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sont debout. Ils sont allés demander à Versailles la permission de me pendre. Que ne feront-ils pas s'ils peuvent demeurer les maitres, puisque aujourd'hui qu'ils ne sont pas tout à fait rois, ils osent instruire contre une ville entière et contre des hommes publics qu'elle chérit, une procédure que leurs remontrances ne manqueroient pas d'appeler tyrannique, si elle étoit instruite par les ordres du véritable monarque. Heureux alors ceux qui se seront sauvés de Quimper! Plus heureux, parce qu'il aura été plus prudent, celui qui s'en sera sauvé d'avance! Vous le savez d'ailleurs, mon ami, que longtemps avant la malheureuse part qu'on m'a forcé de prendre à la nouvelle révolution, mon projet étoit de faire transporter mes pénates dans ce délicieux Paris, le séjour des arts et de la liberté. Que ne puis-je y vivre encore comme j'y ai vécu, entouré des secours que n'offre aux lettres aucune de nos provinces, et qui nous manquent surtout en Bretagne ! Caché néanmoins dans une solitude plus profonde que celle qu'on croit trouver dans nos bourgades, cultivant les sciences pour le seul plaisir de les cultiver, el tout aussi peu inquiet sur les besoins rulgaires de l'ecistence physique que l'est mon ami dom Le Breton, et que dùt l'ètre dom Morice, mon très honoré grand-oncle, je cherche depuis longtemps quelque chose qui puisse concilier mes goûts et mes facultés. Je crois avoir rencontré mon grand ceuvre; et, ce qui vous fera plus de plaisir, mon vieil ami, j'ai cru que vous pourriez contribuer beaucoup au succès de la spéculation.... »

Laënnec explique alors, avec de longs détails, à dom Le Breton que l'on doit établir à Paris, sous la direction du chancelier et pour l'usage des ministres, une bibliothèque de législation et d'administration à laquelle il pourrait rendre de sérieux services, et il le prie de le recommander près des personnages influents qu'il connait à Paris, pour obtenir d'en être nommé l'un des bibliothécaires. Je remarque ce passage qui m'apprend l'existence d'un frère de dom Le Breton, portant le nom de Le Breton de Villeblanche :

« Villeblanche, votre frère, m'a indiqué dom Lépineux, qui est attaché à la maison de Saint-Germain-des-Prés, et avec lequel il a passé quatre ans à Marmoutiers. Plus répandu même que vous, dom Lépineux, si j'en crois votre frère, avec la même passion que vous pour obliger, en a d's moyens plus nombreux : et s'il ne pou

voit me trouver gite à la bibliothèque de la Chancellerie, il seroit homme à m'en trouver un autre. »

Laënnec termine par des allusions à des projets de dom Le Breton sur le collège de Quimper, au sujet desquels je ne suis pas exactement renseigné:

« J'ai tant d'autres choses à vous dire, mon cher Le Breton, et combien va nous faire barbouiller de papier une seule de ces choses : nos vues sur le collège de Quimper; nos vues... je pourrois dire les miennes, car je vous soutiendrai toujours que c'est moi qui eus la primauté de cette idée. J'ai tâté le bon prélat. Je me suis bien gardé de lui aller étaler d'abord vos propositions, tout éblouissantes, tout irrefutables qu'elles doivent paraitre. J'ai mieux fait; j'ai visé à les faire désirer. La place est bien entourée! le médecin, le confesseur sont à nous. Laissez venir le reste; je n'ai jamais été maladroit que dans mes affaires personnelles. Combien je m'estimerois heureux, si, tandis que votre respectable société va s'employer pour moi, je réussissois à lui payer une dette de reconnoissance par un bon office de quelque considération... »

Il s'agissait donc, semble-t-il, d'une cession du collège de Quimper aux bénédictins, et dom Le Breton en eût été, sans doute, le supérieur. Quoiqu'il en soit, le projet dût être abandonné devant les graves événements qui se précipitaient coup sur coup. Cette lettre est datée de janvier 1789 et moins de trois mois après, dom Le Breton était élu, par l'assemblée diocésaine de Vannes, député suppléant du clergé de ce diocèse aux Etats-Généraux. Le vicaire perpétuel de la paroisse de Redon, l'abbé Loaisel, était député titulaire.

Mais Loaisel ne garda pas longtemps son mandat. Comme plusieurs de ses confrères de Nantes et de Rennes, il donna sa démission au mois de septembre 1789, et dom Le Breton partit pour le remplacer en octobre.

L'Assemblée nationale venait de quitter Versailles pour prendre siège à Paris. Dom Le Breton s'y distingua aussitôt par son enthousiasme pour le nouvel ordre de choses et

1 Le Breton de Villeblanche fut élu off. municipal à Quimper, en 1790.

Rerue des Pior, de l'Ouest, t. I (1853), 2e partie, 249 à 232.

poussa la mansuétude à un tel point qu'au mois de février 1790, quelques jours après l'incendie qui avait été allumé dans l'abbaye même de Redon, par le farouche Le Batteux pour en détruire les charles et les titres de propriété, il montait à la tribune afin de réclamer l'indulgence de l'Assemblée en faveur des pillards et des incendiaires compromis dans les troubles des campagnes. « J'ai, disait-il, une lettre d'un vertueux laboureur par laquelle il m'atteste que plusieurs honnêtes gens qui excités par des libelles et par des écrits faux, avaient eu part aux désordres commis à Redon, n'avaient pas plutôt reconnu leur faute et leur erreur, qu'ils étaient devenus les amis du calme et de la paix ; que leur aveu seul démontrait leur innocence et sollicitait leur pardon. Et sans contredit, s'écria-t-il, la vie d'un honnête laboureur

t, vaut surement mieux que cinquante charretées de vieux parchemins'.... »

La vie d'un honnête laboureur, assurément; mais il s'agissait d'incendiaires, et en plusieurs autres lieux, d'assassins.

Le 7 février 1790, dom Le Breton fut nommé membre du comité ecclésiastique, qui le choisit le lendemain, pour secrétaire général, chargé de faire la répartition du travail entre les trois sections qui avaient chacune leur président et leur secrétaire particulier. Il remplit ces fonctions sans interruption jusqu'au 30 septembre 1791, c'est-à-dire jusqu'à la dissolution de l'Assemblée nationale; et il prit en cette qualité une grande part à la constitution civile du clergé et surtout à son application. M. Sciout a publié à cet égard des documents d'une précision irrefutable dans lesquels le nom de Le Breton est associé, comme secrétaire, à celui du président Expilly, pour exiger des municipalités l'exécution stricte et implacable des suppressions prononcées par les décrets».

Du reste, le prieur de Redon n'avait pas attendu l'établis

* Journal des Etats-Générauc, Rennes, Audran, 1790, V. p. 338. 3 Voyez en particulier llisi de la Constitution cirile du clergé, I, 297.

sement définitif du schisme en France pour jeter le froc aux orties. A la suite du décret du 13 février 1790, par lequel les vaux monastiques étaient abolis et la permission donnée aux victimes du cloître de rentrer dans le sein de la société civile, les bénédictins de Saint-Sauveur de Redon durent comparaître le 9 août, devant le conseil de la commune pour déclarer à cet égard quelles étaient leurs intentions. Retenu à l'Assemblée, Le Brelon déclara par écrit qu'il entendait jouir du bénéfice de la loi pour sortir du cloitre'. A partir de ce moment il abandonna le costume monacal, puis même le costume ecclésiastique ; et son portrait de la collection Le Vachez le représente en perruque frisée et jabot de dentelles. Ce fut lui qui, le 11 septembre 1790, fit décréter le versement au Trésor des reliquats des caisses des impositions du clergé : et cette mesure qui fut considérée comme spoliatrice, souleva de vives réclamations. Il semble inutile d'ajouter après cela qu'il fut l'un des premiers à prêter à la tribune le serment à la constitution civile, mais j'insiste parce que Le Breton aggrava encore sa chute dans le schisme en publiant un écrit apologétique de cette constitution à l'établissement de laquelle il avait fort contribué, sous le titre de : Lettre de P. J. Le Breton, ci-devant prieur de Redon, député à l'Assemblée nationale à MM. les ecclésiastiques du département du Morbihan.?

Après la dissolution de l'Assemblée constituante, Le Breton ne jugea pas à propos de revenir à Redon où l'on cherchait cependant en vain un curé constitutionnel, et il préféra se rapprocher de son lieu de naissance, en se faisant donner la cure de Loudéac vacante par suite du refus de serment de l'abbé Ruello, député du clergé du diocèse de Saint-Bricuc. Au grand scandale de tous les gens pieux, il inaugura sa cure en donnant un bal dans son presbytère le jour de la Toussaint. Aussi, un tel dégagement de tout vieux

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· Hist. de Revlon p. 248.

l'uris. Impr. nat. s. d (1791) in-8°, 19 p.

préjugé le fit-il élire quelques jours après par les révolutionnaires du crû, membre du conseil général de la commune de Loudéac. L'année suivante,en septembre 1792, il était élu président du district.

Mais les Montagnards abolirent bientôt tout exercice du culte même constitutionnel, et il fallait vivre. Le 8 pluviôse an Il (6 février 1791), Le Breton s'étant adressé à Le Maout, chargé d'organiser les ateliers d'évaporation de salpêtre dans le département des Côtes-du-Nord, se fit nommer ag ent de la fabrication des salpêtres pour le district de Loudéac. Cela dura un an. Le 6 pluviòse an III, il était préposé au triage des titres du district de Quimper, et quelques mois après, en vendémiaire an IV, il était employé comme commis, avec son ex-collègue Guino, à l'administration centrale du département du Finistère. Là, il ne tarda pas à monter en grade et dès le mois de ventôse de la même année (février 1796) il devenait conservateur des hypothèques à Quimper.

Tant que dura le Directoire, cette position convint admirablement à l'ancien bénédictin qui avait définitivement rompu avec toute fonction ecclésiastique : mais lorsque le Consulat eut commencé la pacification religieuse, lorsque les prêtres orthodoxes rentrèrent de l'exil et que l'on entrevit le moment où le schisme allait enfin cesser, Le Breton qui n'avait aucun désir de reprendre le sacerdoce, comprit que sa situation deviendrait fort difficile dans un pays aussi profondément religieux que la Bretagne : il se décida donc à se retirer dans cet immense Paris qui cache tout, et il obtint en fructidor an VIII, par l'entremise de ses anciens amis arrivés au pouvoir, le poste de conservateur de la bibliothèque de la Cour de cassation, avec logement au palais de Justice. Il en a publié le catalogue en 1819.

Notable et électeur de la Seine, membre non résidant de l'Académie celtique, puis de la Société des antiquaires de France qui succéda à cette Académie, il mourut à Paris, le 21 avril 1829.

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