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Je ferai plus. Mes Oeuvres diverfes en deux volumes font dédiées à un gentilhomme du pays de Vaud qui brûle de vous voir, et que vous ferez bien aife de connaître ; pour convaincre le public de la fincérité de mes intentions et de ma conduite à votre égard, je fuis prêt, fi vous le permettez, à vous dédier mon théâtre en quatre volumes. Je ne crois pas que vous puiffiez rien exiger de plus.

Mais à propos d'édition, il eft bien temps, Monsieur, que vous penfiez, ainsi que moi, à en faire paraître une de vos ouvrages, fous vos yeux et de votre aveu. Le public l'attend avec impatience, parce qu'il ne croira jamais vous tenir que vous ne vous donniez vous-même. Vous êtes à Genève en place pour cela; et je me charge, fi vous voulez, d'une partie du matériel de cette impreffion, comme vous m'avez chargé à la Haie, il y a plus de trente ans, de la correction des épreuves de la Henriade.

J'envoie copie de cette lettre et des vers qui l'accompagnent, à M. de Montpéroux qui m'honore de fon eftime et de fon affection. Je me flatte qu'il voudra bien appuyer le tout. Mais eft-il befoin que monfieur le réfident joigne fa recommandation à ma démarche ? Ne favez-vous pas, Monfieur, qu'il eft plus grand de reconnaître fes fautes que de n'en jamais faire, et plus glorieux de pardonner que de fe venger? Je parle à Voltaire, et c'eft Merville qui lui parle. Vous voyez que je finis en poëte; mais ce n'eft pas en poëte, c'est en ami, c'eft en admirateur, c'eft en homme qui pense, que je vous affure de l'eftime fingulière et du dévouement parfait avec lequel je fuis, Monfieur, &c. Guyot de Merville.

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C'EST à moi, Monfieur, de vous remercier à tous égards. En vous offrant l'ébauche de mes triftes rêveries, je n'ai point cru vous faire un préfent digne de vous, mais m'acquitter d'un devoir, et vous rendre un hommage que nous vous devons tous, comme à notre chef. Senfible d'ailleurs à l'honneur que vous faites à ma patrie, je partage la reconnaissance de mes citoyens, et j'espère qu'elle ne fera qu'augmenter encore, lorfqu'ils auront profité des inftructions que vous pouvez leur donner. Embelliffez l'afile que vous avez choifi, éclairez un peuple digne de vos leçons et vous qui favez fi bien peindre les vertus et la liberté, appreneznous à les chérir dans nos mœurs comme dans vos écrits. Tout ce qui vous approche doit apprendre de vous le chemin de la gloire et de l'immortalité.

Vous voyez que je n'afpire pas à nous rétablir dans notre bêtise, quoique je regrette beaucoup pour ma part le peu que j'en ai perdu. A votre égard, Monfieur, ce retour ferait un miracle fi grand, qu'il n'appartient qu'à DIEU de le faire; et fi pernicieux, qu'il n'appartient qu'au diable de le vouloir. Ne tentez donc pas retomber à quatre pattes; perfonne au monde n'y réuffirait moins que vous. Vous nous redreffez trop bien fur nos deux pieds, pour ceffer de vous tenir fur

de

(*) Voyez la lettre de M. de Voltaire à M. Rouffeau, du 30 d'augufte 1755; tome quatrième de la Correfpondance générale.

les vôtres. Je conviens de toutes les difgrâces qui poursuivent les hommes célèbres dans la littérature, je conviens même de tous les maux attachés à l'humanité, qui paraiffent indépendans de nos vaines connaissances : les hommes ont ouvert fur eux-mêmes tant de fources de misères, que quand le hafard en détourne quelqu'une, ils n'en font guère plus heureux. D'ailleurs il y a dans le progrès des chofes, des liaifons cachées que le vulgaire n'aperçoit pas, mais qui n'échapperont point à l'œil du philofophe, quand il y voudra réfléchir.

Ce n'eft ni Térence, ni Cicéron, ni Virgile, ni Sénèque, ni Tacite qui ont produit les crimes des Romains et les malheurs de Rome. Mais fans le poifon lent et fecret qui corrompait infenfiblement le plus vigoureux gouvernement dont l'hiftoire ait fait mention, Cicéron, ni Lucrèce, ni Sallufte ni tous les autres, n'euffent point exifté, ou n'euffent point écrit. Le fiècle aimable de Lélius et de Térence amenait de loin le fiècle brillant d'Augufle et d'Horace, et enfin les fiècles horribles de Sénèque et de Néron, de Tacite et de Domitien. Le goût des fciences et des arts naît chez un peuple d'un vice intérieur qu'il augmente bientôt à fon tour : et s'il eft vrai que tous les progrès humains font pernicieux à l'espèce, ceux de l'efprit et des connaiffances qui augmentent notre orgueil et multiplient nos égaremens, accélèrent bientôt nos malheurs. Mais il vient un temps où elles font néceffaires pour l'empêcher d'augmenter : c'eft le fer qu'il faut laisser dans la plaie, de peur que le bleffé n'expire en l'arrachant.

Quant à moi, fi j'avais fuivi ma première vocation, et que je n'euffe ni lu ni écrit, j'en aurais été fans doute plus heureux. Cependant fi les lettres étaient maintenant anéanties, je ferais privé de l'unique plaifir qui me refte. C'eft dans leur fein que je me confole de tous mes maux; c'eft parmi leurs illuftres enfans que je goûte les douceurs de l'amitié, que j'apprends

à jouir de la vie et à mépriser la mort. Je leur dois le peu que je fuis, je leur dois même l'honneur d'être connu de vous. Mais confultons l'intérêt dans nos affaires, et la vérité dans nos écrits; quoiqu'il faille des philofophes, des hiftoriens, et de vrais favans pour éclairer le monde et conduire fes aveugles habitans, fi le fage Memnon m'a dit vrai, je ne connais rien de fi fou qu'un peuple de fages. Convenez-en, Monfieur; s'il eft bon que de grands génies inftruifent les hommes, il faut que le vulgaire reçoive leurs inftructions. Si chacun se mêle d'en donner, où feront ceux qui les voudront recevoir? Les boiteux, dit Montaigne, font mal propres aux exercices du corps; et aux exercices de l'efprit, les ames boiteufes. Mais en ce fiècle favant on ne voit que boiteux vouloir apprendre à marcher

aux autres.

Le peuple reçoit les écrits des fages pour les juger, et non pour s'inftruire. Jamais on ne vit tant de dandins; le théâtre en fourmille, les cafés retentiffent de leurs fentences, les quais regorgent de leurs écrits, et j'entends critiquer l'Orphelin, parce qu'on l'applaudit, à tel grimaud fi peu capable d'en voir les défauts qu'à peine en fent-il les beautés.

Recherchons la première fource de tous les défordres de la fociété, nous trouverons que tous les maux des hommes leur viennent plus de l'erreur que de l'ignorance, et que ce que nous ne favons point nous nuit beaucoup moins que ce que nous croyons favoir. Or quel plus sûr moyen de courir d'erreurs en erreurs que la fureur de favoir tout? Si l'on n'eût pas prétendu favoir que la terre ne tournait pas, on n'eût point puni Galilée pour avoir dit qu'elle tournait; fi les feuls philofophes en euffent réclamé le titre, l'Encyclopédie n'eût point eu de perfécuteurs ; fi cent mirmidons n'afpiraient point à la gloire, vous jouiriez paifiblement de la vôtre, ou du moins vous n'auriez que des adverfaires dignes

de

de vous. Ne foyez donc point furpris de fentir quelques épines inféparables des fleurs qui couronnent les grands talens. Les injures de vos ennemis font les cortèges de votre gloire, comme les acclamations fatiriques étaient ceux dont on accablait les triomphateurs. C'eft l'empreffement que le public a pour tous vos écrits qui produit les vols dont vous vous plaignez; mais les falfifications n'y font pas faciles, car ni le fer ni le plomb ne s'allient avec l'or.

Permettez-moi de vous le dire par l'intérêt que je prends à votre repos et à notre inftruction: méprisez de vaines clameurs par lefquelles on cherche moins à vous faire du mal qu'à vous détourner de bien faire. Plus on vous critiquera, plus vous devez vous faire admirer. Un bon livre eft une terrible réponse à de mauvaises injures. Eh, qui oferait vous attribuer des écrits que vous n'aurez point faits, tant que vous ne continuerez qu'à en faire d'inimitables? Je fuis fenfible à votre invitation; et fi cet hiver me laiffe en état d'aller au printemps habiter ma patrie, j'y profiterai de vos bontés. Mais j'aime encore mieux boire de l'eau de votre fontaine que du lait de vos vaches; et quant aux herbes de votre verger, je crains bien de n'y trouver que le lotos qui n'eft que la pâture des bêtes, ou le moli qui empêche les hommes de le devenir.

Je fuis de tout mon cœur, avec respect, &c.

J.J. Rouffeau, citoyen de Genève.

Vie de Voltaire.

P

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