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JUGEMENS ET ANECDOTES

SUR

ESTHE

R.

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«JAMAIS sujet ne pouvoit être mieux choisi pour le lieu où il étoit destiné, dit Louis Racine, dans ses Remarques sur les Tragédies de son pere. Les jeunes Demoiselles de Saint-Cyr sembloient rassemblées pour représenter les jeunes filles de Sion, compagnes d'Esther, et la Dame qui les avoit rassemblées, et qui possédoit alors toute la confiance du Roi, montroit par sa modestie et sa piété, dans une fortune si élevée et si imprévue, plusieurs traits de ressemblance avec Esther. Mais un sujet si heureusement choisi avoit de grands inconvéniens pour un Poëte toujours exact à observer les regles de son art. »

« Dans ce sujet, qu'il trouvoit raconté, avec toutes ses circonstances, dans l'Ecriture-Sainte,

il ne pouvoit être, comme il l'avoit été dans ses autres Tragédies, créateur de l'action, ou, pour parler en termes de poétique, créateur de sa fable. Il crut que ce seroit un sacrilège d'altérer les circonstances, tant soit peu considérables, de l'Ecriture-Sainte. (comme il l'avoue dans sa Préface.) C'est pourquoi, prenant le parti de remplir toute son action avec les seules scenes que Dieu, lui-même, à préparées, il ne donna à cette action, quoique très-grande, qu'une étendue de trois

actes. >>

« Si cette Piece avoit cinq actes, elle ne plairoit gueres moins qu'Athalie, qui réunit en sa faveur tous les suffrages, observe Riccoboni, dans sa Réforme du Théatre. La beauté d'une Piece Dramatique ne dépend point de cette division arbitraire en actes, répond Louis Racine.... Quelques Editeurs de celle-ci l'ont partagée en cinq actes. C'est une faute, dont on ne comprend pas la cause. Cette Tragédie ne doit jamais être partagée qu'en trois actes.... Ce partage en actes, qui ne nous est connu que par les Romains, n'est fondé sur aucune raison; et, malgré ce qu'a dit Horace (ce qu'il n'a point tiré d'Aristote ), il

est

est indifférent qu'une Piece soit en trois, quatre ou cinq actes. Il est seulement nécessaire qu'une action ait son étendue suffisante. Celle de cette Tragédie a toute son étendue, et est partagée en quatre intermedes, suivant la forme des Tragédies Grecques. »

rus,

« L'unité de lieu n'y peut être conservée, puisqu'Esther doit être tantôt dans son appartement, tantôt dans la chambre d'Assuérus, où elle entre sans être attendue, et tantôt à la table d'Assuérus. ( c'est-à-dire, à sa table, avec Assuédans une salle dépendante de son appartement à elle, et contigue à ses jardins.) Toute l'action se passe, à la vérité dans le même Palais; mais la véritable unité de lieu est quand tous les personnages d'une Piece paroissent, jusqu'à la fin de l'action, au même endroit où a paru le premier personnage. L'appartement d'Esther est le lieu de la scene pendant le premier acte chambre du trône d'Assuérus est le lieu de la scene pendant le second, et pendant le troisieme le lieu de la scene est d'abord le jardin d'Esther, et ensuite un salon près de ce jardin. »>

la

«On pourroit croire que l'action n'est pas con

b

tinue, parce que pendant l'intervalle du premier acte au second, Assuérus et Aman sont dans leur lit. Ce seroit un grand défaut, puisque depuis le commencement d'une action jusqu'à la catastrophe les principaux personnages doivent être censés agissans. L'action de cette Tragédie ne cesse point. Esther, ayant appris le soir la funeste nouvelle, fait ce qu'elle ordonne aux autres, et passe la nuit en prieres, avec ses compagnes, qui adressent au Ciel leurs Cantiques. J'avoue qu'il n'est pas ordinaire de voir commencer le soir une action qui doit finir le lendemain ; mais que de beautés réparent ce léger défaut ! L'Auteur devoit moins respecter les regles de son art que la dignité de son sujet. Le premier acte se passe le soir. Les prieres d'Esther et les chants du Choeur remplissent le tems du reste de la nuit. Le second acte commence avec le jour. Assuérus, qui a passé une nuit inquiete, se leve de grand matin et or donne le triomphe de Mardochée. Pendant qu'il s'exécute, Esther vient trouver le Roi et lui demande l'honneur d'être admise à sa table, le jour même. (c'est-à-dire, de le recevoir à sa table à elle.) Aman est arraché de ce repas (au

quel il avoit été invité par Esther) pour être conduit au supplice. L'action est donc continue? Il faut, à la vérité, plus de tems pour son exécution que pour la représentation; mais si tout n'arrive pas le même jour, du moins, tout arrive dans l'espace de tems qu'Aristote prescrit, qui est celui d'un tour de soleil >>>

« Tous les rôles de cette Piece étoient distribués aux Demoiselles de Saint-Cyr, lorsque la jeune Comtesse de Caylus, qui avoit été élevée dans cette maison, et n'en étoit sortie que depuis peu de tems, témoigna une grande envie de faire quelque personnage, ce qui engagea l'Auteur à faire pour elle le Prologue, qui est trèsheureusement imaginé. Il ne ressemble point à ces Prologues d'Euripide, où tout ce qui doit arriver dans la Piece est froidement annoncé. C'est la Piété qui descend du Ciel et vient dans un séjour où habite l'innocence. Elle demande à Dieu de protéger le fondateur d'une si sainte Maison, un Roi qui a rassemblé ces timides colombes pour leur procurer l'abondance et la paix, un Roi qui est toujours plein du zele de la Religion. Les louanges du Roi mises dans la bouche

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