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haité pouvoir obtenir ces mêmes honeurs.

Ce defir n'avoit rien que de vertueux, & les Historiens qui nous ont: conservé cette anècdote littéraire, l'ont tous approuvé. Ils racontent que Thucidide, lorsqu'il étoit encore jeune, fetrouvant avec son Père aux jeux Olimpiques, & y entendant lire à Hérodote jes Livres d'Histoire qu'il avoit composés, saisi d'une noble émulation , & agité du desir d'acquerir la réputation de grand Historien, quiexcitoit sa noble jalousie, il ne put retenir ses larmes. Hérodote, qui en fut le témoin, & qui remarqua toute l'étenduë du génie du jeune Thuci .', dide, prédit à son Père Clorus, qu'il s'eftimeroit un jour heureux d'avoir produit un Fils qui se rendroit illustre. Le tems justifia la prédiction d'Hérodote, & Thucidide éternisa sa mémoire par son excellente Histoire.

L'EMULATION est aussi nécessaire au bien de la Société Civile, que l'Envio lui est contraire: l'une porte les cæurs. aux plus belles actions, l'autre aux plus mauvaises : l'une excite à la gloire, l'autre cherche des moyens pour diminuer la réputation des grands Hommes: l'une enfin forme les Héros & les grands Gé

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Si les Envieux réfléchissoient férieusement sur les sujets qui causent leur jalousie, ils banniroient bientôt de leur cour une Passion qui les pousse à defirer des choses qui coutent plus cher qu'elles ne valent.

On souhaite ordinairement les richesses , les honeurs, les faveurs des Grands: on ignore à quel prix tous ces prétendus biens ont été achetés par ceux à qui on les envie. Si on le favoit, on feroit bien éloigné de les defirer. Il a fallu pour les obtenir essuyer des afflictions, des menaces, des inju-, res, perdre fa liberté, complaire & s'ac. commoder à l'esprit d'un Maitre dur & sévère, se conformer à la façon de penser des autres, flatter leurs Passions, fe soumettre à leurs caprices. Il faut, pour conserver ces honeurs & ces richesses, essuyer les mêmes peines que pour les acquerir. Un Homme qui fait usage de sa raison, peut-il envier des biens qui coutent tant de soin, & qui dans le fond ne contribuent que très médiocrement, & souvent point du tout, au véritable bonheur ? Je n'ai jamais crû, dit Cicé

ron

ron, qu'on pût mettre au rang des biens & des choses désirables , ni l'argent, ni les maifons magnifiques, ni la considération, ni le Commandement des Armées, ni la volupté même, à quoi la plus-part des Hommes font si attachés. J'ai toujours remarqué que ceux mêmes qui font dans l'abondance de toutes ces fortes de choses, en defirent d'autant plus qu'ils en ont d'avantage ; aussi l'Envie d'avoir est elle insatiable de la nature; E ce n'est pas seulement par la passion d'avoir, & d'avoir toujours de plus en plus, que ceux qui font polsedés de l'amour de ces fortes de biens sont tourmentés, ils le font encore plus par la crainte de les perdre.

L'ENVIE porte avec elle fa punition. Elle fait perdre à ceux qui en sont atteints l'usage des biens, pour les faire courir après d'imaginaires qu'ils n'attrapent jamais. Il n'est pas besoin d'être vertueux pour connoître la nécessité d'arracher l'Envie de son coeur. Il ne faut pas même être senfé, il suffit d'aimer fa tranquilité. Tout Homme qui est sujet à l'Envie , fent que cette Passion le rend malheureux. Le seul instinct aprend aux Animaux à éviter ce qui leur nuit. Pour connoître la néceflité de bannir l'Envie,

il n'est donc besoin que de s'élever jus: qu'aux notions des Animaux.

On aura en horreur l'Envie, si l'on examine les maux qu'elle a faits, & qu'el. le fait encore aujourd'hui à la Société Civile. C'est elle qui rendit Pompée & César ennemis irréconciliables, & qui détruisit la liberté Romaine. C'est elle qui a opposé tant de fois les Ministres aux Généraux, & les Généraux aux Ministres. C'est elle qui anima M. de Lou: vois contre M. de Turenne. C'est elle qui mit tout en usage par le secours de quelques Auteurs, pour dégouter Corneille du Théâtre. C'est elle qui de nos jours a maltraité dans des Feuilles & des Gazettes Littéraires plusieurs Savans, auffi recommandables par leur génie que par leur caractère. C'est elle qui a été la cause que les plus beaux Ouvrages de le Sueur ont été gâtés : elle arma les mains facrilèges qui effacèrent en partie plusieurs têtes des Tableaux que ce grand Homme a peints dans le Cloître des Chartreux de Paris. C'est elle qui fait aujourd'hui bien des choses que nos Neveux diront, & que nous sommes obli, gés de garder dans le silence. C'est elle enfin qui perfécute les grands Hom

mes

mes de tous les différents états, qui s'oppose à l'exécution des plus belles entreprises, arrête les progrès que pourroient faire les Sciences & les Arts dans un sécle aussi éclairé que le nôtre.

D. VIII.

De la Cruauté.

On

N

que presque tous les Gens cruels font lâches & poltrons. Après le gain d'une Bataille, ce font ordinairement les Soldats les plus timides, & qui ont té. moigné le moins de valeur pendant le combat, qui s'acharnent sur les Malheureux qui font hors d'état de fe deffendre. La véritable valeur n'agit qu'autant qu'elle trouve de la resistance. La vertu Romaine consistoit à vaincre les Su. perbes, & à pardonner aux Vaincus.

Les 'Tyrans sont cruels, parce qu'ils sont timides. Ils croyent assurer leur puissance & leur vie en faisant périr làchement tous ceux qui leur font ombra. ge. Rien ne peut calmer leurs soup. çons, ni la vertu, ni la soumislion, ni le zèle, ni les services. Ils n'ont aucu.

1.

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