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JOURNAL

DES

ÉCONOMISTES

DE L'INFLUENCE

EXERCÉE

PAR LA HAUSSE OU LA BAISSE DES VALEURS

SUR LA RICHESSE GÉNÉRALE.

La question indiquée par le titre de cet article a été discutée, il y a peu

de mois, dans l'une des réunions de la Société d'économie politique'. L'examen avait été restreint à ce qui concerne les valeurs de bourse; mais, nonobstant cette restriction, la question restait encore assez compliquée pour qu'il fût difficile d'arriver à des solutions par une discussion orale; aussi la conférence que nous rappelons, bien qu'elle ait fait surgir plus d'un aperçu lumineux, ne nous parait point avoir amené de conclusions positives ét généralement acceptées.

En nous efforçant de mettre sur la voie des solutions cherchées, ou même de les formuler, nous nous proposerons un double but : d'abord, de fournir des bases pour l'appréciation d'une multitude de faits économiques importants, dont les conséquences n'ont point été jusqu'ici assignées avec précision; ensuite, de compléter des observations, déjà présentées dans cette Revue, au sujet de l'acception scientifique à donner aux mots richesse et valeur2.

· Réunion du 4 février 1854, t. I de la deuxième série, p. 297. * Voir tome XXXV, p. 23, Richesse, Utilité, Valeur.

I.

Pour parvenir à déterminer l'influence exercée sur la richesse nérale par les fluctuations qui surviennent dans le taux des valeurs, il importe, avant tout, de bien fixer le sens de ces expressions; nous commencerons donc par indiquer celui que nous entendons y attacher; mais nous devrons en même temps le justifier, et nous sollicitons, pour ces préliminaires indispensables, un peu d'attention et de patience, espérant réussir à dédommager de la fatigue qu'ils pourront causer, par l'intérêt des aperçus et des conséquences que nous en déduirons.

Parmi les UTILITÉS de tout genre qui sont les fondements de notre existence et l'aliment de nos divers besoins, il en est qui nous arrivent sans travail, sans recherches, sans aucun effort personnel, et dont il n'est au pouvoir de personne de faire sa propriété particulière à l'exclusion d'autrui ; telles sont la lumière des astres, la chaleur du soleil, l'air respirable, etc. Il en est encore qui, après avoir nécessité des recherches, des découvertes, et après être restées temporairement à la disposition exclusive des inventeurs, tombent dans e domaine commun, et s'offrent alors gratuitement à tous ceux qui veulent et peuvent s'en servir par les procédés trouvés; telles sont les forces naturelles, dont nous nous aidons dans nos travaux, lorsque les moyens d'en tirer parti ont été découverts, et que l'usage de ces découvertes est devenu facultatif pour chacun.

Toutes les autres utilités ne s'obtiennent qu'à l'aide d'efforts personnels, ou bien elles constituent des dons naturels qui, n'étant pas livrés à tous également, restent à la disposition exclusive de leurs possesseurs aussi bien que les produits des efforts personnels. Ce sont les utilités de cette classe qui seules font l'objet des échanges; elles sont, par conséquent, les seules auxquelles puisse se rattacher une valeur échangeable.

La valeur n'est donc pas autre chose que la qualité par laquelle les utilités échangeables se distinguent de celles qui ne le sont pas; considérées dans leur ensemble, celles-ci constituent l'utilité gratuite, et les autres l'utilité valable.

Adam Smith et Jean-Baptiste Say ont soigneusement distingué les deux classes d'utilités que nous venons de désigner; mais ils se sont servis, pour les différencier, de termes qui prêtaient à la confusion. Tous deux expliquent que la valeur proprement dite est la valeur échangeable, et que la richesse n'est composée que d'objets pourvus de cette valeur; néanmoins, Smith, pour désigner l'utilité gratuite, c'est-à-dire privée de valeur, emploie l'expression valeur en usage, et J.-B. Say applique à cette même utilité gratuite la dénomination de richesse naturelle, bien qu'elle ne soit une richesse ni dans le sens économique, ni dans celui aniversellement attaché à ce mot de tout temps et en tous lieux.

Cette application de mots identiques à des choses essentiellement différentes a maintenu dans les écrits des successeurs de Smith et de Say, relativement à ce qu'il faut entendre par valeur et par richesse, une confusion et une obscurité qui durent encore. C'est ce dont nous avons fourni de nombreux exemples, dans l'article

rappelé plus haut ; nous en ajouterons ici deux autres, qui nous paraissent particulièrement propres à justifier nos propositions, et à montrer comment la nomenclature défectueuse que nous voudrions voir modifier a pu entraîner même des esprits supérieurs à ce qui nous semble constituer des erreurs considérables.

Un homme qui a rendu à l'économie politique d'éclatants services, et dont la perte prématurée est à jamais regrettable, Frédéric Bastiat, a cru devoir comprendre dans la richesse l'utilité gratuite; dès lors, il ne pouvait plus admettre que les richesses sont propor. tionnelles aux valeurs. C'est là cependant l'un des principes fondamentaux posés par ses devanciers, et sans lequel la plupart des démonstrations et des calculs économiques n'ont plus de base positive.

Bastiat avait remarqué que la valeur d'un produit déterminé s'élève avec les difficultés et s'abaisse avec les facilités de sa production, tandis que les richesses, au contraire, sont accrues par les facilités et diminuées par les difficultés de produire; et c'est, sans doute, parce qu'il jugeait que ces vérités n'étaient pas conciliables avec le principe de la proportionnalité des richesses aux valeurs qu'il avait rejeté ce principe.

Nous pensons avoir établi, dans l'article déjà cité, qu'il n'y a point ici la contradiction que Bastiat croyait y voir, et nous allons résumer le plus succinctement possible nos explications à cet égard.

La réduction de valeur obtenue par la suppression ou l'atténuation d'une difficulté, par un perfectionnement industriel, – sur l'unité d'une classe de produits, est généralement compensée, et au delà, par la multiplication des unités de cette classe; ou, si la compensation ne s'établit pas toujours dans la même classe, elle ne

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peut manquer d'avoir lieu par le développement d'autres produits, parce que les forces productives rendues disponibles dans une branche de travaux se reportent sur d'autres; mais l'effet du perfectionnement réalisé ne se borne pas au rétablissement d'une même somme de valeurs par la multiplication des unités valables : il accroît incontestablement cette somme, en donnant, à tous les produits autres que celui où il s'est opéré, plus de valeur, relativement à ce dernier; il est bien évident que si, par suite de semblables perfectionnements, tous les produits, sans exception, venaient à être doublés en quantité, chaque classe de produits aurait en même temps doublé de valeur, puisqu'elle ferait obtenir, en échange, dès quantités doubles de tous les autres produits. Le résultat définitif d'un progrès industriel qui a permis d'abaisser la valeur relative d'un produit déterminé est donc bien réellement une augmentation dans la somme totale des valeurs, et cela explique pourquoi les peuples qui ont le plus développé et perfectionné leur industrie sont en même temps les plus riches dans l'exacte acception du mot, les plus riches en valeurs échangeables.

Une autre économiste distingué, M. John Stuart Mill, a soutenu que la valeur n'était pas autre chose qu’un rapport, et qu'il ne pouvait y avoir ni hausse ni baisse générale des valeurs, la hausse d'une espèce de produits impliquant la baisse des autres, et réciproment". Cette explication est en partie contraire à celle que nous venons de résumer; il est donc nécessaire de l'examiner avant de passer outre.

Si, dans la pensée de M. Mill, hausse et baisse sont synonymes d'augmentation et de diminution, et s'il a voulu dire que la somme totale des valeurs ne peut être accrue ni réduite, ses assertions seraient assurément le résultat d'une inadvertance; car, pour M. Mill, les richesses sont proportionnelles aux valeurs, c'est du moins ce qui ressort de la définition qu'il en donne ?, et bien certainement il il n'a pu vouloir affirmer que la somme totale des richesses fût invariable.

Principes d'économie politique, traduction de M. Dussard et Courcelle Seneuil, t. II, p. 6.

: « Définissons donc la richesse ainsi : toutes les choses utiles ou agréables qui « possèdent une valeur échangeable; en d'autres termes : toutes les choses utiles < ou agréables, excepté celles qui peuvent être obtenues dans la proportion dé& sirée sans travail ou sans sacrifice. » (Ibid., t. 1, p. 10.)

Poser ainsi en principe que la richesse n'est composée que d'objets pourvus de valeur échangeable, c'est évidemment admettre qu'elle est proportionnelle aux valeurs.

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