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à la cour de Stanislas. Ce prince deux fois élu roi de Pologne, l'une par la volonté de Charles XII, l'autre par le vœu de la nation, n'en avait jamais poffédé que le titre. Retiré en Lorraine où il n'avait encore que le nom de fouverain, il réparait par fes bienfaits le mal que l'adminiflration française fefait à cette province où le gouvernement paternel de Léopold avait réparé un fiècle de dévastations et de malheurs. Sa dévotion ne lui avait ôté ni le goût des plaifirs ni celui des gens d'efprit. Sa maison était celle d'un particulier très-riche; fon ton, celui d'un homme fimple et franc qui, n'ayant jamais été malheureux que parce qu'on avait voulu qu'il fût roi, n'était pas ébloui d'un titre dont il n'avait éprouvé que les dangers. Il avait défiré d'avoir à fa cour, ou plutôt chez lui, madame du Châtelet et Voltaire. L'auteur des Saifons, le feul poëte français qui ait réuni, comme Voltaire, l'ame et l'efprit d'un philofophe, vivait alors à Lunéville où il n'était connu que comme un jeune militaire aimable; mais fes premiers vers, pleins de raifon, d'efprit et de goût, annonçaient déjà un homme fait pour honorer fon fiècle.

Voltaire menait à Lunéville une vie occupée, douce et tranquille, lorfqu'il eut le malheur d'y perdre fon amie. Madame du Châtelet mourut au moment où elle venait de terminer fa traduction de Newton dont le travail forcé abrégea fes jours. Le roi vint confoler Voltaire dans fa chambre, et pleurer avec lui. Revenu à Paris, il fe livra au travail; moyen de diffiper la douleur que la nature a donné à très-peu d'hommes. Ce pouvoir fur nos propres idées, cette force de

tête que les peines de l'ame ne peuvent détruire font des dons précieux qu'il ne faut point calomnier en les confondant avec l'infenfibilité. La fenfibilité n'eft point de la faibleffe; elle confifte à fentir les peines, et non à s'en laiffer accabler. On n'en a pas moins une ame fenfible et tendre, la douleur n'en a pas été moins vive, parce qu'on a eu le courage de la combattre, et que des qualités extraordinaires ont donné la force de la vaincre.

Voltaire fe laffait d'entendre tous les gens du monde, et la plupart des gens de lettres, lui préférer Crébillon, moins par fentiment que pour le punir de l'univerfalité de fes talens; car on eft toujours plus indulgent pour les talens bornés à un feul genre, qui paraiffant une espèce d'inftinct, et laiffant en repos plus d'efpèces d'amour propre, humilient moins l'orgueil.

Cette opinion de la fupériorité de Crébillon était foutenue avec tant de paffion que depuis, dans le difcours préliminaire de l'Encyclopédie, M. d'Alembert eut befoin de courage pour accorder l'égalité à l'auteur d'Alzire et de Mérope, et n'osa porter plus loin la juftice. Enfin Voltaire voulut fe venger, et forcer le public à le mettre à fa véritable place, en donnant Sémiramis, Orefte et Rome fauvée, trois fujets que Crébillon avait traités. Toutes les cabales animées contre Voltaire s'étaient réunies pour faire obtenir un fuccès éphémère au Catilina de fon rival, pièce dont la conduite eft abfurde et le style barbare, où Cicéron propofe d'employer fa fille pour féduire Catilina, où un grand-prêtre donne aux amans des rendez-vous dans un temple, y introduit une courtifane en habit d'homme, et traite enfuite le fénat

d'impie, parce qu'il y difcute des affaires de la république.

Rome fauvée, au contraire, eft un chef-d'œuvre de ftyle et de raifon; Cicéron s'y montre avec toute fa dignité et toute fon éloquence; Cefar y parle, y agit comme un homme fait pour foumettre Rome, accabler fes ennemis de fa gloire, et fe faire pardonner la tyrannie à force de talens et de vertus ; Catilina y est un fcélérat, mais qui cherche à excuser fes vices fur l'exemple, et fes crimes fur la néceffité. L'énergie républicaine et l'ame des Romains ont paffé tout entières dans le poëte.

Voltaire avait un petit théâtre où il effayait fes pièces. Il y joua fouvent le rôle de Cicéron. Jamais, dit-on, l'illufion ne fut plus complète ; il avait l'air de créer fon rôle en le récitant; et quand, au cinquième acte, Cicéron reparaiffait au fénat, quand il s'excufait d'aimer la gloire, quand il récitait ces beaux vers:

Romains, j'aime la gloire, et ne veux point m'en taire;
Des travaux des humains c'est le digne falaire.

Sénat, en vous fervant il la faut acheter :
Qui n'ofe la vouloir, n'ose la mériter.

alors le perfonnage fe confondait avec le poëte. On croyait entendre Cicéron ou Voltaire avouer excufer cette faibleffe des grandes ames.

Il n'y avait qu'un beau rôle dans l'Electre de Crébillon, et c'était celui d'un perfonnage fubalterne. Orefte, qui ne fe connaît pas, est amoureux de la fille d'Egifthe, qui a le malheur de s'appeler Iphianaffe. L'implacable Electre a un tendre penchant

pour le fils d'Egifthe; c'eft au milieu des furies qui conduisent au parricide un fils égaré et condamné par les dieux à cette horrible vengeance, que ces infipides amours rempliffent la scène.

Voltaire fentit qu'il fallait rendre Clytemnestre intéressante par fes remords, la peindre plus faible que coupable, dominée par le cruel Egifthe, mais honteuse de l'avoir aimé, et fentant le poids de fa chaîne comme celui de fon crime. Si l'on compare cette pièce aux autres tragédies de Voltaire, on la trouvera fans doute bien inférieure à fes chefsd'œuvre; mais fi on le compare à Sophocle qu'il voulait imiter, dont il voulait faire connaître aux Français le caractère et la manière de concevoir la tragédie, on verra qu'il a fu en conferver les beautés, en imiter le ftyle, en corriger les défauts, rendre Clytemnefire plus touchante et Electre moins barbare. Auffi quand, malgré les cabales, ces beautés de tous les temps, transportées sur notre scène par un homme digne de fervir d'interprète au plus éloquent des poëtes grecs, forcèrent les applaudiffemens, Voltaire, plus occupé des intérêts du goût que de fa propre gloire, ne put s'empêcher de crier au parterre, dans un mouvement d'enthousiasme: Courage Athéniens, c'eft du Sophocle.

La Sémiramis de Crébillon avait été oubliée dès fa naiffance. Celle de Voltaire eft le même fujet que quinze ans auparavant il avait traité fous le nom d'Eriphyle, et qu'il avait retiré du théâtre, quoique la pièce eût été fort applaudie; il avait mieux fenti aux représentations toutes les difficultés de ce fujet; il avait vu que, pour rendre intereffante une femme

qui avait fait périr fon mari dans la vue de régner à fa place, il fallait que l'éclat de fon règne, fes conquêtes, fes vertus, l'étendue de fon empire, forçassent au respect, et s'emparaffent de l'ame des spectateurs; que la femme criminelle fût la maîtreffe du monde, et eût les vertus d'un grand roi. Il fentit qu'en mettant fur le théâtre les prodiges d'une religion étrangère, il fallait, par la magnificence, le ton augufte et religieux du style, ne pas laisser à l'imagination le temps de se refroidir, montrer par-tout les dieux qu'on voulait faire agir, et couvrir le ridicule d'un miracle, en préfentant fans ceffe l'idée confolante d'un pouvoir divin, exerçant fur les crimes fecrets des princes une vengeance lente, mais inévitable.

L'amour, révoltant dans Orefte, était néceffaire dans Sémiramis. Il fallait que Ninias eût une amante, pour qu'il pût aimer Semiramis, répondre à fes bontés, fe fentir entraîné vers elle avant de la connaître pour fa mère, fans que l'horreur naturelle pour l'inceste se répandît fur le personnage qui doit exciter l'intérêt. Le ftyle de Sémiramis, la majesté du fujet, la beauté du fpectacle, le grand intérêt de quelques fcènes, triomphèrent de l'envie et des cabales; mais on ne rendit juftice que long-temps après à Orefte et à Rome fauvée.

Peut-être même n'eft-on pas encore abfolument jufte. Et fi on fonge que tous les colléges, toutes les maisons où fe forment les inftituteurs particuliers, font dévoués au fanatisme; que dans presque toutes les éducations on inftruit les enfans à être injuftes envers Voltaire, on n'en fera pas étonné. Il fit ces trois pièces à Sceaux, chez madame la Vie de Voltaire.

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