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jardin d'Hons-lardik, appartenant pour lors à la maifon de Pruffe; il reçut bientôt après des dépêches du roi fon maître qui lui retenaient une année d'appointemens. Luicius défefpéré se coupa la gorge avec le feul rafoir qu'il eût : un vieux valet vint à fon fecours, et lui fauva malheureusement la vie. J'ai retrouvé depuis fon Excellence à la Haie, et je lui ai fait l'aumône à la porte du palais nommé la vieille cour; palais appartenant au roi de Pruffe, et où ce pauvre ambassadeur avait demeuré douze

ans.

Il faut avouer que la Turquie eft une république en comparaison du defpotifme exercé par Frédéric Guillaume. C'est par ces moyens qu'il parvint, en vingt-huit ans de règne, à entaffer dans les caves de fon palais de Berlin environ vingt millions d'écus bien enfermés dans des tonneaux garnis de cercles de fer. Il fe donna le plaifir de meubler tout le grand appartement du palais de gros effets d'argent maffif, dans lefquels l'art ne furpaffait pas la matière. Il donna auffi à la reine fa femme, en compte, un cabinet dont tous les meubles étaient d'or, jufqu'aux pommeaux des pelles et pincettes, et jufqu'aux cafe

tières.

Le monarque fortait à pied de ce palais, vêtu d'un méchant habit de drap bleu, à boutons de cuivre, qui lui venait à la moitié des cuiffes; et quand il achetait un habit neuf, il fefait fervir fes vieux boutons. C'eft dans cet équipage que fa majesté, armée d'une groffe canne de fergent, fefait tous les jours la revue de fon régiment de géans. Ce régiment était fon goût favori et fa plus grande

dépense. Le premier rang de fa compagnie était compofé d'hommes dont le plus petit avait fept pieds de haut il les fefait acheter aux bouts de l'Europe et de l'Afie. J'en vis encore quelques-uns après fa mort. Le roi fon fils qui aimait les beaux hommes et non les grands hommes, avait mis ceux-ci chez la reine fa femme en qualité d'édukes. Je me fouviens qu'ils accompagnèrent un vieux carroffe de parade qu'on envoya au-devant du marquis de Beauvau qui vint complimenter le nouveau roi au mois de novembre 1740. Le feu roi Frédéric Guillaume qui avait autrefois fait vendre tous les meubles magnifiques de fon père, n'avait pu fe défaire de cet énorme carroffe dédoré. Les édukes qui étaient aux portières pour le foutenir, en cas qu'il tombât, fe donnaient la main par-deffus l'impériale.

Quand Frédéric Guillaume avait fait sa revue, il allait se promener par la ville; tout le monde s'enfuyait au plus vite : s'il rencontrait une femme, il lui demandait pourquoi elle perdait fon temps dans la rue: Va-t-en chez toi, gueufe; une honnête femme doit être dans fon ménage. Et il accompagnait cette remontrance ou d'un bon foufflet, ou d'un coup de pied dans le ventre, ou de quelques coups de canne. C'eft ainfi qu'il traitait auffi les miniftres du faint évangile quand il leur prenait envie d'aller voir la parade.

On peut juger fi ce vandale était étonné et fâché d'avoir un fils plein d'efprit, de grâces, de politeffe et d'envie de plaire, qui cherchait à s'inftruire, et qui fefait de la mufique et des vers. Voyait-il un livre dans les mains du prince héréditaire, il le jetait

au feu : le prince jouait-il de la flûte, le père cassait la flûte, et quelquefois traitait fon-Alteffe royale comme il traitait les dames et les prédicans à la parade.

Le prince, laffé de toutes les attentions que fon père avait pour lui, réfolut un beau matin, en 1730, de s'enfuir, fans bien favoir encore s'il irait en Angleterre ou en France. L'économie paternelle ne le mettait pas à portée de voyager comme le fils d'un fermier général ou d'un marchand anglais. Il emprunta quelques centaines de ducats.

Deux jeunes gens fort aimables, Kat et Keit, devaient l'accompagner. Kat était le fils unique d'un brave officier général. Keit était gendre de cette même baronne de Knipaufen à qui il en avait coûté dix mille écus pour faire des enfans. Le jour et l'heure étaient déterminés; le père fut informé de tout; on arrêta en même temps le prince et fes deux compagnons de voyage. Le roi crut d'abord que la princeffe Guillemine fa fille, qui depuis a époufé le prince margrave de Bareith, était du complot; et comme il était expéditif en fait de juftice, il la jeta, à coups de pieds, par une fenêtre qui s'ouvrait jufqu'au plancher. La reine mère qui fe trouva à cette expédition dans le temps que Guillemine allait faire le faut, la retint à peine par fes jupes. Il en refta à la princeffe une contufion au-deffous du teton gauche, qu'elle a confervée toute fa vie comme une marque des fentimens paternels, et qu'elle m'a fait l'honneur de me montrer.

Le prince avait une espèce de maîtreffe, fille d'un maître d'école de la ville de Brandebourg, établie

à Potsdam. Elle jouait du clavecin assez mal; le prince royal l'accompagnait de la flûte. Il crut être amoureux d'elle, mais il fe trompait; fa vocation n'était pas pour le fexe. Cependant comme il avait fait femblant de l'aimer, le père fit faire à cette demoiselle le tour de la place de Potsdam, conduite par le bourreau qui la fouettait fous les yeux de fon fils.

Après l'avoir régalé de ce spectacle, il le fit transférer à la citadelle de Cuftrin, fituée au milieu d'un marais. C'est là qu'il fut enfermé fix mois, fans domeftiques, dans une espèce de cachot; et au bout de fix mois on lui donna un foldat pour le fervir. Ce foldat, jeune, beau, bien fait, et qui jouait de la flûte, fervit en plus d'une manière à amufer le prifonnier. Tant de belles qualités ont fait depuis sa fortune. Je l'ai vu à la fois valet de chambre et premier miniftre, avec toute l'infolence que ces deux poftes peuvent inspirer.

Le prince était depuis quelques femaines dans fon château de Custrin, lorfqu'un vieil officier, fuivi de quatre grenadiers, entra dans fa chambre, fondant en larmes. Frédéric ne douta pas qu'on ne vînt lui couper le cou. Mais l'officier, toujours pleurant, le fit prendre par les quatre grenadiers qui le placèrent à la fenêtre, et qui lui tinrent la tête, tandis qu'on coupait celle de fon ami Kat fur un échafaud dreffé immédiatement fous la croifée. Il tendit la main à Kat, e et s'évanouit. Le père était préfent à ce fpectacle, comme il l'avait été à celui de la fille fouettée.

Quant à Keit, l'autre confident, il s'enfuit en Hollande. Le roi dépêcha des foldats pour le prendre :

il ne fut manqué que d'une minute, et s'embarqua pour le Portugal, où il demeura jufqu'à la mort du clément Frédéric Guillaume.

Le roi n'en voulait pas demeurer là. Son deffein était de faire couper la tête à fon fils. Il confidérait qu'il avait trois autres garçons dont aucun ne fefait des vers, et que c'était affez pour la grandeur de la Pruffe. Les mefures étaient déjà prifes pour faire condamner le prince royal à la mort, comme l'avait été le czarowitz fils aîné du czar Pierre I.

Il ne paraît pas bien décidé par les lois divines et humaines, qu'un jeune homme doive avoir le cou coupé, pour avoir voulu voyager. Mais le roi aurait trouvé à Berlin des juges auffi habiles que ceux de Ruffie. En tout cas fon autorité paternelle aurait fuffi. L'empereur Charles VI, qui prétendait que le prince royal, comme prince de l'empire, ne pouvait être jugé à mort que dans une diète, envoya le comte de Sekendorff au père pour lui faire les plus férieufes remontrances. Le comte de Sekendorff, que j'ai vu depuis en Saxe où il s'eft retiré, m'a juré qu'il avait eu beaucoup de peine à obtenir qu'on ne tranchât pas la tête au prince. C'eft ce même Sekendorff qui a commandé les armées de Bavière, et dont le prince, devenu roi de Pruffe, fait un portrait affreux dans l'hiftoire de fon père, qu'il a inférée dans une trentaine d'exemplaires des Mémoires de Brandebourg (*). Après cela, fervez les princes, et empêchez qu'on ne leur coupe la tête.

Au bout de dix-huit mois, les follicitations de

(*) J'ai donné à l'électeur Palatin l'exemplaire dont le roi de Pruffe m'avait fait préfent.

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