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Si M. Mill a entendu, comme d'autres économistes, dont les opinions paraissent sur ce point en harmonie avec les siennes, « qu'il a ne saurait y avoir rien de tel qu'une valeur collective formée de a la réunion des valeurs particulières, susceptible de degré, de fraca tionnement ou de mesure 1, » cela nous paraîtrait encore s'écarter de la vérité; car c'est par des additions de valeurs particulières, el, par conséquent, par la formation de valeurs collectives, que l'on apprécie la richesse d'une famille, d'une nation, et que l'on pourrait apprécier (si les renseignements étaient complets) celle du genre humain tout entier.

Bien que la valeur soit, comme l'utilité, une chose immatérielle en elle-même, une qualité n'ayant d'existence qu'à raison de nos besoins, elle n'est pas moins susceptible de degré, de fractionnement et de mesure”; c'est ce que M. Mill reconnaît lui-même implicitement, en usant des expressions hausse et baisse des valeurs; et encore une fois, si la richesse est proportionnelle aux valeurs, si, par conséquent, la valeur mesure la richesse (qu'il serait dans tous les cas impossible de mesurer autrement), on ne peut pas dire qu'il ne saurait y avoir ni hausse ni baisse générale des valeurs, car cela équivaudrait à soutenir, contrairement à tous les faits, qu'il ne peut y avoir ni augmentation ni diminution générale des richesses.

Enfin, il ne parait pas vrai non plus que la valeur ne soit qu'un simple rapport : nous admettons bien que le taux de la valeur de produits désignés se détermine, lorsqu'on les présente à l'échange, par un rapport de quantités ; mais il nous semble évident n'est pas ce rapport qui constitue la valeur, car il faut d'abord qu'il s'applique à des choses valables, et, assurément, il ne saurait jamais résulter aucune valeur, par exemple, de rapports entre des quantités d'air ou de chaleur solaire. La qualité, la propriété indiquée par le mot valeur, existe donc dans les objets présentés à l'échange avant que le rapport entre les quantités que l'on consent à donner ou à recevoir de l'un et de l'autre en ait déterminé le taux. Si, comme nous le pensons, il y a erreur dans l'opinion émise par M. Mill, cette erreur tient à ce qu'il a pris un rapport qui exprime le taux, le degré de la valeur, pour la valeur elle-même.

1 Voir l'article valeur du Dictionnaire de l'Economie politique.

* On répète souvent que la recherche de la mesure de la valeur équivaut, en économie politique, à celle de la quadrature du cercle. Cet énoncé est inexact. La valeur se mesure très-réellement à tous les instants, et par des rapports de quantités très-exactement déterminés dans chaque transaction ; ce qui est introuvable, c'est un instrument général de mesurage pour les valeurs, invariable dans le temps et l'espace.

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Nous nous croyons donc autorisé à maintenir nos propositions, et nous les résumons ainsi :

La valeur est la qualité qui distingue les utilités échangeables de celles qui ne le sont pas.

Le degré de valeur, ou, en d'autres termes, le pouvoir d'échange d'un produit déterminé, s'abaisse lorsque l'on parvient à l'obtenir plus facilement, avec moins de travail ou de frais; mais alors les quantités produites se multiplient de manière à ce que, malgré la diminution de valeur survenue dans chaque unité, elles représentent

par leur masse une somme de valeur tout au moins aussi grande qu'auparavant, et comme, d'un autre côté, le degré de valeur de tous les autres produits s'élève relativement à celui dont la production a été rendue plus facile et plus féconde, le résultat définitif est une augmentation de la somme totale des valeurs.

Le degré de valeur d'un produit déterminé s'élève, au contraire, en raison de l'accroissement des difficultés ou des frais de sa production ; mais cette hausse du taux des unités est compensée par une réduction au moins équivalente dans les quantités produites, et, de plus, le degré de valeur de tous les autres produits s'abaisse relativement à celui dont la production est devenue plus difficile et moins abondante. Le résultat, dans ce cas, est une réduction de la somme totale des valeurs.

La richesse n'est composée que d'objets pourvus d'utilité valable, de valeur échangeable; elle est proportionnelle aux valeurs, et, par conséquent, elle grandit ou diminue avec la somme de celles-ci; la différence entre les mots valeur et richesse consiste en ce que le premier désigne une qualité, et le second les objets pourvus de cette qualité ; la richesse générale est la réunion, l'ensemble des objets pourvus d'utilité valable.

Ces indications, dont la portée sera mieux comprise après les applications que nous comptons en faire dans l'examen qui va suivre, nous paraissent suffisantes pour fixer le sens que nous entendons attacher aux expressions taux ou degré des valeurs et richesse générale.

II.

Depuis quelques années, la production du vin a été restreinte en France, par l'effet d'une altération de la vigne ou du raisin, dans une proportion très-considérable. La perte de richesse qui en résulte pour le pays est nécessairement équivalente au déficit éprouvé dans les quantités produites, car la récolte, bien que réduite de moitié ou plus, continue à réclamer les mêmes travaux ou frais qu'auparavant.

Cependant, cette équivalence n'est pas généralement reconnue; on objecte que si la récolte est moindre, la valeur du produit s'est élevée en proportion du déficit; d'où l'on conclut que la richesse générale n'est pas réduite, ou bien qu'il ne faut plus professer que la richesse est proportionnelle aux valeurs.

Ce raisonnement peut être facilement réfuté, au moyen des données établies au précédent paragraphe :

Admettons que le taux de la valeur de l'hectolitre de vin se soit élevé en proportion du déficit de la récolte, bien qu'il n'en soit pas exactement ainsi; il résultera de là, tout au plus, que la récolte de vin, quoique réduite de moitié, continuera à représenter la même somme de valeur, ni plus ni moins; mais tous les autres produits où services productifs auront inévitablement baissé de valeur relativement au vin. La même quantité de ces produits ou services qui, auparavant, obtenait en échange deux hectolitres de vin, n'en obtiendra plus qu'un seul; or, si la valeur de la récolte, prise en masse, ne s'est pas accrue, et si, d'un autre côté, la valeur de tous les autres produits s'est abaissée relativement au vin, le résultat est bien évidemment une baisse, une réduction dans la somme totale des valeurs comme dans la richesse générale, et cette réduction est proportionnelle au déficit de la récolte. Il va sans dire qu'il n'en serait pas autrement s'il s'agissait d'un déficit dans la récolte des grains, des fourrages, ou de toute autre denrée.

Nous croyons donc pouvoir formuler ici cette première conclusion générale :

La hausse dans le taux de la valeur d'un produit déterminé, lorsqu'elle provient d'un déficit dans les quantités produites avec les mêmes travaux ou frais, n'empêche point ce déficit de constituer une réduction, qui lui est équivalente, dans la somme totale des valeurs aussi bien que dans la richesse générale.

Il convient de remarquer, toutefois, que cette formule ne représente exactement les faits qu'autant que l'on se borne à considérer les résultats immédiats du déficit éprouvé. En observant les conséquences ultérieures de ce déficit, on verrait presque toujours qu'il amène une restriction dans la consommation des produits qui en sont l'objet, et que l'économie, en partie volontaire, en partie forcée, qu'il détermine ainsi, atténue l'importance de la perte de richesse qu'il a d'abord constituée.

Examinons maintenant un cas opposé à celui dont nous venons d'assigner les résultats; supposons, par exemple, que la maladie de la vigne ait disparu, et que la récolte des vins de France s'élève au double de ce qu'elle a été dans les dernières années. Il est probable qu'alors le taux de la valeur de l'hectolitre de vin s'abaissera de près de moitié; mais comme le nombre d'hectolitres se trouvera aceru dans la même proportion, la production du vin représentera toujours une somme de valeurs au moins égale; en même temps, tous les autres produits ou services productifs auront doublé de valeur relativement au vin, c'est-à-dire qu'une même quantité de ces produits ou services obtiendra en échange deux hectolitres au lieu d'un. Le résultat sera donc un accroissement dans la somme totale des valeurs ; d'où l'on peut déduire cette autre conclusion, qui n'est que la contre-partie de la première :

La baisse dans le taux de la valeur de produits déterminés, lorsqu'elle provient d'un surcroît obtenu avec les mêmes travaux ou frais dans la quantité de ces produits, n'empêche pas l'excédant de production de constituer une augmentation dans la somme totale des valeurs et des richesses.

Dans tous les cas analogues à ceux que nous venons d'examiner, les changements dans le taux des valeurs proviennent de l'action favorable ou défavorable des agents naturels. Il nous reste à étudier les fluctuations qui ont leurs causes dans l'action individuelle ou collective des liommes.

Parmi ces causes, il en est qui affectent le taux de la valeur des produits, des fonds ou des services productifs, dans toute l'étendue d'un ou de plusieurs Etats; d'autres, dont l'influence ne s'exerce que dans des localités plus ou moins circonscrites. Il en est dont l'action est constante, progessive; d'autres, qui n'agissent que temporairement; les unes tiennent à une action légitime et ne blessant en rien la liberté ni la justice; d'autres résultent de la contrainte, de l'oppression ou de tendances mal éclairées, etc. Ne pouvant examiner, ni même spécifier ici, tous les cas dissemblables, qui sont fort nombreux, nous nous bornerons à quelques indications principales.

Dans un pays entièrement occupé et cultivé, et où les perfectionnements de l'agriculture sont généralement arrivés près de la limite que comporte l'état des connaissances acquises, tout accroissement qui survient dans la population élève le degré de la valeur des ser

vices fonciers et des denrées agricoles. C'est à une semblable cause que paraît devoir être attribuée la hausse durable survenue de notre temps en Europe, particulièrement en France et en Angleterre, - dans le taux de la valeur du bois, de la viande, et d'autres denrées provenant des bestiaux.

Lorsque le degré de la valeur de certaines classes de produits ou de services s'élève ainsi, sans qu'il y ait eu changement dans les quantités produites, et par le seul effet de l'accroissement de la demande, qu'en résulte-t-il pour la richesse générale?

Evidemment, il ne peut y avoir ici ni augmentation ni diminution de richesse, puisque, dans l'hypothèse admise, la masse des utilités valables ou des produits reste la même. Il n'y a pas non plus changement dans la somme totale des valeurs, et, pour s'en convaincre, il suffit de remarquer que le taux de la valeur de la viande, du bois, etc., ne s'est élevé que parce qu'une même quantité de ces denrées trouve à s'échanger contre de plus grandes quantités d'autres produits, et que, dès lors, le degré de valeur de ceux-ci, relativement au bois, à la viande, etc., se trouve abaissé dans la proportion de la hausse obtenue par lesdites denrées; on ne trouve donc, dans le cas supposé, ni augmentation ni diminution de la somme totale des valeurs, mais seulement compensation de la hausse des unes par la baisse des autres.

On pourrait objecter que, si les denrées agricoles en question trouvent à s'échanger contre de plus grandes quantités d'autres produits, il faut en conclure que la quantité totale de ces derniers, et, par conséquent, la somme de valeur ou de richesse qu'ils représentent, se sont accrues; mais on peut répondre, d'abord, que cet accroissement, s'il avait eu lieu en effet, serait dû à d'autres causes que la hausse de la valeur des denrées; ensuite, que la première des conditions de l'objection ne comporte pas nécessairement la seconde. Les détenteurs des denrées enchéries peuvent obtenir, en les échangeant, plus de produits d'autres espèces, sans que la quantité totale de ceux-ci ait été augmentée; seulement, les détenteurs de ces derniers produits se résignent alors à être moins bien pourvus, et c'est là précisément ce qui explique pourquoi la hausse dont il s'agit, lorsqu'elle se produit dans les conditions que nous avons indiquées, est un mal ; elle ne change rien à la masse des richesses existantes; mais comme elle est due à l'augmentation du nombre des copartageants, il faut nécessairement que les parts de ces derniers, ou d'une partie d'entre eux, soient réduites.

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