n'en est rien. Ce n'est donc pas parce que les impressions sensitives se dirigent vers le cervelet que les maladies de la protubérance n'altèrent qu'exceptionnellement la sensibilité. Ou bien les pédoncules cérébelleux inférieurs ne représentent qu'une partie des corps restiformes, le complément se portant directement à travers la protubérance dans les pédoncules cérébraux. (C'est là d'ailleurs l'opinion la plus répandue.) Dans ce cas, les altérations de la région postérieure de la protubérance, en détruisant ces moyens directs de transmission, devraient encore produire immanquablement l'anesthésie. Il n'en est rien encore. Car, malgré ce qu'a pu dire Larcher, il existe deux cas où la portion postérieure du mésocephale se trouvait complétement détruite, non-seulement sur la ligne médiane, mais même dans ses parties extra-latérales et où la sensibilité n'avait subi aucune atteinte.

MM. Gubler et Larcher ne semblent donc pas avoir trouvé la véritable explication. Je crois que l'espèce d'immunité relative qui existe pour la sensibilité tient très-probablement à ce que les impressions sensitives sont transmises dans la protubérance, comme dans la moelle, comme dans le bulbe, par la substance grise centrale, et à ce que chacune d'elles se répande d'une manière diffuse dans toute l'épaisseur de la colonne grise. Grâce à ce mode de transport, pour qu'il y ait anesthésie complète, il faut non-seulement que la maladie se soit propagée jusqu'au centre de la protubérance, mais qu'elle ait détruit toute une section horizontale de la substance grise. Un seul point resté intact suffirait pour fournir une voie de transmission à l'ébranlement sensitif, quel que soit son point de départ à la périphérie. Comme dans les maladies de la moelle, la sensibilité diminuerait un peu partout à la fois, au fur et à mesure que la substance grise serait envahie, et elle ne serait complétement abolie que lorsqu'il ne resterait même plus un isthme à l'état normal. La difficulté qu'on éprouve à bien juger d'un simple affaiblissement de la sensibilité viendrait encore expliquer pourquoi les auteurs ont si rarement mentionné une modification paralytique du sentiment. Quoi qu'il en soit, les observations recueillies démontrent que lorsque l'anesthésie n'existe que d'un côté, c'est toujours dans la moitié du corps opposée à celle de la protubérance où siége la lésion. Cela devait être puisque l'entrecroisement des conducteurs sensitifs s'opère au-dessous, dans la moelle elle-même, au moment où les racines postérieures plongent dans la substance grise.

Parmi les phénomènes d'exaltation, le plus fréquent consiste en une céphalalgie qui très-souvent est excessivement violente en même temps que très-opiniâtre et qui parfois apparaît sous forme d'accès périodiques. C'est plutôt une douleur névralgique qu'une douleur réellement centrale. Le malade lui-même rapporte ses souffrances aux nerfs extérieurs de la tête, c'est-à-dire aux branches du trijumeau, qui tout justement a son noyau d'origine dans la protubérance. C'est l'application de cette loi qui veut que le moi rapporte toujours à la périphérie les sensations qu'il éprouve, quel que soit le point d'application de la cause provocatrice. C'est par le même mécanisme que les malades éprouvent des irradiations douloureuses dans les nerfs des membres et du tronc; d'autres présentent une hypéresthésie générale. Comme dans la moelle, la substance grise de la protubérance, lorsqu'elle est dans une période inflammatoire, augmente l'amplitude des vibrations moléculaires qu'elle est en train de transmettre.

Messieurs, la physiologie s'est montrée impuissante à nous faire connaître d'une manière positive les lois de la transmission des ébranlements moteurs et sensitifs à travers la protubérance; et nous avons dû attendre les enseignements de la pathologie pour poser une formule à cet égard. Maintenant que nous avons passé en revue les faits principaux indiqués par la clinique dans l'ordre de la motilité et dans celui de la sensibilité, le moment est venu de chercher à nous prononcer enfin sur cette question. Analyse faite de toutes les observations publiées, on peut déjà presque assurer :

1° Que les ordres que la volonté envoie au système musculaire, passent par la partie antérieure de la protuberance; car la destruction de cette région suffit généralement pour abolir le mouvement et celui-ci est la plupart du temps respecté par les maladies de la partie postérieure. La pathologie nous fournit donc sous ce rapport la confirmation de l'idée théorique de Longet. C'est toujours en avant que passe le mouvement, dans la moelle, le bulbe et la protubérance.

2° Que les conducteurs de ces ordres s'entrecroisent en grande partie dans les régions inférieures de la protubérance. C'est du moins l'interprétation qui se concilie le mieux avec les faits.

Quant à la marche de la sensibilité, les données sont moins posi

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tives. Il est cependant deux faits, ceux de Senac et de Rostan, qui semblent indiquer que les impressions passent particulièrement par le centre, car elles arrivent encore quand il n'y a que la couche postérieure de compromise. Ces deux faits joints à la marche même de l'anesthésie dans les maladies de la protubérance, à la rareté de ce symptôme et à ce que l'expérimentation nous a montré exister pour la moelle, me paraissent de nature à nous autoriser à conclure :

3° Que c'est la substance grise centrale qui est chargée de transmettre au cerveau les impressions sensitives et que chaque ébranlement, si localisé qu'il soit, se propage à la fois par tous les points de cette substance, de sorte que le système de conductibilité se trouve ainsi être complet et tout à fait rationnel. Il répond parfaitement au principe de l'unité de plan. Les racines postérieures déposent l'impression sensitive dans la substance grise centrale de la moelle. Une fois arrivée là, elle s'épanouit et parcourt toute la colonne cylindrique et évasée qui règne au centre de l'axe nerveux depuis la queue de cheval jusqu'à la couche optique.

Troubles de la sensibilité spéciale. — En même temps que les modifications plus ou moins étendues que nous avons vues exister du côté de la motilité et de la sensibilité générale, on observe le plus souvent dans les maladies de la protubérance des troubles très-marqués du côté des organes des sens. Ils peuvent se montrer isolément soit dans l'organe de la vue, soit dans celui de l'ouïe, soit dans celui de l'odorat, soit dans celui du goût. Mais le plus généralement ils affectent plusieurs sens à la fois chez le même sujet, et on peut se trouver en présence de toutes les combinaisons possibles. Tantôt le malade a perdu la vue et l'ouïe, tantôt l'ouïe, le goût et la vue, tantôt il n'a conservé que le goût, tantôt enfin il a perdu complétement ces quatre sens. Suivant Ladame, ces combinaisons d'altérations des appareils sensoriels seraient même caractéristiques pour les tumeurs de la protubérance et ne se retrouveraient point dans les maladies des autres parties de l'encéphale. L'assertion est évidemment exagérée, ainsi que nous le verrons dans l'étude de la couche optique.

Dans beaucoup de circonstances, la vision n'est en réalité qu'affaiblie, ou plutôt que gênée dans son exercice, sans que la sensibilité visuelle soit atteinte en elle-même. En effet, en dehors des spasmes et des paralysies des muscles de l'orbite dont nous avons

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