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leur permet pas de se retirer qu'ils ne soient tout en sueur et hors d'haleine (4). Il va cueillir lui-même des lentilles (5), les fait cuire, et, oubliant qu'il y a mis du sel , il les sale une seconde fois, de sorte que personne n'en peut goûter. Dans le temps d'une pluie incommode, et dont tout le monde se plaint, il lui échappera de dire que l'eau du ciel est une chose délicieuse (6); et si on lui demande par hasard combien il a vu emporter de morts par la porte Sacrée (7) : Autant ,

répond-il, pensant peut-être à de l'argent ou à des grains, que je voudrais que vous et moi en pussions avoir.

NOTES. (1) Littéralement, « une lenteur d'esprit. » La plupart des traits de ce Caractère seraient attribués aujourd'hui à la distraction, à laquelle les anciens paraissent ne pas avoir donné un nom particulier.

(2) Le traducteur a beaucoup paraphrasé passage. Le grec dit seulement : « Il s'attriste, il pleure, et dit, A la bonne heure. »

(3) Les témoins étaient fort en usage chez les Grecs, dans les payements et dans tous les actes. (La Bruyère.) « Tout le monde sail, dit « Démosthène, contra Phorm., qu'on va emprunter de l'argent avec peu K de témoins, mais qu'on en amène beaucoup en le rendant, afin de faire a connaître à un grand nombre de personnes combien on met de régu. « larité dans ses affaires. »

(4) Le texte grec dit : « Il force ses enfants à lutter et à courir, et leur « fait contracter des maladies de fatigue. » Théophraste a fait un ouvrage particulier sur ces maladies, occasionnées fréquemment en Grèce par l'excès des exercices gymnastiques. Voyez le traité de Meursius sur les ouvrages perdus de Théophraste.

(5) Le grec dit : « Et s'il se trouve avec eux à la campagne, et qu'il « leur fasse cuire des lentilles, il oublie, etc. »

(6) Ce passage est évidemment altéré dans le texte, et la Bruyère n'en a exprimé qu'une partie en la paraphrasant. Il me semble qu'une correction plus simple que toutes celles qui ont été proposées jusqu'à présent serait de lire το αστρονομίζειν, et de regarder les mots qui suivent comme le commencement d'une glose, inséré mal à propos dans le texte; car dans le grec il n'est dit nulle part dans ce chapitre ce que disent ou font les autres. D'après celte correction, il faudrait traduire : « Quand il pleut, il dit : Ah ! qu'il est agréable de connaitre et d'obser« ver les astres ! » La forme du verbe grec pourrait être rendue littéralement en français par le mot astronomiser. Il faut convenir cependant que le verbe grec ne se trouve pas plus dans les dictionnaires que le verbe français, et que la forme ordinaire du premier est un peu différente; mais en grec ces fréquentatifs sont très-communs, et quelques manuscrits donnent une leçon qui s'approche beaucoup de cette correction. Le glossateur a ajouté, « lorsque d'autres disent que le ciel est noir * comme de la poix. »

(7) Pour être enterrés hors de la ville, suivant la loi de Solon. (La Bruyère.) Du temps de Théophraste, les morts étaient indifféremment enterrés ou brûlés , et ces deux ceremonies se faisaient dans les champs céramiques; mais ce n'était pas par la porte Sacrée, ainsi nommée parce qu'elle conduisait à Éleusis, qu'on se rendait à ces champs. Il me parait donc qu'il faut adopter la correction Erias, la porte des tombeaux.

CHAPITRE XV.

De la brutalité.

La brutalité est une certaine dureté, et j'ose dire une férocité qui se rencontre dans nos manières, d'agir, et qui passe même jusqu'à nos paroles. Si vous demandez à un homme brutal, Qu'est devenu un tel ? il vous répond durement, Ne me rompez point la tête. Si vous le saluez, il ne vous fait pas l'honneur de vous rendre le salut : si quelquefois il met en vente une chose qui lui appartient, il est inutile de lui en demander le prix , il ne vous écoute pas; mais il dit fièrement à celui qui la marchande, Qu'y trouvez-vous à dire (1)? Il se moque de la piété de ceux qui envoient leurs offrandes dans les temples aux jours d'une grande célébrité. Si leurs prières, dit-il, vont jusques aux dieux, et s'ils en obtiennent les biens qu'ils souhaitent, l'on peut dire qu'ils les ont bien payés , et qu'ils ne leur sont pas donnés pour rien (2). Il est inexorable à celui qui , sans dessein, l'aura poussé légèrement, ou lui aura marché sur le pied ; c'est une faute qu'il ne pardonne pas. La première chose qu'il dit à un ami qui lui emprunte quelque argent (3), c'est qu'il ne lui en prêtera point : il va le trouver ensuite, et le lui donne de mauvaise grâce, ajoutant qu'il le compte perdu. Il ne lui arrive jamais de se heurter à une pierre qu'il rencontre en son chemin, sans lui donner de grandes malédictions. Il ne daigne pas attendre personne, et si l'on diffère un moment à se rendre au lieu dont l'on est convenu avec lui , il se retire. Il se distingue toujours par une grande singularité (4) ; ne veut ni chanter à son tour, ni réciter (5) dans un repas, ni même danser avec les autres. Eu un mot, on ne le voit guère dans les temples importuner les dieux, et leur faire des voeux ou des sacrifices (6).

NOTES.

(1) Plusieurs critiques ont prouvé qu'il faut traduire ce passage : « S'il met un objet en vente, il ne dira point aux acheteurs ce qu'il en vou« drait avoir, mais il leur demandera ce qu'il en pourra trouver. »

(2) La Bruyère a paraphrasé ce passage obscur et mutilé d'après les idées de Casaubon : selon d'autres critiques, il est question d'un présent ou d'une invitation qu'on fait au brutal, ou bien d'une portion de victime qu'on lui envoie (voyez chap. xii, note 5, et chap. XVII, note 2); et sa réponse est , « Je ne reçois pas de présents » ou : « Je ne voudrais pas même goiter ce qu'on me donne, »

(3) « Qui fait une collecte. » (Voyez chap. I, note 3.) (4) Ces mots ne sont point dans le texte.

(6) Les Grecs récitaient à table quelques beaux endroits de leurs poëtes, el dansaient ensemble après le repas. Voyez le chapitre du Contre-temps. (La Bruyère.) (Chapitre xii, note 7.)

(6) Le grec dit simplement : « Il est capable aussi de ne point prier les « dieux. »

CHAPITRE XVI (1).

De la superstition. La superstition semble n'être autre chose qu'une crainte mal réglée de la Divinité. Un homme superstitieux, après avoir lavé ses mains (2), s'être purifié avec de l'eau lustrale (3), sort du temple, et se promène une grande partie du jour avec une feuille de laurier dans sa bouche. S'il voit une belette , il s'arrête tout court; et il ne continue pas de marcher que quelqu'un n'ait passé avant lui par le même endroit que cet animal a traversé, ou qu'il n'ait jeté lui-même trois petites pierres dans le chemin , comme pour éloigner de lui ce mauvais présage. En quelque endroit de sa maison qu'il ait aperçu un serpent, il ne diffère pas d'y élever un autel (4); et dès qu'il remarque dans les carrefours de ces pierres que la dévotion du peuple y a consacrées (5), il s'en approche, verse dessus toute l'huile de sa fiole, plie les genoux devant elles , et les adore. Si un rat lui a rongé un sac de farine, il court au devin, qui ne manque pas de lui enjoindre d'y faire mettre une pièce; mais, bien loin d'être satisfait de sa réponse, effrayé d'une aventure si extraordinaire , il n'ose plus se servir de son sac, et s'en défait (6). Son faible encore est de purifier sans fin la maison qu'il habite (7), d'éviter de s'asseoir sur un tombeau, comme d'assister à des funérailles, ou d'entrer dans la chambre d'une femme qui est en couche (8); et lorsqu'il lui arrive d'avoir, pendant son sommeil, quelque vision, il va trouver les interprètes des songes, les devins et les augures, pour savoir d'eux a quel dieu ou à quelle déesse il doit sacrifier (9). Il est fort exact à visiter, sur la fin de chaque mois, les prêtres d'Orphée, pour se faire initier dans ses mystères (10) : il y mène sa femme; ou, si elle s'en excuse par d'autres soins, il y fait conduire ses enfants par une nourrice (11). Lorsqu'il marche par la ville, il ne manque guère de se laver toute la tête avec l'eau des fontaines qui sont daus les places : quelquefois il a recours à des prêtresses , qui le purifient d'une autre manière, en liant et étendant autour de son corps un petit chien, ou de la squille (12). Enfin, s'il voit un homme frappé d'épilepsie (13), saisi d'horreur, il crache dans son propre sein, comme pour rejeter le malheur de cette rencontre.

NOTES. (1) Ce chapitre est le premier dans lequel on trouvera des additions prises dans les manuscrits de la bibliothèque palatine du Vatican, qui contient une copie plus complète que les autres des quinze derniers chapitres de cet ouvrage. M. Siebenkees, sur les manuscrits duquel on a publié cette copie, doutait de l'authenticité de ces morceaux nouveaux ; mais ses doutes sont sans fondement, et il parait ne les avoir conçus que par la difficulté d'expliquer l'origine de cette différence entre les inanuscrits. M. Schneider a levé cette difficulté, et a démontré toute l'importance de ces additions, lesquelles nous donnent non-seulement des lumières nouvelles sur plusieurs points importants des mæurs anciennes, mais dont la plupart complètent et expliquent des passages inintelligibles sans ce secours. Ce savant a observé qu'elles prouvent que nous

ne possédions auparavant que des extraits très-imparfaits de cet ouvrage. Celle hypothèse explique les transpositions, les obscurilés et les phrases tronquées qui y sont si fréquentes; et celles qui se trouvent même dans le manuscrit palatin font soupçonner qu'il n'est lui-même qu'un extrait plus complet. Cette opinion est en outre confirmée, pour ce manuscrit comme pour les autres, par une formule usitée spécialement par les abréviateurs, qui se trouve au chapitre xi et au chapitre xix. (Voyez la note 9 du premier et la note 2 du second de ces chapitres.) Cependant les difficultés qui se rencontrent particulièrement dans les additions viennent surtout de ce qu'elles ne nous sont transmises que par une seule copie. Tous ceux qui se sont occupés de l'examen critique des auteurs anciens savent que ce n'est qu'à force d'en comparer les différentes copies qu’on parvient à leur rendre jusqu'à un certain point leur perfection primitive.

(2) D'après une correction ingénieuse de M. Siebenkees, le jnanuscrit du Vatican ajoute, « dans une source. » Cette ablution était le symbole d'une purification morale. Le laurier dont il est question dans la suite de la phrase passait pour écarter tous les malheurs de celui qui portait sur soi quelque partie de cet arbuste. (Voyez les notes de Duport, et, sur ce Caractère en général, le chap. xxi d'Anacharsis.) J'ai parlé, dans la note 14 du Discours sur Théophraste, des opinions religieuses de ce philosophe, et d'un livre écrit sur le présent chapitre en particulier. Il me parait que la religion des Athéniens avait été surchargée de beaucoup de superstitions nouvelles depuis la décadence des républiques de la Grèce, et surtout du temps de Philippe et d'Alexandre. Voyez chapitre

note 3. (3) Une eau où l'on avait éteint un tison ardent pris sur l'autel où l'on brûlait la victime : elle était dans une chaudière à la porte du tem

l'on s'en lavait soi-même, ou l'on s'en faisait laver par les prétres. (La Bruyère). Il fallait dire, asperger : «Spargens rore levi el ramo fe« licis olivæ, » dit Virgile, Æneid. lib. VI, V. 229; et, au lieu d'ajouter « sort du temple, » il fallait traduire simplement, « après s'être aspergé « d'eau sacrée, etc. »

(4) Le manuscrit du Vatican porte : « Voit-il un serpent dans sa mai« son; si c'est un paréias, il invoque Bacchus; si c'est un serpent sa« cré, il lui fait un sacritice, » ou bien « il lui båtit une chapelle. » L'espèce de serpent appelée paréias, à cause de ses mâchoires très-grosses, était consacrée à Bacchus : on portait de ces animaux dans les processions faites en l'honneur de ce dieu; et l'on voit dans Démosthène, pro Corona, page 313, édit. de Reiske, que les superstitieux les élevaient par-dessus la tête en poussant des cris bachiques. L'espèce appelée sacrée était, selon Aristote, longue d'une coudée, venimeuse et velue; mais peut-être ce mot, qui a empêché les naturalistes de la reconnaitre, est-il altéré. Aristote ajoute que les espèces les plus grandes suyaient devant celle-ci.

(5) Le grec dit, « des pierres ointes ; » c'était la manière de les consacrer, usitée même parmi les patriarches. (Voyez Genèse, XXVIII.)

(6) D'après une ingénieuse correction d'Étienne Bernard, rapportée par Schneider : « il rend le sac, en expiant ce mauvais présage par un sau crifice. » Cicéron dit, de Div., liv. II, chap. XXVI : « Nos autem ila

XXV,

ple;

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