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CHOIX

DE PIECES JUSTIFICATIVES

POUR LA VIE

DE VOLTAIRE.

AVERTISSEMENT

DES

EDITEURS.

Nous avons joint ici quelques lettres qui peuvent,

fervir à faire mieux connaître M. de Voltaire et fes ennemis.

Un hommage rendu par un prince du fang à un jeune homme que fon état éloignait de lui, et que la gloire n'en rapprochait pas encore, nous a paru mériter d'être conservé.

La note qui a été remife par le célèbre le Kain, doit intéreffer les gens de lettres; le grand acteur y peint naïvement l'enthousiasme de Voltaire pour l'art dramatique, et pour le talent du théâtre; et on y voit en même temps comment, malgré cet enthoufiafme et l'intérêt d'avoir des acteurs dignes de fes ouvrages, il cherchait à détourner ce jeune homme d'un état trop avili par le préjugé, et joignait noblement à fes confeils les moyens d'en embraffer un autre. Ce trait eft un de ceux qui prouvent le mieux que la bonté était le fentiment dominant de l'ame de Voltaire.

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PLUTON ayant fait choix d'une jeune pucelle,

Et voulant donner à fa belle
Une marque de fon amour,

Commanda qu'une fête et fuperbe et galante
Réparât les horreurs de fon triste féjour.
Pour fatisfaire fon attente,

Il fait affembler à fa cour

Tous ceux dont le bon goût et la délicatesse
Pouvaient contribuer au fpectacle pompeux
Qu'il préparait à fa maîtreffe.

Parmi tous ces hommes fameux,
Il choifit ceux dont le génie
S'était fignalé dans tous lieux
Par la plus noble poësie.

Chacun à réuffir travailla de fon mieux.

Pour remporter le prix et Corneille et Racine

Unirent leur veine divine:

Chaque auteur en vain difputa,

Et voulut gagner le fuffrage

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Du Dieu qui demandait l'ouvrage ;

Bien que des deux efprits la pièce l'emportât,
L'on ignorait encor qu'elle eût eu l'avantage.
Enfin le jour venu de cet événement,
De tant d'auteurs la cohorte nombreuse
Recherchait la gloire flatteufe

De remporter l'honneur de l'applaudiffement.
Tandis qu'à faire cette brigue,
Toute la troupe fe fatigue,

Sans fe donner du mouvement,

Racine avec Corneille, au fein de l'Elysée,

Rappelaient l'hiftoire paffée

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Du temps où de la France ils étaient l'ornement,

Ils avaient fu par ceux qui venaient de la Terre,
Du théâtre français le funefte abandon,

Que depuis leur décès le délicat parterre
Ne pouvait rien trouver de bon.
Ce malheur leur caufait une trifteffe extrême.
Ils connaisfaient que dans Paris l'on aime
D'un fpectacle nouveau les doux amusemens;
Qu'abandonnés par Melpomene,

Les auteurs n'avaient plus ces nobles fentimens
Qui font la grâce de la fcène.

Depuis leur féjour en ces lieux,
Ils avaient fait la connaiffance
D'un démon fans expérience,
Mais dont l'efprit vif, gracieux,
Surpaffait déjà les plus vieux

Par fes talens et fa fcience.

Pour réparer les maux du théâtre obscurci,
Ce démon fut par eux choifi.

Ils lui font prendre forme humaine ;

Des règles de leur art à fond l'ayant infruit,
Sur les bords fameux de la Seine

Sous le nom d'Arouet cet efprit fut conduit.
Ayant puifé fes vers aux eaux de l'Aganipe,
Pour fon premier projet il fait le choix d'Oedipe;
Et quoique dès long-temps ce fujet fût connu,
Par un ftyle plus beau cette pièce changée,
Fit croire des Enfers Racine revenu,

Ou que Corneille avait la fienne corrigée. (*)

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Je n'oublierai jamais, Monfieur, les obligations infinies

que je vous ai. Votre bon cœur eft encore bien au-dessus de votre efprit, et vous êtes l'ami le plus effentiel qui ait jamais été. Le zèle avec lequel vous m'avez servi, me fait en quelque forte plus d'honneur que la malice et la noirceur de mes ennemis ne m'a causé d'affront par l'indigne traitement qu'ils m'ont fait fouffrir. Il faut se retirer pendant quelque temps. Fallax infamia terret.

J'ai une lettre de cachet qui m'exile à trente lieues de Paris. C'eft avec plaifir que je vais chercher la folitude; mais je fuis bien fâché que cette retraite me foit ordonnée. C'est un refte de triomphe pour les malheureux auteurs de ma difgrâce. Je confens d'aller en

(*) Ces vers font autant d'honneur au prince de Conti qu'en a fait à la Motte fon approbation d'Oedipe. Ils annoncèrent tous deux à la France un digne fucceffeur de Corneille et de Racine, et jamais prophétie ne fut mieux accomplie.

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