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PHYSIOLOGIE DU SYSTÈME NERVEUX.

interrompre toute communication entre l'artiste et l'instrument, entre le chef et l'armée. Il y a, toutefois, pour ce résultat, une autre raison plus puissante encore, c'est que, grâce à l'inextensibilité de la boîte crânienne, grâce à l'absence de vide dans sa cavité, les différentes parties de l'encéphale deviennent forcément solidaires et subissent ensemble toutes les causes de pression, quel que soit leur siége.

VINGT-SEPTIÈME LEÇON.

MESSIEURS,

Les expériences pratiquées par Onimus et répétées par nous, nous ont appris que la moelle, le bulbe, la protubérance et le cervelet peuvent ensemble réaliser d'une manière à peu près complète la station et la progression. Faisant en ce moment l'histoire de la protubérance, nous devons nécessairement chercher à faire la part de cet organe dans cette œuvre qui, à priori, pourrait être considérée comme étant commune à toutes ces parties. Pour bien vous faire saisir l'esprit qui va me guider dans cette détermination, je crois nécessaire de vous faire connaître mes idées personnelles sur la machine nerveuse de la locomotion.

Je crois que cette machine est beaucoup plus étendue qu'on ne le suppose, et qu'elle commence en réalité à la couche corticale du cerveau pour se terminer au muscle et au levier osseux. C'est par une longue série de transformations que le mouvement moléculaire qui, né à la surface du cerveau, constitue là un acte intellectuel, devient peu à peu un acte purement mécanique. Un phénomène de l'ordre spirituel ne saurait devenir sans transition un phénomène d'ordre physique. Le fonctionnement, la vibration (ce mot n'étant ici qu'une image) des cellules cérébrales, donne naissance à une manifestation de la faculté dite volonté, à une impulsion volontaire. Cette vibration se propage à travers les fibres blanches qui, parties de la substance grise corticale, convergent vers le corps strié. Là, elle trouve un nouveau centre, riche en cellules. Celles-ci se la communiquent réciproquement, entrent en vibration à l'unisson et multiplient ainsi la force initiale. De plus, elles travaillent la vibration reçue, la modifient de façon à lui ôter de son spiritualisme et à la rapprocher davantage des ébranlements physiques. Ainsi modifiée, la vibration gagne par les pédoncules la protubérance où existe une nouvelle

agglomération de cellules. D'où nouvelle élaboration, nouvelle multiplication, nouveau pas vers un effet mécanique. Puis l'ébranlement, devenu déjà, ainsi, si puissant, s'augmente encore par l'intermédiaire des cellules du bulbe et de la moelle qui correspondent directement aux nerfs qui se rendent aux muscles. Il en est ici comme de ces machines industrielles où un mouvement initial faible finit par acquérir une puissance prodigieuse en passant par des agents multiplicateurs de transmission. Ce sont même ces considérations qui me portent à penser qu'il n'y a pas, pour les cellules des cornes antérieures de la moelle, de fibres encéphaliques gagnant les lobes cérébraux, sans éprouver la moindre solution de continuité, mais bien une série d'arceaux réunissant des cellules de la moelle à des cellules de la protubérance, celles-ci aux cellules des corps striés qui, à leur tour, seraient réunies par des fibres blanches partielles aux cellules cérébrales ; ce qui rentrerait tout à fait dans les tendances actuelles des micrographes allemands et hollandais. Du reste, en dehors de ces arceaux étendus d'une station à l'autre, en dehors aussi de la possibilité d'une propagation de mouvement de cellule à cellule à travers toute la colonne grise, il pourrait y avoir des fibres se rendant, sans interruptions, jusqu'à la partie supérieure du cerveau, et affectées à la production des mouvements partiels nécessités par les diverses occupations de la vie. Quoi qu'il en soit, il est bien certain que, dans cette série de mutations, la protubérance représente une des étapes les plus importantes, car elle se trouve à la jonction des parties intellectuelles et des parties purement dynamiques de l'axe cérébro-spinal. Par sa richesse en substance grise, elle doit avoir une influence considérable dans ce travail de multiplication et de transformation.

Si on laisse de côté l'hypothèse que je viens de développer, on doit tout au moins reconnaître , et dire que la protubérance est un des principaux centres locomoteurs, et qu'elle acquiert sur les autres une prépondérance d'autant plus grande que l'animal est plus élevé dans l'échelle. C'est probablement pour cela qu'on la voit augmenter de volume à mesure qu'on monte, et que c'est chez l'homme qu'elle atteint les plus fortes proportions. A mesure que l'on descend, la part de la moelle dans la locomotion augmente, au contraire, beaucoup au détriment de celle de la protubérance qui, anatomiquement aussi, se montre très-incomplète. Vous vous le rappelez, la grenouille peut marcher rien qu'avec la moelle. Aussi, les assertions surprenantes que j'ai émises antérieurement sur le rôle de l'axe médullaire dans la marche, ne s'appliquent qu'aux vertèbres inférieures. Mais à partir des oiseaux, ce qu'on obtient avec la moelle seule, même en pratiquant la respiration artificielle, est tout à fait insignifiant et s'efface de plus en plus, et il y a toujours une différence énorme avec ce qu'on observe chez les animaux qui sont simplement privés de leurs lobes cérébraux ; ce qui vient donner la mesure du rôle de la protubérance dans la motilité. Il est vrai qu'il y a encore à tenir compte ici de la présence du cervelet. Mais, classiquement, on a l'habitude de le mettre facilement hors de cause et de rapporter à la protuberance seule la production de la plus grande force motrice que développe l'animal quand il la possède en même temps que la moelle. On se base pour cela sur des expériences de Flourens, que nous exposerons plus tard et qui tendent à démontrer que le cervelet n'est qu'un organe de coordination et non pas un organe producteur de force. On se base aussi sur des expériences plus directes, pratiquées par Longet. Il a enlevé, chez des mammifères, les lobes cérébraux, les corps striés, les couches optiques, les tubercules quadrijumeaux, le cervelet, ne leur laissant exactement que la protubérance, le bulbe et la moelle ; et il a toujours vu ces animaux exécuter avec leurs quatre membres des mouvements tout aussi énergiques qu'à l'état normal. Il est vrai qu'ils ne pouvaient plus marcher. Mais cela tenait évidemment, selon lui, non pas à un affaiblissement musculaire, mais à ce qu'avec le cervelet, ils avaient perdu la faculté de coordonner leurs mouvements. Lorsqu'il enlevait ensuite la protubérance, ces animaux continuaient à respirer régulièrement, mais n'exécutaient plus que de légers mouvements réflexes lorsqu'on les pinçait.

Je crois qu'on s'est montré trop exclusif dans cette circonstance. Sans doute, le cervelet est, avant tout, un agent de coordination. Il est à la fois le couronnement et l'épanouissement de l'édifice coordinateur représenté par les cordons postérieurs. Mais la physiologie expérimentale et la pathologie viendront nous démontrer plus tard qu'il est, en outre, un producteur de force, de sorte qu'il concourt avec la protubérance à former la partie principale de la machine locomotrice. Du reste, physiologiquement, il est difficile de séparer l'action de la protubérance de celle du cervelet. Ces deux organes sont complémentaires l'un de l'autre, et la locomotion véritable n'est possible que grâce à l'association de leurs deux fonctionnements; ce

qui semble justifier cette vue anatomique qui veut que chaque fibre des pédoncules cérébelleux moyens se rende d'une cellule de la protubérance à une cellule du cervelet.

La protubérance étant un centre locomoteur de premier ordre, nous devons nous demander si c'est à ce titre que son irritation peut produire les mouvements de rotation dont nous avons parlé, ou si c'est seulement en raison de ses connexions avec les parties voisines et parce qu'elle est un lieu de passage pour les actions de ces mêmes parties. Pour arriver à résoudre cette question, il nous faut passer en revue et juger les diverses théories qui ont été successivement proposées, pour expliquer ces bizarres phénomènes. Cet examen s'appliquera donc, de même que la description que nous avons faite antérieurement, à tous les mouvements de rotation, quelle que soit leur origine, qu'ils soient engendrés par une lésion du cervelet, ou de la protubérance, ou des pédoncules cérébraux, ou des tubercules quadrijumeaux.

Serres et Lafargue ont prétendu que ces mouvements étaient le résultat d'une simple hémiplégie, et qu'ils tenaient à ce que les membres d'un côté se trouveraient paralysés, tandis que les autres ne le seraient pas. Lorsqu'à la suite de la lésion, l'animal resterait debout et essayerait de marcher, la moitié non paralysée entraînerait incessamment le corps de son côté et produirait ainsi le phénomène du manége. L'opéré serait alors comparable à un attelage dont un des deux chevaux tirerait seul, entraînant le véhicule suivant une ligne brisée qui, par son ensemble, équivaudrait à une circonférence. Lorsqu'au contraire l'animal tomberait au moment de la blessure, il chercherait à se relever en arc-boutant contre le sol les deux seuls membres restés actifs. Ceux-ci donneraient ainsi une impulsion qui ferait tourner l'animal autour de son axe longitudinal et qui, allant au delà du but, le ramènerait dans la position première. D'où la nécessité d'une série de nouvelles tentatives qui, toutes aussi infructueuses, ne détermineraient qu'une rotation continue. Cette explication est tout à fait inadmissible, car, dans l'espèce humaine, l'apoplexie donne lieu aux conditions indiquées par Serres et Lafargue, sans produire les mouvements en question. D'ailleurs on les obtient chez les têtards qui n'ont point de membres et qui sont, par le fait, privés des moyens de réaliser ce mécanisme. Enfin, on a pu s'assurer que, chez les animaux en rotation, il n'y a aucun muscle paralysé ni même affaibli.

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