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donnait à regret, furent infructueux. Il défirait encore plus que fon difciple, devenu roi, prît un engagement public qui répondît de fa fidélité aux maximes philofophiques. Il alla le voir à Vésel, et fut étonné de trouver un jeune roi en uniforme, fur un lit de camp, ayant le friffon de la fièvre. Cette fièvre n'empêcha point le roi de profiter du voifinage pour faire payer à l'évêque de Liége une ancienne dette oubliée. Voltaire écrivit le mémoire qui fut appuyé par des foldats; et il revint à Paris content d'avoir fon héros était un homme très-aimable : mais il réfifta aux offres qu'il lui fit pour l'attirer auprès de lui, et préféra l'amitié de madame du Châtelet à la faveur d'un roi, et d'un roi qui l'admirait.

vu que

Le roi de Pruffe déclara la guerre à la fille de Charles VI, et profita de fa faiblesse pour faire valoir d'anciennes prétentions fur la Siléfie. Deux batailles lui en affurèrent la poffeffion. Le cardinal de Fleuri qui avait entrepris la guerre malgré lui, négociait toujours en fecret. L'impératrice fentit que fon intérêt n'était pas de traiter avec la France contre laquelle elle espérait des alliés utiles, qui fe chargeraient des frais de la guerre, tandis que, fi elle n'avait plus à combattre que le roi de Pruffe, elle refterait abandonnée à elle-même, et verrait les vœux et les fecours fecrets des mêmes puiffances fe tourner vers fon ennemi. Elle aima mieux étouffer fon reffentiment, inftruire le roi de Pruffe des propofitions du cardinal, le déterminer à la paix par cette confidence, et acheter, par le facrifice de la Siléfie, la neutralité de l'ennemi le plus à craindre pour elle.

La guerre n'avait pas interrompu la correspondance

du roi de Pruffe et de Voltaire. Le roi lui envoyait des vers du milieu de fon camp, en fe préparant à une bataille, ou pendant le tumulte d'une victoire; et Voltaire, en louant fes exploits, en careffant fa gloire militaire, lui prêchait toujours l'humanité et la paix.

Le cardinal de Fleuri mourut. Voltaire avait été affez lié avec lui, parce qu'il était curieux de connaître les anecdotes du règne de Louis XIV, et que Fleuri aimait à les conter, s'arrêtant furtout à celles qui pouvaient le regarder, et ne doutant pas que Voltaire ne s'emprefsât d'en remplir fon histoire; mais la haine naturelle de Fleuri, et de tous les hommes faibles, pour qui s'élève au-deffus des forces communes, l'emporta fur fon goût et fur fa vanité.

Fleuri avait voulu empêcher les Français de parler, et même de penfer, pour les gouverner plus aisement. Il avait, toute fa vie, entretenu dans l'Etat une guerre d'opinions, par fes foins mêmes pour empêcher ces opinions de faire du bruit, et de troubler la tranquillité publique. La hardieffe de Voltaire l'effrayait. Il craignait également de compromettre fon repos en le défendant, ou fa petite renommée en l'abandonnant avec trop de lâcheté; et Voltaire trouva dans lui moins un protecteur qu'un perfécuteur caché, mais contenu par fon refpect pour l'opinion et l'intérêt de fa propre gloire.

Voltaire fut défigné pour lui fuccéder dans l'académie française. Il venait d'y acquérir de nouveaux droits qui auraient impofé filence à l'envie, fi elle pouvait avoir quelque pudeur; il venait d'enrichir la fcène d'un nouveau chef-d'œuvre, de Mérope,

jufqu'ici la feule tragédie où des larmes abondantes et douces ne coulent point fur les malheurs de l'amour. L'auteur de Zaïre avait déjà combattu cette maxime de Defpréaux :

De cette paffion la fenfible peinture

Eft pour aller au cœur la route la plus sûre.

Il avait avancé que la nature peut produire au théâtre des effets plus pathétiques et plus déchirans; et il le prouva dans Mérope.

Cependant fi Defpréaux entend par sûre, la moins difficile, les faits font en fa faveur. Plufieurs poëtes ont fait des tragédies touchantes, fondées fur l'amour; et Mérope eft feule jufqu'ici.

Entraîné par l'intérêt des fituations, par une rapidité de dialogue inconnue au théâtre, par le talent d'une actrice qui avait fu prendre l'accent vrai et paffionné de la nature, le parterre fut agité d'un enthousiasme fans exemple. Il força Voltaire, caché dans un coin du fpectacle, à venir se montrer aux spectateurs : il parut dans la loge de la maréchale de Villars; on cria à la jeune ducheffe de Villars d'embraffer l'auteur de Mérope; elle fut obligée de céder à l'impérieufe volonté du public, ivre d'admiration et de plaifir.

C'est la première fois que le parterre ait demandé l'auteur d'une pièce. Mais ce qui fut alors un hommage rendu au génie, dégénéré depuis en ufage, n'eft plus qu'une cérémonie ridicule et humiliante, à laquelle les auteurs qui fe refpectent, refusent de

fe foumettre.

A ce nouveau titre que la dévotion même était

obligée de refpecter, fe joignait l'appui de madame de Châteauroux, alors gouvernée par le duc de Richelieu. Cet homme extraordinaire qui à vingt ans avait été deux fois à la baftille pour la témérité de fes galanteries; qui par l'éclat et le nombre de fes aventures avait fait naître parmi les femmes une espèce de mode, et prefque regarder comme un honneur d'être déshonorées par lui; qui avait établi parmi fes imitateurs une forte de galanterie où l'amour n'était plus même le goût du plaifir, mais la vanité de féduire ce même homme qu'on vit enfuite contribuer à la gloire de Fontenoi, affermir la révolution de Gênes, prendre Mahon, forcer une armée anglaise à lui rendre les armes; et lorsqu'elle eut rompu ce traité, lorfqu'elle menaçait fes quartiers difperfés et affaiblis, l'arrêter par fon activité et fon audace; et qui vint enfuite reperdre dans les intrigues de la cour, et dans les manoeuvres d'une adminiftration tyrannique et corrompue, une gloire qui eût pu couvrir les premières fautes de fa vie.

Le duc de Richelieu avait été l'ami de Voltaire dès l'enfance. Voltaire qui eut fouvent à s'en plaindre, conferva pour lui ce goût de la jeuneffe que le temps n'efface point, et une efpèce de confiance que l'habitude foutenait plus que le fentiment; et le maréchal de Richelieu demeura fidelle à cet ancien attachement, autant que le permit la légèreté de son caractère, fes caprices, fon petit defpotifme fur les théâtres, fon mépris pour tout ce qui n'était pas homme de la cour, fa faibleffe pour le crédit, et fon infenfibilité pour ce qui était noble ou utile.

Il fervit alors Voltaire auprès de madame de

Châteauroux; mais M. de Maurepas n'aimait pas Voltaire. L'abbé de Chaulieu avait fait une épigramme contre Oedipe, parce qu'il était bleffé qu'un jeune homme, déjà fon rival dans le genre des poëfies fugitives, mêlées de philofophie et de volupté, joignît

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cette gloire celle de réuffir au théâtre; et M. de Maurepas, qui mettait de la vanité à montrer plus d'efprit qu'un autre dans un fouper, ne pardonnait pas à Voltaire de lui ôter trop évidemment cet avantage dont il n'était pas trop ridicule alors qu'un homme en place pût être flatté.

Voltaire avait effayé de le défarmer par une épître où il lui donnait les louanges auxquelles le genre d'efprit et le caractère de M. de Maurepas pouvaient prêter le plus de vraisemblance. Cette épître qui renfermait autant de leçons que d'éloges, ne changea rien aux fentimens du miniftre. Il fe lia, pour empêcher Voltaire d'entrer à l'académie, avec le théatin Boyer que Fleuri avait préféré, pour l'éducation du dauphin, à Maffillon dont il craignait les talens et la vertu, et qu'il avait enfuite défigné au roi, en mourant, pour la feuille des bénéfices, apparemment dans l'efpérance de fe faire regretter des jansénistes. D'ailleurs M. de Maurepas était bien aife de trouver une occafion de bleffer, fans fe compromettre, madame de Châteauroux dont il connaiffait toute la haine pour lui. Voltaire, inftruit de cette intrigue, alla trouver le miniftre, et lui demanda fi, dans le cas où madame de Châteauroux fecondât fon élection, il la traverferait Oui, lui répondit le miniftre, et je vous écraferai. (*)

(*) Dans le deffein conftant d'être juftes envers tout le monde,

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