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bien des plaies intellectuelles; c'était surtout de donner aux esprits, comme conclusion efficace de cet examen critique, une impulsion vigoureuse à la recherche spéculative du vrai et du bien. Il voyait là le remède du mal. Je me souviens que dans une de ces conversations où il livrait volontiers sa pensée et qu'un de ses confidents les plus aimés a finement caractérisées ', il me disait : « Lorsqu'en 1834, Jouffroy traitait du scepticisme actuel, il expliquait par le scepticisme religieux l'abaissement des caractères, le retour au matérialisme, le goût des révolutions, la caducité des popularités; et il avait raison. Mais il y a dans ce tableau et dans cette analogie un trait qui me parait peu exact. Jouffroy prétend que la conviction où nous sommes de l'absurdité des vieilles croyances et des vieilles formes politiques et sociales nous conduit au mépris du passé, à l'ignorance de l'histoire. Cela n'est pas exact. Notre siècle n'est pas un siècle d'ignorance et d'incuriosité historiques. Au contraire, nous aimons l'histoire, nous y cxcellons. Mais ce qui nous manque, c'est le goût de la vérité éternelle et absolue; c'est la force de juger, c'est le critérium; c'est le choix viril à faire entre le vrai ct le faux : de là l'absence de caractère, parce que,

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Voyez, dans les Discours prononcés aux furiérailles de M. Emile Suisset, le discours de M. Janet. - Brochure in-8, impr. Bourdier. Paris, 1863.

comprenant toutes les différentes manières de penser, nous sommes indulgents pour les différentes manières de se conduire, et pour les directions, et pour les capitulations. D'ailleurs, la situation est autre aujourd'hui qu'en 1834. Jouffroy voulait décourager la jeunesse de l'agitation et des révolutions : il conseillait à ses auditeurs le calme et la réflexion pacifique. La jeu nesse de 1861 a besoin d'être excitée plutôt que calmée. Je traiterai à mon tour du scepticisme, j'en ferai l'histoire, j'en ferai la critique, à mon point de vue. Mon but sera de constater qu'il y a dans l'ensemble de la situation morale de l'Europe un grand fait menaçant à la fois pour la religion et pour la philosophie, c'est le progrès du scepticisme s'alliant au progrès du matérialisme. Que les gouvernements fassent ce qu'ils jugeront convenable; que les sectes chrétiennes se défendent. Pour moi, je lutterai contre le scepticisme et l'empirisme, et j'essayerai de rendre aux esprits le goût et la foi dans la recherche spéculative. »

Il me livrait ces réflexions pendant les vacances scolaires de 1861. Lorsque, trois mois après, la réouverture des cours le ramena, le corps déjà malade mais l'âme toujours forte, à la Faculté des lettres, il s'expliqua publiquement de son dessein devant ses auditeurs dès les premiers mots :

« Je viens, Messieurs, commencer avec vous l'his

toire critique dų scepticisme. Cette entreprise est considérable. Elle nous demandera plusieurs années, trois au moins : un an pour le scepticisme de l'antiquité, un an pour le scepticisme de la renaissance, un an ou deux pour le scepticisme moderne. Pourquoi ai-je choisi un tel sujet ? Est-ce parce qu'il se plie aisément au règlement qui me prescrit de parcourir triennalement les époques successives de l'histoire de la philosophie? C'est une raison. Ou bien est-ce parce que le sujet a de l'étendue, de la variété, de la grandeur ; parce qu'il est intéressant d'avoir affaire à des hommes tels que Gorgias, Pyrrhon , Arcésilas, Carnéade, Cicéron, Lucien, Ænésidème, Montaigne, Charron, Pascal, Bayle, Hume, Kant? C'est encore une raison. Mais la raison décisive, la raison de derrière la tête, la voici : c'est que les idées sceptiques ont pris de nos jours et tendent à prendre de plus en plus une grande influence. J'ai souvent dit que les deux hommes qui ont le plus agi sur notre temps, c'est Spinoza et Kant. Spinoza nous a inondés de panthéisme, Kant de scepticisme. J'ai assez combattu les idées panthéistes; d'ailleurs elles sont aujourd'hui en retraite. Ce sont les idées sceptiques qui prennent la tête du mouvement : il faut donc combattre les idées sceptiques. Il faut rendre le courage aux esprits. Il faut montrer qu'il y a une science philosophique capable de conclure, capable d'établir les vérités nécessaires à l'homme. »

On connait à présent le fond de sa pensée. J'entre plus particulièrement dans le plan et la suite de ses leçons de la Sorbonne, qui marquaient d'avance l'ordre et la division de son ouvrage projeté, chaque année de son cours devant fournir la matière d'un volume.

Pendant la première année, il se proposait d'exposer et de caractériser successivement l'école sophistique dans ses deux principaux représentants, Gorgias et Protagoras; l'école mégarique dans Euclide surtout; l'école pyrrhonienne primitive dans Pyrrhon et Timon le sillographe; la nouvelle Académic dans Arcésilas et Carnéade; la seconde école pyrrhonienne dans Ænésidème, Agrippa et Sextus Empicurus : matière d'un premier volume. Il se tint parole; et, malgré l'ébranlement de sa santé, il suivit jusqu'au bout ces phases de la philosophie sceptique, dans les leçons non interrompues de l'année scolaire 1861-1862, dont j'ai entre les mains les plans et les manuscrits.

La seconde année devait être consacrée à l'examen critique du scepticisme au seizième siècle dans Montaigne, Charron, Sanchez; et au dix-septième siècle dans Pascal, Huet, Lamothe le Vayer, Bayle : c'était la matière d'un second volume. Mais contraint plus d'une fois, par le déclin sensible de ses forces d'interrompre ses leçons, pressé d'ailleurs d'arriver à Pascal, dont la grande figure domine toute cette renaissance du scepticisme, M. Saisset ne put pas suivre ici la marche qu'il s'était tracée. Il s'appesantit à son gré sur le scepticisme du livre des Pensées, dans les leçons du premier semestre de l'année 1862-1863, et il ne put aller au delà.

La troisième année l'aurait conduit à étudier le scepticisme du dix-huitième siècle dans David Hume et Kant, avec son contre-coup et son développement ultérieur dans le dix-neuvième siècle jusqu'à nos jours : il aurait touché là à ce qu'il appelait les plaies intellectuelles de notre temps: c'était la matière d'un troisième volume au moins.

S'il avait réalisé ce plan très-vaste, c'est une histoire complète du scepticisme depuis ses lointaines origines jusqu'à ses derniers retentissements au milieu de nous, ce sont trois volumes que je devrais aujourd'hui présenter aux amis de la philosophie, pour que leur attente ne fut pas trompée. C'est avec ces proportions que l'æuvre leur a été primitivement annoncée de l'agrément de l'auteur. Une autre raison de plus d'autorité encore m'aurait fait une loi de leur offrir, si je l'avais pu, une telle publication : c'est que j'aurais pleinement accompli les intentions de mon frère, en faisant connaître après sa mort l'auvre con

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