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pas de lois en France qui défendissent la pluralité des bénéfices, et que les plus rentés étaient aussi les plus endettés.

De pareilles maximes, écrivait le Journal des Etats-Généraux n'ont pas été entendues de sang-froid par les patriotes. Aussi l'antique Chapelier a-t-il été interrompu par des murmures de toute la gauche..... Il y a aujourd'hui un an, criait-on assez distinctement, que la séance royale eut lieu ! Chapelier, Chapelier, les délices de Capoue vous ont corrompu !... M. Lanjuinais, toujours bon breton, souffroit sans doute de voir son compatriote se démentir ainsi; il s'est contenté de lui dire plusieurs fois qu'il y avoit erreur dans ses assertions; mais moi je lui dis :

Chapelier, des bretons est-ce la le langage? Cependant, l'ancien orateur breton, penchant l'oreille à la droite, recevait des leçons de M. Loys.....' »

:

Désormais le charme était rompu. Le Chapelier avait ose sortir une seule fois de l'ornière jacobine : C'était donc un corrompu, un vendu : un chien d'aristocrate, bon pour la lanterne. Des pamphlets reparurent, mais ils n'étaient plus cette fois rédigés par des royalistes : et c'étaient des patriotes qui publiaient : Chapeaux à vendre, opuscule dédié à M. Le Chapelier, avec la mention: A Paris, de l’Imprimerie des gens sans tête à l'Assemblée nationale?.

En vain protesta-t-il quelques jours après contre la résistance opposée à la vente des biens nationaux : il fut littéra. lement conspué le 3 juillet quand il vint demander, au nom de la constitution, que l'Etat participât aux frais de la fête de la fédération parisienne’; en vain fit-il décréter, le 15, que la bannière de la commune de Paris à la fête de la veille serait suspendue aux voûtes de la salle de l'Assemblée nationale comme « le monument d'une époque que nous n'oublierons jamais » ; il ne put faire passer, le 18, le projet de décret sur l'uniforme varié des gardes nationales d'après celui que

- Journal des Etats-Généraur, VII, 459, 460 etc.
9 1790, in-80, 8 p. (De ma collection).
3 Journal des États-Gén. VIII, 12, 154.

portaient, le 14, leurs délégués: Barnave le rappella durement à l'uniformité d'uniforme, disant qu'on ne saurait trop multiplier les signes extérieurs de « l'union entre tous les Froncais » et le projet fut renvoyé au comité'. Les motions de Le Chapelier étaient jadis acceptées d'enthousiasme : l'oracle avait parlé : on obéissait Il fallut maintenant conquérir les décrets de haute lutte; et Le Chapelier s'en lassa.

Dès la fin de lannée 1790 sa nouvelle situation s'accentua nettement : le jacobinisme lui apparut alors avec toutes ses déplorables conséquences et il eut le courage de s'en séparer: mais d'abord mollement, car il se crut obligé de repousser, comme calomnieuse, au commencement de 1791, son inscription sur la liste du club monarchique. Peu après il présenta, sur la résidence des fonctionnaires publics, le rapport du comité de constitution au nom duquel il déclarait l'impossibilité de faire une bonne loi sur l'émigration : ce qui lui valut les rires et les murmures de la gauche. Mais ce fut surtout après la fuite du roi qu'il comprit enfin que la monarchie constitutionnelle était menacée d'une ruine prochaine et que la Révolution allait aboutir au chaos le plus hideux, si on l'abandonnait à elle-même; il crut donc de son devoir, avec les Barnave et les Lameth, d'opposer une digue à ce torrent révolutionnaire que, plus que personne, il avait contribué à faire sortir de son lit. Après avoir, le 21 juin, réclamé des mesures de sûreté publique, il quitta décidément le club des Jacobins pour entrer aux Feuillants, et se fit remarquer des lors par son zèle à poursuivre la révision d'une constitution qui était en partie son cuvre ; il voulut réserver l'exercice des

Journal des Etats Gén. VIII, 267, 286, 330, 377, 385, 468, etc. ? Je trouve à cette époque une annonce, datés lo décembre 1790, pour une revue politique hebdomadaire qui devait paraître le 1er janvier 1791, avec le titre : De la Constitution et des Lois, rédigée par Le Chapelier, député, et les avocats Duveyrier, Perignon et Garnier.

3 Ce rapport a été publié sous le titre : Projet de loi et rapport sur la résidence des fonctionnaires publics, par Le Chapelier. Paris, imp. nat. s. d. (1791), in-8°, i p. (Bibl. de Nantes, no 9717).

droits électoraux aux seuls propriétaires; insista pour qu'aucune indemnité ne fut allouée aux représentants; combattit vivement le projet de déportation en masse des prêtres non assermentés', et l'opinion de Robespierre sur la non rééligibilité des membres de l'Assemblée nationale à la prochaine régislature ; et mit le sceau à ses tentatives de réaction en faisant décréter, le 29 septembre 1791, comme testament de l'Assemblée, que nulle société, club ou association ne pourrait avoir, sous aucune forme, une existence politique, ni exercer aucune influence ou inspection sur les actes des pouvoirs constitués ou des autorités légales, ni faire des pétitions collectives, ni envoyer des députations... De la part du fondateur du club breton, la palinodie parut un peu forte. Aussi lorsqu'il revint à Rennes, après la dissolution de l'Assemblée, eut-il grand peine à se faire admettre au nombre des membres de la Société des amis de la constitution. Le temps des quatrains lyriques était passé : son admission, combattue dans un pamphlet intitulé; L'ordre du jour ou les deux Evangiles, mit tout Rennes en émoi pendant trois jours. Lorsqu'il fut admis, cent vingt membres quittèrent le club et en fondèrent un autre en rivalité?; puis un grand nombre de sociétés affiliées, écrivirent de Rouen, de Valenciennes, ae Nimes, de Grenoble, de Bordeaux, de tous les points de la France, qu'elles ne correspondraient plus avec une Société assez téméraire pour recevoir dans son sein et pour élire, comme président, un transfuge de la liberté. « Tant que Le Chapelier sut vertueux, écrivait celle de Caen, il mérita notre reconnaissance et notre eslime. Mais dès qu'il a cessé de marcher dans le chemin de l'honneur, nous lui avons voué le plus souverain mépris!...' »

Le véritable portrait de nos législateurs, galerie des principaux constituants, publiée peu après la dissolution de l'Assemblée par le parti avancé, le traite comme ces sociétés ja

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cobines et avec le même dédain. L'idole était absolument brisée. « Cet avocat breton, connu à Rennes pour un tracassier, avait secoué, dit-elle, la poussière de ses souliers sur sa patrie avant de la quitter. Homme de talent, bon logicien, mais corrompu et né avec tous les vices de ce qu'on appelait jadis la bonne compagnie, Chapelier, avait trop d'esprit pour ne pas sentir que dans la grande scène qui allait se passer, les intrigues joueraient le premier rôle. Il se montra donc en opposition directe avec la cour pour faire ensuite avec elle un traité plus avantageux... » Ainsi les patriotes qui avaient crié au scandale en 1789 contre les accusations de la Vie privée du roi Isaac, les reproduisaient à leur tour, maintenant que Le Chapelier ne marchait plus franchement avec eux. C'est là la morale de l'histoire. Ils étaient même plus durs que n'avaient été les contre-révolutionnaires. Chapelier, disait en terminant le portraitiste, a fait tout ce qu'il a pu pour établir le despotisme ministériel sur les débris des anciens préjugés : « il n'a réussi qu'à prouver l'abus et le danger des talents dominés par les passions résultantes d'un absurde égoïsme'. » La guillotine allait bientôt apporter le châtiment suprême.

En 1792, Le Chapelier qui avait repris ses fonctions d'avocat fut obligé d'aller en Angleterre pour régler quelques affaires de ses clients : et il s'y trouvait encore lorsque fut rendu le décret qui mettait sous le sequestre les biens des absents. Inquiété pour ce fait pendant la Terreur, et menacé d'arrestation comme suspect, il écrivit au comité de Salut public, le 26 pluviôse an II, une longue et élrange lettre par laquelle il s'offrait pour servir la République comme espion chez les Anglais. Trouvée plus tard dans les papiers de Robespierre, celte lettre qui donne une triste idée des extrémités où des hommes de talent pouvaient alors se trouver réduits pour se

' Le réritable portrait de nos legislateurs, ou galerie des tableaux exposés à la vue du public depuis le i mai 1789, jusqu'au 1er octobre 1791 – Paris, 179?, in-89, p. 83 à 8.

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soustraire à la mort, fut publiée avec les autres documents de même provenance, et l'on pourrait presque douter de son authenticité, si le Cabinet historique ne l'avait publiée de nouveau, en 1867, d'après l'original faisant partie de la collection Sensier. J'en reproduirai seulement la première moitié :

« Citoyens, j'étois de l'Assemblée constituante, j'étois membre du comité de constitution; on m'a dit qu'il y avoit un ordre de m'arrêter; toute cette défaveur ne m'empêche pas de me présenter au comité de Salut public comme un homme qui peut lui être utile, et qui, antique et constant ami de la liberté, est devenu partisan de la République du moment qu'elle a été proclamée. Ni mon arrestation, ni ma mort, en cas qu'elle fut résolue, ne seroit d'aucun profit l'Etat; au contraire, la cause populaire souffre un peu, lorsqu'on voit un de ses premiers soutiens désigné comme victime ; et il vous paroitra peut-être d'un tout autre intérêt d'employer les moyens que la nature et les circonstances m'ont données. Vous avez fait avec une grande habileté une guerre superbe, digne d'un peuple qui conquiert et qui défend à la fois sa liberté. Vous avez eu partout de glorieux succès, mais vous n'êtes ni aux termes de vos travaux, ni à la fin de vos dangers, vous avez besoin de faire encore cette année la guerrla plus active; ce ne sont peut-être pas de mauvais citoyens, mais ce sont des ignorants qui parlent actuellement de pais. Vous avez les moyens de faire cette guerre pendant l'année; mais si vos triomphes ne vous donnent pas le droit de dicter, à la fin de la campagne des conditions à l'Europe, vous pouvez vous trouver dans la situation la plus alarmante; il faut donc que tous les moyens quelconques soient employés et vous êtes trop habiles pour en négliger aucun. Il me semble que cette année la guerre change de place. Vous n'avez plus rien à craindre ni de l'Autriche, ni de la Prasse, ni de l'Espagne. Il y aura sur toutes ces frontières des coups de canon tirés et des hommes de tués, mais ce ne sera que des coups de canon et de la dévastation, il n'y aura rien de décisif. La guerre est tout entière contre l'Anglois; c'est là qu'il faut frapper. Si quelque expédition grande et heureuse brûloit un de leurs ports, ravageoit une portion de leur territoire, alteroit leur marine il seroit facile alors de séparer le peuple anglois de son gouvernement et de parvenir à dicter un traité qui seroit le terme du danger de la République française. Je ne sais si je me trompe, mais je crois que pour assuror le succès de cette grande entreprise, il seroit important de connoître quelles sont les craintes, les espérances, les

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