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vastes luttes qui devaient être si vaines ; elles avaient des atteintes qui pénétraient dans la société tout entière : point d'existence, si indépendante ou si petite qu'elle fût, qui n'eût sa part d'effort à faire et de fardeau à subir; la vie domestique, dans les conditions les plus obscures comme dans les plus hautes, était frappée des mêmes coups qui renversaient les trônes des rois et les frontières des États, En 1810, des ordres absolus allaient chercher, dans leurs foyers, des fils de famille qui avaient satisfait à toutes les obligations légales, et les envoyaient violemment à l'armée. En 1814, les cultivateurs manquaient aux campagnes ; et dans les villes, les travaux suspendus, les constructions abandonnées offraient un aspect de ruines neuves aussi étrange que douloureux,

Un tel régime, dans ses gloires comme dans ses désastres, convient mal aux Lettres ; elles veulent ou plus de repos, ou plus de liberté. Et pourtant telle est la vitalité intellectuelle de la France que, même alors, elle ne s'est point laissé enfermer ni épuiser dans une seule carrière, et qu'elle a fourni de nobles plaisirs à l'esprit des hommes en même temps qu'elle prodiguait, à l'insatiable ambition d'un homme, des milliers d'habiles et énergiques soldats.

Trois puissances littéraires (je ne parle pas

des savants ni des philosophes) ont brillé durant l'Empire, et exercé sur les écrivains et sur le public une influence féconde : le Journal des Débats, M. de Châteaubriand et Mme de Stael.

La restauration littéraire de la France, c'est-àdire le retour au culte des classiques anciens et de nos classiques français, les grands écrivains du dix-septième siècle, ce fut là l'entreprise et l'oeuvre du Journal des Débats. OEuvre de réaction, souvent excessive et injuste, comme il arrive à toutes les réactions, mais ceuvre de bon sens et de bon goût, qui ramenait les esprits au sentiment du vrai beau, du beau à la fois grand et simple, éternel et national. C'est le caractère du dix-septième siècle que les Lettres y ont été cultivées pour elles-mêmes, non comme un instrument de propagation pour certains systèmes et de succès pour certains desseins. Corneille, Racine et Boileau, même Molière et La Fontaine, avaient, sur les grandes questions de l'ordre moral, ou des croyances très-arrêtées ou des tendances très-marquées ; Pascal et La Bruyère, Bossuet et Fénelon ont fait de la philosophie et de la polémique , autant qu'à aucune autre époque en ont pu faire nuls autres écrivains. Mais, dans leur activité littéraire, ces grands hommes n'avaient point d'autre préoccupation que le beau et le vrai, et ne s'inquiétaient que de le bien peindre pour le faire admirer. Ils ressentaient, pour l'objet de leur travail, un amour pur de toute autre pensée, et un amour sérieux autant que pur, car en même temps qu'ils ne prétendaient point à régir les sociétés en écrivant, ils aspiraient à tout autre chose qu'à divertir les hommes; un amusement frivole et mondain était aussi loin de leur dessein qu'une propagande superbe ou détournée; modestes et fiers à la fois, ils ne demandaient aux Lettres, pour le public comme pour eux-mêmes, que des jouissances intellectuelles; mais ils portaient et ils provoquaient, dans ces jouissances, un sentiment profond et presque grave, se croyant appelés à élever les âmes en les charmant par le spectacle du beau, non à les distraire un moment de leur oisiveté ou de leur ennui.

Non-seulement c'est là le grand côté de la littérature du dix-septième siècle, mais c'est par là que le dix-septième siècle a été un siècle essentiellement et supérieurement littéraire. Les Muses, pour parler le langage classique, sont des divinités jalouses ; elles veulent régner et non servir, être adorées et non employées, et elles ne livrent tous leurs trésors qu'à ceux qui ne les recherchent que pour en jouir, non pour les dépenser à des usages étrangers. Ce fut aussi par là que le Journal des Débats devint, il y a

cinquante ans, une puissance littéraire : d'autres journaux faisaient aussi, et avec talent, de la Jittérature; mais le Journal des Débats sut démêler mieux qu'aucun autre et s'appropria, pour ainsi dire, l'idée vraiment littéraire; il rappela les Lettres à elles-mêmes, et à elles seules, en les rappelantaux exemples du temps où elles avaient brillé avec le plus d'éclat, pour leur propre compte, et dans le sentiment le plus indépendant comme le plus pur de leur mission. Les principaux écrivains du Journal des Débats, à cette époque, MM. Geoffroy, Féletz, Dussault, Fiévée , Hoffmann étaient des hommes d'un esprit très-distingué; mais s'ils n'avaient écrit qu'isolément et chacun selon sa pente , ils auraient, à coup sûr, acquis bien moins d'autorité générale et de renommée personnelle. Ils se groupèrent autour d'une pensée, la restauration littéraire du dix-septième siècle; ils attaquèrent, dans ce but et sous ce drapeau, les écrivains du siècle suivant, de leur propre siècle, philosophes ou letirés, poëtes ou prosateurs, des hommes dont ils avaient longtemps subi l'influence, et dont, au fond, ils conservaient encorë souvent les goûts et les idées. Se plaçant ainsi, dans la sphère de la littérature, à la tête du mouvement généralde réaction anti-révolutionnaire, ils devinrent le journal littéraire par excellence;

et conquirent, sur le jugerent et le coût !|*... une véritable domination.

Au sein même de celle domination, et avec toute la faveur de ce même journal qui l'exerçait, s'éleva le plus hardi novateur et le plus moderne génie de notre littérature contemporaine, M. de Châteaubriand : génie aussi étranger au dixseptième siècle qu'au dix-huitième, brillant interprète des idées souvent incohérentes et des sentiments troublés du dix-neuvième, et atteint lui-même de ces maladies de notre temps qu'il a si bien comprises et décrites, et tour à tour combattues et flattées. Qu'on relise lEssai historique sur les révolutions, René et les Mémoires d'Outre-Tombe, ces trois monuments où M. de Châteaubriand, jeune, homme fait et vieillard, s'est peint lui-même avec tant de complaisance : est-il une seule de nos dispositions et de nos infirmités morales qui ne s'y retrouve? Nos espérances si démesurées, nos dégoûts si prompts, nos tentations si changeantes, nos ardeurs, nos défaillances et nos renaissances perpétuelles, nos ambitions et nos susceptibilités alternatives, nos relours vers la foi et nos rechutes dans le doute, cette activité à la fois inépuisable et incertaine, ce mélange de passions nobles et d'égoïsme, cette fluctuation entre le passé et l'avenir, tous ces traits mo

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