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A PARIS, Chez ESTI EN N E MICHALLET premier Imprimeur du Roy, ruë S. Jacques,

à l'Image saint Paul.

M. DC. LXXXVIII.
Avec Privilege de Sa Majesté.

DISCOURS

SUR

THEOPHRASTE

E n'estime pas que l'homme soit capable de former dans son esprit un projet plus vain et plus chimerique

que de prétendre, en écrivant de quelque art ou de quelque science que ce soit, échaper à toute sorte de critique et enlever les suffrages de tous ses Lecteurs.

Car, sans m'étendre sur la difference des esprits des hommes, aussi prodigieuse en eux que celle de leurs visages, qui fait goûter aux uns les choses de speculation et aux autres celles de pratique; qui fait que quelques-uns cherchent dans les Livres à exercer leur imagination, quelques

autres à former leur jugement; qu'entre ceux qui lisent, ceux-cy aiment à estre forcez par la demonstration, et ceux-là veulent entendre délicatement ou former des raisonnemens et des conjectures; je me renferme seulement dans cette science qui décrit les meurs, qui examine les hommes et qui développe leurs caracteres; et j'ose dire que sur les ouvrages qui traitent de choses qui les touchent de si prés, et où il ne s'agit que d'eux-mesmes, ils sont encore extrémement difficiles à contenter.

Quelques sçavans ne goûtent que les Apophthegmes des Anciens et les exemples tirez des Romains, des Grecs, des Perses, des Egyptiens; l'histoire du monde present leur est insipide; ils ne sont point touchez des hommes qui les environnent et avec qui ils vivent, et ne font nulle attention à leurs moeurs. Les femmes, au contraire, les gens de la Cour, et tous ceux qui n'ont que beau. coup d'esprit sans érudition, indifferens pour toutes les choses qui les ont précedé, sont avides de celles qui se passent à leurs yeux et qui sont comme sous leur main ; ils les examinent, ils les discernent, ils ne perdent pas de veuë les personnes qui les entourent, si charmez des descriptions et des peintures que l'on fait de leurs contemporains, de leurs concitoyens, de ceux enfin qui leur ressemblent, et à qui ils ne croyent pas ressembler, que jusques dans la Chaire l'on se croit obligé souvent de suspendre l'Evangile pour les prendre par leur foible, et les ramener à leurs devoirs par des choses qui soient de leur goust et de leur portée.

La Cour ou ne connoist pas la ville, ou, par le mépris qu'elle a pour elle, neglige d'en relever le ridicule, et n'est point frapée des images qu'il peut fournir; et si au contraire l'on peint la Cour, comme c'est toûjours avec les ménagemens qui luy sont dûs, la ville ne tire pas de cet ébauche de quoy remplir sa curiosité et se faire une juste idée d'un pays où il faut mesme avoir vêcu pour le connoistre.

D'autre part, il est naturel aux hommes de ne point convenir de la beauté ou de la délicatesse d'un trait de morale qui les peint, qui les désigne, et où ils se reconnoissent eux-mesmes; ils se tirent d'embarras en le condamnant; et tels n'approuvent la satyre que lorsque, commençant à lâcher prise et à s'éloigner de leurs personnes, elle va mordre quelque autre.

Enfin, quelle apparence de pouvoir remplir tous les goûts si differens des hommes par un seul ouvrage

de morale ? Les uns cherchent des definitions, des divisions, des tables et de la methode; ils veulent qu'on leur explique ce que c'est que la vertu en general, et cette vertu en

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