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(29) Je me suis prescrit des bornes un peu moins étroites, et j'ai cru que les mours d'Athènes, dans le siècle d'Alexandre et d'Aristote, méritaient bien d'être éclaircies autant que possible, et que l'explication précise d'un des auteurs les plus élégants de l'antiquité ne pouvait pas être indifférente à des lecteurs judicieux.

AVANT-PROPOS

DE THÉOPHRASTE. J'ai admiré souvent, et j'avoue que je ne puis encore comprendre, quelque sérieuse réflexion que je fasse, pourquoi toute la Grèce étant placée sous un même ciel, et les Grecs nourris et élevés de la même manière (1), il se trouve néanmoins si peu de ressemblance dans leurs moeurs. Puis donc, mon cher Polyclès (2), qu'à l'âge de quatre-vingt-dix-neuf ans où je me trouve (3), j'ai assez vécu pour connaître les hommes; que j'ai vu d'ailleurs, pendant le cours de ma vie, toutes sortes de personnes et de divers tempéraments , et que je me suis toujours attaché à étudier les hommes vertueux, comme ceux qui n'étaient connus que par leurs vices ; il semble que j'ai dû marquer les caractères des uns et des autres (4), et ne me pas contenter de peindre les Grecs en général , mais même de toucher ce qui est personnel, et ce que plusieurs d'entre eux paraissent avoir de plus familier. J'espère, mon cher Polyclès, que cet ouvrage sera utile à ceux qui viendront après nous: il leur tracera des modèles qu'ils pourront suivre; il leur apprendra à faire le discernement de ceux avec qui ils doivent lier quelque commerce, et dont l'émulation les portera à imiter leurs vertus et leur sagesse (5). Ainsi je vais entrer en matière : c'est à vous de pénétrer dans mon sens, et d'examiner avec attention si la vérité se trouve dans mes paroles. Et, sans faire une plus longue préface, je parlerai d'abord de la dissimulation; je définirai ce vice , et je dirai ce que c'est qu'un homme dissimulé, je décrirai ses moeurs; et je traiterai ensuite des autres passions , suivant le projet que j'en ai fait.

NOTES.

ceux

(1) Par rapport aux barbares, dont les maurs étaient très-différentes de celles des Gres. (La Bruyère.) Néanmoins il existait une telle différence entre l'éducation et les meurs d'Athènes et celles de Sparte, qu'il est présumable que cette phrase a été tronquée et altérée par l'abréviateur ou par les copistes. (Voy. chap. Xvi, note 1.)

(2) M. Coray remarque que Diodore de Sicile parle, à la cent quatorzième olympiade, d'un Polyclès, général d’Antipater; et l'on sait que Théophraste fut fort lié avec le fils de ce dernier.

(3) Voyez sur l'âge de Théophraste la note 2 du Discours sur ce pbilosophe; c'est encore un passage où cet avant-propos parait avoir été altéré.

(4) Théophraste avait dessein de traiter de toutes les vertus et de tous les vices. ( La Bruyère. ) Cette opinion n'est fondée que sur une interprétation peu exacte de la phrase suivante de cette préface, dans laquelle on n'a pas fait attention que le pronom défini ne peut se rapporter qu'aux méchants; cette opinion est d'ailleurs combattue par la fin de ce même avant-propos , où l'on n'annonce que des caractères vicieux; et il n'est pas à croire que, s'il en avait existé de vertueux, qui nous ont transmis cet ouvrage en auraient fait le triage pour les omettre. Nous voyons aussi , par un passage d'Hermogène, de Formis orationis (lib. II, cap. 1), que l'épithète nocxoi, que Diogène Laërce et Suidas donnent aux Caractères de Théophraste, s'applique spécialement aux caractères vicieux ; car cet auteur dit qu'on appelle particulièrement de ce nom les gourmands, les peureux, les avares , et des caractères semblables.

Au lieu de « Il semble, etc. , » il faut traduire : « J'ai cru devoir écrire « sur les meurs des uns et des autres; et je vais te présenter une suite a des différents caractères que portent les derniers, et t'exposer les prina cipes de leur conduite. J'espère, etc. » Après avoir composé beaucoup d'ouvrages de morale qui traitaient surtout des vertus, notre philosophe veut aussi traiter des vices. Du reste, la tournure particulière de cette phrase semble avoir pour objet de distinguer ces tableaux des satires personnelles.

(5) Plus littéralement : « J'espère, mon cher Polyclès, que nos en« fants en deviendront meilleurs, si je leur laisse de pareils écrits qui « puissent leur servir d'exemple et de guide pour choisir le commerce et « la société des hommes les plus parfaits, afin de ne point leur rester « inférieurs. » C'est ainsi que Dion Chrysostome dit dans le discours qui ne contient que les trois caractères vicieux que j'ai joints à la fin de ce volume : « J'ai voulu fournir des images et des exemples pour « détourner du vice, de la séduction et des mauvais désirs, et pour

inspirer aux hommes l'amour de la vertu et le goût d'une meilleure a vie. »

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de certa ration hemen plus or

De la dissimulation.

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La dissimulation (1) n'est pas aisée à bien définir : si l'on se contente d'en faire une simple description, l'on peut dire que c'est un certain art de composer ses paroles et ses actions pour une mauvaise fin. Un homme dissimulé se comporte de cette manière : il aborde ses ennemis, leur parle, et leur fait croire par cette démarche qu'il ne les hait point; il loue ouvertement et en leur présence ceux à qui il dresse de secrètes embûches, et il s'afflige avec eux s'il leur est arrivé quelque disgrâce; il semble pardonner les discours offensants que l'on lui tient; il récite froidement les plus horribles choses que l'on aura dites contre sa réputation; et il emploie les paroles les plus flatteuses pour adoucir ceux qui se plaignent de lui, et qui sont aigris par les injures qu'ils en ont reçues. S'il arrive que quelqu'un l'aborde avec empressement, il feint des affaires, et lui dit de revenir une autre fois : il cache soigneusement tout ce qu'il fait; et, à l'entendre parler, on croirait toujours qu'il délibère (2). Il ne parle point indifféremment; il a ses raisons pour dire tantôt qu'il ne fait que revenir de la campagne , tantôt qu'il est arrivé à la ville fort tard, et quelquefois qu'il est languissant, ou qu'il a une mauvaise santé. Il dit à celui qui lui emprunte de l'argent à intérêt, ou qui le prie de contribuer de sa part à une somme que ses amis consentent de lui prêter (3), qu'il ne vend rien, qu'il ne s'est jamais vu si dénué d'argent; pendant qu'il dit aux autres que le commerce va le mieux du monde, quoique en effet il ne vende rien. Souvent, après

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avoir écouté ce qu'on lui a dit , il veut faire croire qu'il n'y a pas eu la moindre attention : il feint de n'avoir pas aperçu les choses où il vient de jeter les yeux, ou s'il est convenu d'un fait, de ne s'en plus souvenir. Il n'a pour ceux qui lui parlent d'affaires que cette seule réponse, J'y penserai. Il sait de certaines choses, il en ignore d'autres; il est saisi d'admiration ; d'autres fois il aura pensé comme vous sur cet événement; et cela selon ses différents intérêts. Son langage le plus ordinaire est celui-ci : « Je n'en crois rien, je ne comprends « pas que cela puisse être, je ne sais où j'en suis , » ou bien , « il me semble que je ne suis pas moi-même; » et ensuite : « Ce n'est pas ainsi qu'il me l'a fait entendre ; voilà une chose « merveilleuse, et qui passe toute créance; contez cela à « d'autres : dois-je vous croire? ou me persuaderai-je qu'il « m'ait dit la vérité? » paroles doubles et artificieuses, dont il faut se défier comme de ce qu'il y a au monde de plus pernicieux. Ces manières d'agir ne partent point d'une âme simple et droite, mais d'une mauvaise volonté, ou d'un homme qui veut nuire : le venin des aspics est moins à craindre.

NOTES.

(I) L'auteur parle de celle qui ne vient pas de la prudence, et que Jes Grecs appelaient ironie. (La Bruyère ). Aristote désigne par ce mot cette dissimulation, à la fois modeste et adroite, des avantages qu'on a sur les autres, dont Socrate a fait un usage si heureux. ( Voyez Moral ad Nicom. IV, 7.) Mais le maitre de Théophrasle dit, en faisant l'énumération des vices opposés à la véracité, qu'on s'é. carte de cette vertu, soit pour le seul plaisir de mentir, soit par jactance, soit par intérêt. C'est surtout cette dernière modification de la dissimulation qu'il me semble que Théophraste a voulu caractériser ici; et ce ne peut etre que faute d'un terme plus propre qu'il l'a appelée ironie. Les deux autres espèces sont peintes dans les Caractères huit et vingt-trois. Au reste , la première phrase de ce chapitre serait mieux rendue par la version suivante : « La dissimulation, à

l'exprimer par son caractère propre, est un certain art, etc., » ainsi que l'a déjà observé M. Belin de Ballu.

(2) Il y a ici dans le texte une transposition et des altérations observées par plusieurs critiques ; il faut traduire : « Il fait dire à ceux qui « viennent le trouver pour affaires de revenir une autre fois, en feignant a d'étre rentré à l'instant, ou bien en disant qu'il est tard, et que sa santé

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a ne lui permet pas de les recevoir. Il ne convient jamais de ce qu'il va a faire, et ne cesse d'assurer qu'il est encore indécis. Il dit à celui, etc. »

(3) Cette sorte de contribution était fréquente à Athènes, et autorisée par les lois. (La Bruyère. ) Elle avait pour objet de rétablir les affai. res de ceux que des malheurs avaient ruinés ou endettés, en leur faisant des avances qu'ils devaient rendre par la suite. Voy. le chapitre XVII, et les notes de M. Coray, nécessaires à tous ceux qui voudront approfondir cet ouvrage sous le double rapport de la langue et des mæurs anciennes.

Les notes de Duport, que les derniers éditeurs ont trop négligées , éclaircissent aussi beaucoup cette intéressante matière.

CHAPITRE II.

De la flatterie. La fiatterie est un commerce honteux qui n'est utile qu'au flatteur. Si un flatteur se promène avec quelqu'un dans la place : Remarquez-vous, lui dit-il, comme tout le monde a les yeux sur vous? cela n'arrive qu'à vous seul. Hier il fut bien parlé de vous, et l'on ne tarissait point sur vos louanges. Nous nous trouvâmes plus de trente personnes dans un endroit du Portique (1); et comme par la suite du discours l'on vint à tomber sur celui que l'on devait estimer le plus homme de bien de la ville, tous d'une commune voix vous nommèrent , et il n'y en eut pas un seul qui vous refusât ses suffrages. Il lui dit mille choses de cette nature. Il affecte d'apercevoir le moindre duvet qui se sera attaché à votre habit, de le prendre, et de le souffler à terre : si par hasard le vent a fait voler quelques petites pailles sur votre barbe ou sur vos cheveux , il prend soin de vous les ôter; et vous souriant, Il est merveilleux, dit-il, combien vous êtes blanchi (2) depuis deux jours que je ne vous ai pas vu. Et il ajoute : Voilà encore, pour un homme de votre âge, assez de cheveux noirs. Si celui qu'il veut flatter prend la parole, il impose silence à tous ceux qui se trouvent présents , et il les force d'approuver aveuglément tout ce qu'il avance (3); et dès qu'il a cessé de parler, il se récrie : Cela est dit le mieux du monde , rien n'est plus heureusement rencontré. D'autres

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