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plus simple rustique, dont l'imbécilité va jusqu'à blâmer l'oeuvre de son Créateur, l'infortuné couché sur son grabat, abandonné du monde, l'heureuse et tendre mère environnée de ses aimables enfans qui l'adorent, tout s'intéresse à la fable, chacun y pourra puiser des leçons de morale relatives aux circonstances de sa vie, y trouvera de quoi nourrir l'esprit et le cour. L'apologue présente à l'esprit des images qui l'égaient, et dispose l'homme à recevoir la vérité, à laquelle souvent il ferme l'oreille ailleurs :

Così allegro fanciul porgiamo aspersi
Di soavi licor gli orli det vaso :
Succhi amari, ingannato, intanto ei beve;

E dall'inganno suo vita riceve. (1) L'apologue est une source de bonnes instructions pour tous les hommes sans distinction : les malheureux y apprennent, que, rebutés de la société, ils pourront trouver du soulagement dans leurs peines, en s'unissant à leurs semblables, et l'Aveugle et le Paralytique nous exposent encore l'effet et la nécessité d'un secours mu, tuel, le fondement de la société (2); le roi puissant y apprend de simples bergers l'art de bien gouverner

(1) Tasso. Gerusalemme Liberata. Canto primo, III. (2) Pag. 17.

ses états (1); le Chien coupable nous expose les suites funestes d'un premier faux pas (2); le Chéno et le Roseau nous font comprendre, combien le rang suprême est entouré de dangers, tandis que souvent la condition vulgaire est à l'abri de l'orage (3); un vieillard mourant nous explique l'effet de la concorde, et nous montre les dangers où s'exposent les familles, les peuples, en rempant les liens de l'amitié, qui devraient toujours les unir (4); le Savetier nous fait voir que mieux vaut la chaumière où le besoin fait naître l'activité, où l'activité produit la gaieté, le bonheur, que le palais où l'inaction et la paresse causent l'ennui, le malheur de la vie (5); arrêtons-nous, les exemples seraient sans nombre, la morale inépuisable. Quiconque apprécie l'apologue me pardonnera cette disgression; en présentant au public ce recueil de fables, il m'était impossible de ne pas dire un mot pour le recommander. Cependant, comme tant d'illustres génies ont traité cette matière avec une voix plus persuasive, il ne me conviendrait pas de m'étendre davantage sur la fable en général, il sera seulement nécessaire de dire encore un mot par rapport à ce recueil en particulier.

(3) Page 85.

(1) Page 29. (4) Page 93.

(2) Page 64.
(5) Page 113.

un

Dans un pays tel que le nôtre, où l'étude de la langue française est inséparable de ce que l'on appelle éducation distinguée, où l'homme, dit civilisé, rougit s'il doit avouer d'ignorer le français, dans

tel pays, dis-je, les fables de Florian et de La Fontaine sont si généralement répandues, qu'on s'en sert dans toutes les écoles, ainsi

que

dans toutes les familles particulières , où s'enseigne le français.

Il y a cependant une remarque importante à faire concernant la coûtume générale de mettre entre les mains des enfans toutes les fables sans restriction. Les fabulistes n'ont pas exclusivement travaillé pour la jeunesse ; il y a des fables qui conviennent à tous les åges, mais il y en a aussi qui ne sont pas faites pour les enfans: les unes sont au- dessus de leur portée, d'autres renferment tel mot, telle expression, qui nuirait plus à leur cæur innocent, que la morale de la fable ne pourrait y répandre de bien. Les précepteurs prudens et les mères sages choisissent en conséquence les fables qu'ils font apprendre à leurs élèves, et passent sous silence celles qui ne leur conviendraient pas. Je ne dirai rien des inconvéniens et des désagrémens qui naissent encore de ce procédé; mais j'ose établir comme règle générale, qu'il ne faut donner aux enfans que ce qui leur convient, et qu'il ne faut leur

encore

remettre aucun livre, où il y aurait des pages qu'on leur défendrait de lire. Cette règle ne s'applique pas seulement aux recueils de fables, mais plus encore s'appliqué, du moins devrait s'appliquer , aux livres en général dont la littérature, moderne inonde la société. Cette matière serait digne d'être traitée par une main habile; nous revenons à notre sujet.

Loin de désapprouver les fables de Florian que je n'ai pas insérées dans ce recueil, plus loin

de désapprouver la moindre des fables de La Fontaine que je n'ai pas recueillies, je sais que l'autorité de ces deux fabulistes est universellement établie, et que la désapprobation d'un simple particulier exciterait le public à lui réciter le Serpent et la Lime (1), en appuyant sur la dernière ligne : Ils sont pour vous d’airain , d'acier , de diamant. "?

Aussi je ne désapprouve rien ; je dis seulement avec quiconque aime la jeunesse d'un amour raisonnable, que toutes les fables ne sont pas pour le jeune âge, et qu'il est nuisible de présenter aux enfans celles que les fabulistes avaient destinées pour l'âge mar. C'est ainsi qu'on prive les enfans des nourritures que leur estomac ne pourrait encore digérer.

(1) Page 108.

cence

Partant de ce principe j'ai rassemblé ce que La Fontaine et Florian ont de plus instructif et de plus moral parmi leurs fables, et, en en présentant le recueil au public, je me flatte d'avoir rendu un service réel, non seulement à la jeunesse dont l'inno

est le premier ornement, mais encore aux pères', 'aux mères et aux précepteurs qui prennent à coeur le bien des enfans 'confiés à leurs soins, et qui considèrent la bonne éducation comme la source d'où découle le bonheur des individus , des familles, des peuples.

Sur le titre de ce recueil le nom de La Fontaine figure le premier ; tout le monde reconnaît cet auteur comme prince des fabulistes, et il convient au prince d'occuper la première place. Le modeste Florian, vivant, ne briguait pas cet avantage; il dit lui-même par rapport à ce sujet: „La Fon, taine est si divin , que beaucoup de places infiniment au-dessous de la sienne sont très-belles."

Pourquoi donc dans le recueil même cet ordre est-il renversé ? Pour laisser aux fables de Florian toute leur valeur. En lisant La Fontaine, après tout ce qu'il y a de fables au monde, il sera toujours le fabuliste par excellence; mais si l'on commence par les fables de La Fontaine, les

encore

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