Page images
PDF
EPUB

De la protuberance considérée comme centre d'innervation,

Considérons-la d'abord dans l'ordre des phénomènes de motilité, nous l'examinerons ensuite dans ceux des phénomènes de sensibilité et de nutritivité.

Róle de la protuberance comme centre moteur. — Dans le monde on s'imagine que les mouvements complexes de la locomotion s'exécutent nécessairement tous sous l'influence incessante de la volonté; que c'est cette faculté de nature intellectuelle et cérébrale qui, nonseulement ordonne l'acte, mais qui choisit les muscles qui doivent servir à la progression, qui les fait se contracter dans l'ordre voulu; en un mot, qui s'occupe de tous les détails de la fonction, de sorte que, si chaque mouvement est en lui-même un phénomène d'ordre mécanique, l'ensemble de l'acte locomotion se trouve être un phénomène d'ordre intellectuel. Le fait est que ce qui se passe dans l'espèce humaine, semble justifier pleinement cette interprétation. Ce n'est que longtemps après sa naissance que l'enfant commence à marcher. Il lui faut pour cela de véritables leçons, qui paraissent s'adresser tout autant à son intelligence qu'à ses muscles. Parmi les animaux supérieurs, il en est aussi plusieurs pour lesquels la marche semble être le résultat d'un travail d'imitation d'assez longue durée. Aussi, cette opinion a-t-elle été longtemps celle, non-seulement des médecins, mais encore des physiologistes. Elle subsistait même, au moins en partie, dans l'esprit de Longet, lorsque ses expériences l'avaient conduit à regarder la protubérance comme le foyer créateur de la force motrice employée dans les actes de la locomotion. Pour lui, le cerveau n'en restait pas moins le mécanicien qui, seul, peut utiliser à son gré la vapeur produite par la chaudière. Lui seul met cette chaudière en ébullition ; lui seul en dirige la vapeur dans telle ou telle direction, en telle ou telle proportion.

L'observation de ce qui se passe chez la plupart des animaux, tant dans l'état normal que dans l'état de vivisection, a changé depuis quelques années la manière de voir des physiologistes. Aujourd'hui on admet généralement que le cerveau ne fait que vouloir le mouvement d'ensemble, le commander; mais qu'il n'est pour rien dans le mécanisme de la locomotion, dont les agents nerveux existent en dehors de lui et se trouvent agencés anatomiquement entre

eux, de façon à s'entraîner mutuellement dans un travail commun, suivant un ordre préétabli. Le cerveau se réserve seulement le droit d'ordonner à cette machine de commencer, d'arrêter ou d'accélérer son jeu. Il est le joueur d'orgue dont l'instrument porte en lui-mêine le mécanisme des airs qu'il est susceptible de produire, mais qui peut choisir le morceau, ralentir ou précipiter le mouvement musical. On pense qu'il en est ainsi chez tous les animaux et même chez l'homme. Si ce dernier, si le chien, si le lapin ne marchent pas ou marchent mal dans les premiers temps de leur vie, cela tient, non pas à un besoin d'éducation intellectuelle, mais à ce que leurs muscles et les centres locomoteurs de l'axe cérébro-spinal sont encore en voie de formation et ne sont pas encore arrivés à un degré de développement suffisant. Si ces moyens matériels de locomotion se trouvaient, dès la naissance, aussi perfectionnés chez eux que chez le cochon d'Inde, nul doute qu'eux aussi pourraient marcher immédiatement.

En un mot, d'après l'opinion ancienne, les mouvements de détail de la locomotion seraient tous essentiellement volontaires. D'après la nouvelle, ils seraient purement automatiques. Où se trouve la vérité ? Y a-t-il, oui ou non, dans l'axe cérébro-spinal, une machine nerveuse de la locomotion, donnée tout organisée par la nature et mise seulement à la disposition des caprices de la volonté et du cerveau ? Nous avons déjà touché à cette question à propos de la moelle. Le moment est venu de la traiter dans tout son développement, car presque tous les physiologistes accordent à la protuberance un rôle considérable dans la locomotion. Nous allons d'abord constater ce que les animaux des diverses classes peuvent faire sans lobes cérébraux, comme station et comme progression. Pour cela, le mieux sera de chercher à reproduire ici, en partie, les expériences pratiquées par M. Onimus. Puis, ces résultats constatés, comme l'aniinal, après la mutilation indiquée, se trouve avoir conservé nonseulement sa protubérance, son bulbe et sa moelle, mais encore son cervelet, nous chercherons à faire la part réelle de la partie qui nous occupe.

Comparez ces deux grenouilles, dont l'une est intacte et l'autre a subi l'ablation des deux lobes cérébraux, elles ont exactement la même attitude. Il vous serait impossible de trouver la moindre différence dans leur mode de station. Si, il y en a une, mais en faveur de l'animal mutilé. Chez ce dernier, l'attitude est plus ferme et plus mathématiquement régulière. En outre, elle est toujours la même à tous les moments. Elle n'est pas à chaque instant plus ou moins modifiée par une volonté capricieuse. Elle s'impose à lui. Si on place la grenouille intacte sur le dos, parfois elle y reste. La grenouille sans cerveau ne peut pas y rester. Sitôt que la main cesse de l'y maintenir, elle se retourne brusquement, comme si elle était mue par un ressort, et elle reprend immanquablement son attitude réglementaire. Quand la première se redresse, elle prend, au contraire, des maintiens variés. Un fait signalé par Onimus et. que je n'arrive pas à reproduire en ce moment, mérite l'attention des pathologistes. Si on déplace très-lentement un des membres, et si on l'amène peu à peu dans une situation même difficile à tenir, ce membre reste comme figé dans la position communiquée. L'animal ne le retire pas sous lui, comme quand il possède son cerveau. Le phénomène est tout à fait identique avec le symptome caractéristique de la catalepsie, maladie que nous rapporterons, en effet, à la protubérance.

moment elle a la volonté de ne pas fuir. Elle se contente d'agiter le membre pincé, et elle montre qu'il est en son pouvoir de ne point céder à l'incitation étrangère. Il n'en est plus de même de l'opérée. Sitot qu'on la solicite, même faiblement, elle marche toujours droit devant elle, et toujours avec le même rhythme. Mises dans l'eau, les deux grenouilles ne se conduisent pas non plus de la même façon. La première va se blottir au fond du vase, parfois elle sort de son immobilité, nage un instant tantôt dans une direction, tantôt dans une autre, s'arrête, puis reprend sa course ou se blottit ericore. En un mot, il est évident qu'elle est maîtresse de sa locomotion et qu'elle satisfait tous ses caprices. La seconde reste à la surface. Elle nage aussitôt en ligne droite, de la façon la plus méthodique, jusqu'à ce qu'elle rencontre la paroi du vase, où elle resterait arrêtée indéfiniment, si je ne la ramenais au centre. Je ne l'ai pas plutôt abandonnée à elle-même, qu'elle repart avec la même régularité pour s'arrêter

machine qu'elle porte en elle-même. La seconde est obligée de subir son travail que provoque impérieusement le milieu.

Si on plonge une petite planchette devant la grenouille intacte en marche, elle se détourne la plupart du temps et passe à côté de l'obstacle. L'opérée n'a pas plutôt touché la planchette, qu'elle s'y

II. POINCARÉ.

cramponne dans une situation déterminée. La soumettrait-on 50 fois à la même épreuve, dit Onimus, que toujours elle se conduirait de la même manière et reprendrait la même situation. Quoique l'expérience n'ait pas ici un plein succès, je tiens à souligner l'assertion de cet expérimentateur, car elle peut jeter un certain jour sur les conditions pathogéniques de la manie, dont nous ferons la physiologie pathologique dans l'étude du cerveau.

Après avoir vu ces faits, on ne saurait nier qu'il existe réellement, chez les batraciens, en dehors du cerveau, une machine locomotrice tout organisée. Il paraît en être de même chez les poissons. La carpe, privée de ses lobes cérébraux, nage aussi impérieusement en ligne droite, jusqu'à ce qu'elle soit épuisée ou arrêtée par un obstacle. Ses mouvements de natation sont plus lents que ceux de la carpe intacte, mais ils sont plus énergiques et plus mathématiquement espacés. C'est une machine et non plus un artiste qui nage.

Les oiseaux auxquels on a enlevé les lobes cérébraux ont bien une tendance à rester constamment immobiles, tant que leurs pattes reposent sur un plan leur permettant de se maintenir en équilibre; mais du moment où on les abandonne dans l'atmosphère, ils se mettent à voler jusqu'au moment où le hasard leur fait rencontrer un nouveau plan sur lequel ils peuvent reprendre leur position première d'équilibre. Dans ces circonstances, leur vol est parfait sous tous les rapports, plus parfait même que dans les conditions naturelles. Toutefois, il n'a jamais qu'un but, c'est de lutter contre l'influence de la pesanteur, de ramener toujours un équilibre stable et d'obtenir la possibilité d'une immobilisation complète. Quand on fait tourner le bâton sur lequel est perché un oiseau intact, presque toujours celui-ci s'envole et abandonne la place. L'oiseau mutilé se contente d'agiter ses ailes, de s'en servir comme d'un balancier pour ramener son centre de gravité dans la position voulue. Il fait le strict nécessaire pour ne pas tomber, tandis que le premier fuit les causes de chute.

Enfin, si on pratique l'ablation du cerveau sur un lapin, c'est-à-dire sur l'un des animaux qui ne parviennent à marcher qu'un certain temps après leur naissance, on constate qu'il reste immobile avec le maintien qu'il affecte habituellement dans l'état de repos. Si on le pousse, il fait plusieurs pas d'une régularité parfaite, puis il reprend bien vite son immobilité première. Parfois même il fait quelques pas qui paraissent spontanés et volontaires, mais qui sont sans doute

provoqués par une impression quelconque, provenant peut-être de la plaie elle-même.

Il est bien évident, en présence de ces faits, que la station et les divers modes de progression sont possibles sans le cerveau, et qu'en dessous des lobes cérébraux il existe une machine locomotrice qui peut fonctionner d'une manière indépendante et avec une régularité mathématique qui, dans l'état normal, obéit en effet au cerveau, mais qui peut entrer en action sous d'autres influences; une machine qui, en outre, porte en elle-même un besoin impérieux de l'équilibre du corps. Elle obéit d'une manière réflexe à l'impression que ressentent les organes lorsqu'ils ne sont plus soutenus ; de sorte qu'avec elle seule le repos s'impose, tandis que le cerveau peut contrarier et contrarie à chaque instant ce besoin de la machine. C'est là un fait physiologique que nous mettrons à profit dans la pathologie.

Mais y a-t-il entre cette machine et la partie intellectuelle du système nerveux une séparation aussi nette que celle qui est admise généralement ? Je ne le crois pas, tout au moins pour l'homme et les animaux supérieurs. Remarquez, en effet, que plus on s'élève dans l'échelle, plus l'absence du cerveau retentit sur les actes de la locomotion. Si rien ne parait changé pour la grenouille, si elle nage toujours et forcément lorsqu'elle a autour d'elle un terrain aqueux libre, si le poisson progresse aussi irrésistiblement, il n'en est déjà plus de même pour l'oiseau, car il ne vole que pour ne pas tomber; et chez le mammifère, c'est à peine si on obtient de lui quelques pas en le poussant. A mesure que l'animal s'élève dans la sphère intellectuelle, il devient de moins en moins un être machine. Plus l'intelligence se développe, plus le cerveau devient prépondérant sur le reste de l'axe cérébro-spinal, et plus son intervention est indispensable au fonctionnement des autres parties. Sans lui, alors, la machine sous-jacente n'est plus qu'un instrument qui reste muet, faute d'être touché par un artiste. Elle devient une armée sans chef qui reste immobile en attendant des ordres qui ne viennent plus. Voilà pourquoi un idiot ressemble à une masse inerte, quoique les parties inférieures de ces centres nerveux aient souvent un développement suffisant. Voilà pourquoi, chez l'homme, une simple apoplexie cérébrale peut faire ce que ne fait pas chez les animaux l'ablation des lobes cérébraux, c'est-à-dire réduire à l'impuissance une moitié de l'appareil locomoteur. Chez lui, cette lésion cérébrale suffit pour

« PreviousContinue »