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Les explications de Schiff sont passibles des mêmes objections. Ce physiologiste explique le manége par la paralysie des abducteurs d'un des membres antérieurs, et celle des adducteurs de l'autre membre antérieur. Le train postérieur, jouissant de toute sa motilité, pousserait le corps directement en avant. Les membres antérieurs solliciteraient au contraire dans le sens transversal. Soumis ainsi à ces deux forces composantes, l'animal en suivrait la résultante, c'est-à-dire une ligne oblique. Le même fait se reproduisant à chaque pas, l'effet général serait un polygone à côtés très-petits, c'est-à-dire une circonférence. Quant au roulement, il serait dû, selon lui, à la paralysie des muscles de l'une des gouttières vertébrales. Leurs antagonistes entraîneraient en rotation la colonne vertébrale et, par suite, tout le corps dont elle représente l'axe.

Magendie a émis une interprétation qui, outre qu'elle a l'inconvénient de n'être qu'une hypothèse sans démonstration possible, ne saurait s'appliquer à tous les cas. Il admet, dans chacun des pédoncules cérébelleux moyens, l'existence d'une force tendant à entraîner le corps d'un seul côté. Dans les conditions physiologiques, ces deux forces opposées se feraient parfaitement équilibre, et la progression se trouverait être maintenue en ligne directe. Mais lorsqu'on aurait coupé un des pédoncules, l'autre entraînerait l'animal dans le sens voulu par la force dont il serait animé. L'animal serait comparable à ces poutres qu'on arrive à maintenir droites à l'aide de cordes les tirant dans des sens opposés, mais qui tombent du moment où on supprime une des tractions. Mais Magendie ignorait sans doute que la rotation se produit alors qu'on ne pratique aucune section et qu'on se contente d'irriter par une simple piqûre. Toutefois, Vulpian a reproduit depuis la théorie, en faisant remarquer qu'en irritant un des pédoncules, on exalte la force qu'il possède, de sorte qu'elle ne peut plus être neutralisée en totalité par celle de l'autre pédoncule. Ainsi présentée, l'hypothèse est peut-être plus acceptable. Mais comme on obtient les divers mouvements de rotation avec une seule et même partie, comme on peut les produire en agissant sur la plupart des régions de l'encéphale, il faut convenir qu'il y a là des faits qui s'allient peu avec l'idée d'une force spéciale siégeant dans un point déterminé. D'ailleurs, on ne comprend pas à priori la nécessité de ces forces appelées à se contre-balancer en pure perte.

Suivant Gratiolet et Leven, dans les phénomènes de rotation, la lésion encéphalique ne produirait directement qu'une seule chose, ce serait la déviation des yeux. Celle-ci entraînerait à son tour un véritable vertige visuel en vertu duquel l'animal ne pourrait juger ni de la véritable disposition des objets, ni de la direction qu'il suit dans sa marche. La rotation serait la conséquence du trouble apporté dans l'exercice de la vision. Une simple observation suffira pour condamner cette théorie, c'est que les mouvements ont encore lieu après la destruction des lobes optiques et l’ablation des globes oculaires.

Pour Brown Sequard, il attribue les mouvements de rotation, non pas à des paralysies musculairés, mais à des contractions toniques et spasmodiques de certains groupes musculaires. Ces contractions seraient de nature réflexe et ne seraient pas l'æuvre directe de la partie lésée. Celle-ci ne serait que le siège de l'impression provocatrice.

J'arrive enfin à l'interprétation d'Onimus, qui est de date beaucoup plus récente et qui a le mérite de s'appliquer à tous les cas et de mieux s'appliquer à la manière dont nous avons compris l'innervation centrale de la locomotion. Suivant Onimus, les divers ganglions encéphaliques concourent, chacun pour leur quote-part, à la réalisation et à l'équilibre des mouvements d'ensemble; et les phénomènes de rotation sont la conséquence forcée des modifications apportées à ces mouvements d'ensemble par les lésions. Toutefois, le mécanisme de ces modifications n'est pas le même dans le manége et le roulement.

Le mouvement de manége tient toujours à ce qu'une moitié latérale du système de centres locomoteurs fonctionne avec plus d'énergie que l'autre moitié. C'est pour cela qu'il se montre aussi bien lorsqu'on a enlevé un des lobes cérébraux que lorsqu'on irrite la protubérance par une piqûre. Quand on a enlevé un des lobes cérébraux, on a par le fait débarrassé de l'influence cérébrale l'une des moitiés de la protubérance, tandis que l'autre moitié continue à être soumise à l'action directe de l'hémisphère cérébral conservé. Ce. dernier veut la marche et la commande. La demi-machine, qui lui correspond et lui obéit directement, entre en activité et fait contracter un des côtés du système musculaire, mais avec ce tempérament que le cerveau apporte aux actions des instruments de la locomotion. L'ébranlement né dans une des moitiés de la protuberance se propage dans l'autre moitié : autrement dit, les rouages

gauches, mis en mouvement par une impulsion directe, entraînent par engrenage les rouages droits en mouvement. Et comme ces derniers sont délivrés de l'influence tempérante de leur hémisphère cérébral, ils font contracter avec une énergie beaucoup plus grande les muscles qui relèvent d'eux. Vous vous rappelez, en effet, que chez les animaux qui ont subi l'ablation du cerveau, les mouvements de progression ont beaucoup plus de force et de régularité que chez les animaux intacts. Voilà donc le corps de l'animal qui se trouve soumis à deux tractions inégales en force, et la ligne qu'il suivra devra constamment incliner vers le côté de la traction la plus forte, proportionnellement à la prépondérance de celle-ci. D'où une courbe représentant la résultante générale de tous les pas. Pour la réalisation de ce fait, il faut, non pas un attelage dans lequel un seul cheval travaille, comme le supposait la théorie de Lafargue, mais bien un attelage dans lequel les deux chevaux travaillent inégalement.

Lorsqu'on se contente de piquer un des côtés de la protubérance, comme on ne détruit rien d'une manière appréciable, il est évident qu'on ne donne lieu à aucune paralysie et que la rotation doit être attribuée à l'excitation que l'on provoque. Le côté blessé se trouvant surexcité, fonctionne avec plus d'énergie que l'autre côté. Malgré l'influence modératrice du cerveau, une des moitiés de la machine locomotrice fait contracter d'une manière plus vigoureuse les muscles qui relèvent d'elle. Il y a inégalité d'action entre les deux parties symétriques du système musculaire et, par le fait, l'animal se retrouve dans les mêmes conditions que dans le premier cas. A propos de cette explication particulière, Onimus rapporte un fait qui montre combien l'irritation de la protuberance peut engendrer dans la machine locomotrice une exaltation désharmonique que la volonté est incapable de maîtriser. Dans une chasse au marais, un canard, en train de fuir à toute vitesse le danger dont il se sent menacé, reçoit un plomb à la tête. Aussitôt, malgré sa frayeur qu'accusent ses cris de désespoir, malgré le désir manifeste de continuer et de presser sa fuite, malgré les aboiements des chiens qui s'approchent de plus en plus et qui augmentent ainsi sa terreur, il exécute irrésistiblement un mouvement de manége sur place qui ne cesse que lorsqu'il est saisi par un des limiers. A l'autopsie, on trouve le plomb logé dans un des côtés de la protubérance.

Quand l'irritation porte à la fois sur les deux côtés de la protuberance, comme les deux moitiés de la machine locomotrice se trouvent simultanément et également exaltées, au lieu d'exécuter un mouvement de rotation, l'animal se précipite en avant, en ligne directe, avec une fougue irrésistible. C'est ce qui semble en effet résulter de l'expérience suivante pratiquée par Onimus. Sur un chien, il a fait un trou très-petit à la voûte du crâne. Par cette ouverture, il injecta du mercure. L'animal sembla d'abord étourdi; il resta calme et affaissé sur lui-même. Mais du moment où le mercure, obéissant à la pesanteur, filtra vers la base du crâne pour venir s'accumuler au niveau de l'apophyse basilaire et de la protubérance, l'animal se leva tout à coup, comme s'il était mû par un ressort, et il s'élança droit devant lui. Cette expérience, qui semble aussi justifier indirectement la série d'explications qui précédent, nous fait encore assister à la reproduction artificielle d'un phénomène morbide qu'on rencontre souvent dans l'épilepsie. A certains moments, beaucoup d'épileptiques se précipitent avec une véritable furie devant eux et vont se frapper la tête contre la muraille.

L'interprétation relative au mouvement de roulement vous paraîtra probablement moins satisfaisante. Elle n'est, du reste, que la reproduction de celle proposée antérieurement par Brown Sequard. Onimus fait remarquer que ce genre de phénomène s'observe surtout après la piqûre du cervelet et des pédoncules cérébelleux, parties qu'il semble regarder comme des agents de sensibilité et qui seraient pour cette raison très-aptes à provoquer, par l'intermédiaire des centres moteurs, des contractions spasmodiques réflexes.

Vulpian avait opposé à l'idée émise par Brown Sequard un fait vrai, c'est que, chez l'animal en roulement, les muscles du cou sont loin d'être contractés spasmodiquement, puisque l'on peut, sans éprouver la moindre résistance, lui relever la tête et même la lui tordre en sens inverse. Il avait même fait voir qu'on peut couper les muscles de la nuque sans enrayer le mouvement anormal. Onimus objecte avec raison que cela prouve seulement que ce ne sont pas les muscles du cou qui produisent le roulement, qu'il est dû au spasme d'un autre groupe musculaire. Comme il s'est assuré qu'il continue encore lorsqu'on a paralysé les membres par la section de leurs nerfs, il en conclut, par voie d'exclusion, que le spasme producteur appartient aux muscles du thorax. Il ne s'est pas contenté de développer ainsi l'idée première de Brown Sequard, il fait encore intervenir un nouvel élément auquel ce dernier physiologiste n'avait

pas songé, c'est le véritable besoin d'équilibre que porte en ellemême la machine locomotrice. Il s'appuie du reste sur une expérience que tout le monde peut répéter et qu'il regarde comme prouvant l'intervention de ces deux facteurs, spasme des muscles du thorax et besoin d'équilibre.

Quand on nage, dit-il, avec un seul bras et une seule jambe, on ne dévie pas; mais si on fait contracter les muscles du thorax d'un côté, aussitôt on penche de ce côté. Si on augmente encore cette contraction, on arrive bientôt à une position complétement latérale. A ce moment où les conditions d'équilibre semblent devoir manquer, on est irrésistiblement entraîné, par une contraction spasmodique, à exécuter un véritable mouvement de roulement qui ramène la position normale. C'est le cas de la grenouille privée de son cerveau, qui reprend toujours sa station type chaque fois qu'on la déplace. On dirait que la machine locomotrice se débat contre l'instabilité qu'on veut lui imposer. Grâce à ce besoin instinctif de l'équilibre, le corps de l'animal devient comparable à ces poupées à centre de gravité placé très-bas, qui se redressent en oscillant chaque fois qu'on veut les faire tomber. Dans le cas de roulement provoqué par une piqûre encéphalique, les choses se passent de même que chez le nageur. Au reçu de la lésion, l'animal tombe sur le côté; le spasme réflexe des muscles d'un des côtés du thorax, qui remplace ici le mouvement de demi-rotation du nageur, le renverse sur le dos. En vertu du besoin impérieux de la station normale, des muscles plus ou moins nombreux se contractent spasmodiquement pour le ramener sur le côté qui est la position la plus favorable pour lui permettre de se relever tout à fait. Mais en raison même de la prédominance de l'action réflexe d'un des côtés du thorax, en raison aussi de la vitesse acquise, ces efforts instinctifs aboutissent à une rotation perpétuelle autour de l'axe longitudinal du corps.

La théorie d'Onimus n'est peut-être pas le dernier mot de la science. Elle est appelée, sans doute, à être tout au moins modifiée plus tard, mais elle est certainement, pour le moment, la moins défectueuse, surtout en ce qui concerne le mouvement de manége. A ce dernier point de vue, elle répond aux exigences de tous les faits expérimentaux connus, et elle s'allie parfaitement avec le véritable rôle locomoteur de la protubérance. Dans tous les cas, on peut assurer dès aujourd'hui que, lorsque le phénomène apparaît sous l'influence d'une irritation de la protubérance, celle-ci le produit,

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