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les mathématiciens. Voltaire, dans un mémoire préfenté à l'académie, et approuvé par elle, prit le parti de Defcartes et de Newton contre Leibnitz et les Bernouilli, et même contre madame du Châtelet qui était devenue leibnitzienne.

Nous fommes loin de prétendre que ces ouvrages puiffent ajouter à la gloire de Voltaire, ou même qu'ils puiffent lui mériter une place parmi les favans; mais le mérite d'avoir fait connaître aux Français qui ne font pas géomètres, Newton, le véritable fyftême du monde, et les principaux phénomènes de l'optique, peut être compté dans la vie d'un philofophe.

Il eft utile de répandre dans les efprits des idées juftes fur des objets qui femblent n'appartenir qu'aux fciences, lorfqu'il s'agit ou de faits généraux, importans dans l'ordre du monde, ou de faits communs qui fe préfentent à tous les yeux. L'ignorance abfolue eft toujours accompagnée d'erreurs, et les erreurs. en physique fervent souvent d'appui à des préjugés d'une espèce plus dangereuse. D'ailleurs les connaiffances phyfiques de Voltaire ont fervi fon talent pour la poëfie. Nous ne parlons pas feulement ici des pièces où il a eu le mérite rare d'exprimer en vers des vérités précises fans les défigurer, fans ceffer d'être poëte, de s'adreffer à l'imagination et de flatter l'oreille; l'étude des fciences agrandit la fphère des idées poëtiques, enrichit les vers de nouvelles images: fans cette reffource la poëfie, néceffairement refferrée, dans un cercle étroit, ne ferait plus que l'art de. rajeunir avec adreffe, et en vers harmonieux, des idées communes et des peintures épuifées.

Sur quelque genre que l'on s'exerce, celui qui a dans un autre des lumières étendues ou profondes, aura toujours un avantage immenfe. Le génie poëtique de Voltaire aurait été le même; mais il n'aurait pas été un fi grand poëte, s'il n'eût point cultivé la physique, la philofophie, l'histoire. Ce n'eft pas feulement en augmentant le nombre des idées que ces études étrangères font utiles, elles perfectionnent l'efprit même, parce qu'elles en exercent d'une manière plus égale les diverses facultés.

Après avoir donné quelques années à la physique, Voltaire confulta fur fes progrès Clairaut qui eut la franchise de lui répondre qu'avec un travail opiniâtre il ne parviendrait qu'à devenir un favant médiocre, et qu'il perdrait inutilement pour fa gloire un temps dont il devait compte à la poëfie et à la philofophie. Voltaire l'entendit et céda au goût naturel qui fans ceffe le ramenait vers les lettres, et au vœu de fes amis qui ne pouvaient le fuivre dans fa nouvelle carrière. Auffi cette retraite de Cirey ne fut-elle point toute entière absorbée par les fciences.

C'est là qu'il fit Alzire, Zulime, Mahomet, qu'il acheva fes Discours fur l'homme, qu'il écrivit l'Histoire de Charles XII, prépara le Siècle de Louis XIV, et raffembla des matériaux pour fon Effai fur les mœurs et l'efprit des nations, depuis Charlemagne jufqu'à nos jours.

Alzire et Mahomet font des monumens immortels de la hauteur à laquelle la réunion du génie de la poëfie à l'efprit philofophique peut élever l'art de la tragédie. Cet art ne se borne point dans ces pièces à effrayer par le tableau des paffions, à les réveiller

dans les ames, à faire couler les douces larmes de la pitié ou de l'amour; il y devient celui d'éclairer les hommes, et de les porter à la vertu. Ces citoyens oififs qui vont porter au théâtre le trifte embarras de finir une inutile journée, y font appelés à difcuter les plus grands intérêts du genre-humain. On voit dans Alzire les vertus nobles, mais fauvages et impétueufes de l'homme de la nature, combattre les vices de la fociété corrompue par le fanatisme et l'ambition, et céder à la vertu perfectionnée par la raifon dans l'ame d'Alvares ou de Gufman mourant et défabufé. On y voit à la fois comment la fociété corrompt l'homme en mettant des préjugés à la place de l'ignorance, et comment elle le perfectionne, dès que la vérité prend celle des erreurs. Mais le plus funefte des préjugés est le fanatisme; et Voltaire voulut immoler ce monftre fur la scène, et employer, pour l'arracher des ames, ces effets terribles que l'art du théâtre peut feul produire.

Sans doute il était aifé de rendre un fanatique odieux; mais que ce fanatique foit un grand-homme, qu'en l'abhorrant on ne puiffe s'empêcher de l'admirer; qu'il defcende à d'indignes artifices fans être avili; qu'occupé d'établir une religion et d'élever un empire; il foit amoureux fans être ridicule; qu'en commettant tous les crimes, il ne faffe pas éprouver cette horreur pénible qu'inspirent les fcélérats; qu'il ait à la fois le ton d'un prophète et le langage d'un homme de génie ; qu'il fe montre supérieur au fanatisme dont il enivre fes ignorans et intrépides disciples, fans que jamais la baffeffe attachée à l'hypocrifie dégrade fon caractère; qu'enfin fes crimes foient

couronnés par le fuccès, qu'il triomphe et qu'il paraiffe affez puni par ses remords: voilà ce que le talent dramatique n'eût pu faire s'il n'avait été joint à un esprit fupérieur.

Mahomet fut d'abord joué à Lille, en 1741. On remit à Voltaire, pendant la première représentation, un billet du roi de Prusse qui lui mandait la victoire de Molwitz; il interrompit la pièce pour le lire aux fpectateurs. Vous verrez, dit-il à fes amis réunis autour de lui, que cette pièce de Molwitz fera réuffir la mienne. On ofa la rifquer à Paris; mais les cris des fanatiques obtinrent de la faibleffe du cardinal de Fleuri d'en faire défendre la repréfentation. Voltaire prit le parti d'envoyer fa pièce à Benoît XIV, avec deux vers latins pour fon portrait. Lambertini, pontife tolérant, prince facile, mais homme de beaucoup d'efprit, lui répondit avec bonté, et lui envoya des médailles. Crébillon fut plus fcrupuleux que le pape. Il ne voulut jamais confentir à laiffer jouer une pièce qui, en prouvant qu'on pouvait porter la terreur tragique à fon comble, fans facrifier l'intérêt et fans révolter par des horreurs dégoûtantes, était la fatire du genre dont il avait l'orgueil de fe croire le créateur et le modèle.

Ce ne fut qu'en 1751 que M. d'Alembert, nommé par M. le comte d'Argenfon pour examiner Mahomet, eut le courage de l'approuver, et de s'exposer en même temps à la haine des gens de lettres ligués contre Voltaire, et à celle des dévots; courage d'autant plus refpectable que l'approbateur d'un ouvrage n'en partageant pas la gloire, il ne pouvait avoir aucun autre dédommagement du danger auquel il s'expofait

que le plaifir d'avoir fervi l'amitié, et préparé un triomphe à la raifon.

Zulime n'eut point de fuccès; et tous les efforts de l'auteur pour la corriger, et pour en pallier les défauts, ont été inutiles. Une tragédie eft une expérience fur le cœur humain, et cette expérience ne réuffit pas toujours, même entre les mains les plus habiles. Mais le rôle de Zulime eft le premier au théâtre où une femme paffionnée et entraînée à des actions criminelles, ait confervé la générofité et le défintéreffement de l'amour. Ce caractère si vrai, fi violent et fi tendre, eût peut-être mérité l'indulgence des fpectateurs, et les juges du théâtre auraient pu, en faveur de la beauté neuve de ce rôle, pardonner à la faibleffe des autres fur laquelle l'auteur s'était condamné lui-même avec tant de févérité et de franchife.

Les Difcours fur l'homme font un des plus beaux monumens de la poëfie française. S'ils n'offrent point un plan régulier comme les épîtres de Pope, ils ont l'avantage de renfermer une philofophie plus vraie, plus douce, plus ufuddle. La variété des tons, une forte d'abandon, une fenfibilité touchante, un enthoufalme toujours noble, toujours vrai, leur donne un charme que l'esprit, l'imagination et le cœur goûtent tour à tour; charme dont l'oltaire a feul connu le fecret; et ce fecret eft celui de toucher, de plaire, d'inftruire fans fatiguer jamais, d'écrire pour tous les efprits comme pour tous les âges. Souvent on y voit briller des éclairs d'une philofophie profonde qui, presque toujours exprimée en sentiment ou en image, paraît fimple et populaire : talent auffi utile,

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